L’ÉCOLE BUISSONNIÈRE
jj£ ’écolier — à cheveux blancs — de cette aimable école n’est autre que M. Camille Saint- Saëns. L’illustre musicien a réuni sous ce titre les idées de tout genre, les souvenirs de tout âge qu’il a fait lever, pour ainsi dire, en battant les buissons qui bordent le chemin, déjà long, de sa vie.
« Un enfant très délicat, dont l’existence était précaire : les médecins n’en répondaient pas. » L’auteur de Samson assure qu’il fut cet enfant à l’àge de deux mois. Il y a de cela soixante-dix-huit ans. Si les médecins ne répondaient pas alors de M. Saint-Saëns, il s’est chargé, depuis, de répondre aux médecins. Après avoir été, de très bonne heure, un enfant prodige, il se devait et nous devait d’être un étonnant vieillard. Il a déjà commencé. Plaise à Dieu qu’il continue, et longtemps!
Composé d’articles très courts et très variés, le dernier volume de M. Saint-Saëns est quelque chose comme un carnet de voyage, de ses voyages non pas autour de sa chambre, mais à travers le monde : le monde extérieur, ou géographique, et l’autre, celui de la pensée, des arts et des sciences mêmes.
Dans les pages finales de son livre, intitulées Fantaisies scientifiques, le grand artiste cède la parole, ou la plume, au savant. Celui-ci ne craint pas d’aborder
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l’étude des phénomènes ou des forces de la nature. 'Tantôt il nous parle de la vapeur et tantôt de l’électricité, voire du pétrole. Sans inquiétude sur l’avenir de la houille, la disparition probable, voire prochaine, du fer, ne laisse pas M. Saint-Saëns indifférent. L’optique, et spécialement la question du mirage, l’intéresse fort. Il a même fait à ce sujet des observations dont les maîtres de la science ont reconnu la valeur. Mais surtout il témoigne pour l’astronomie d’un goût, d’une passion véritable. Son illustre confrère et devancier Gounod lui ressemblait en cela. Je me souviens qu’un jour d’été, qui devait être celui de notre dernière rencontre, j’allai voir, en sa villa de Montretout, le musicien de Faust . C’était peu de semaines avant sa mort. Il avait passé la nuit précédente, au moins une partie de cette nuit, à l’observatoire de Meudon, en compagnie de son illustre ami Janssen. De ses yeux et de ses discours émanait, jaillissait vraiment de la lumière. Il décrivait avec enthousiasme les splendeurs sidérales : les planètes, les constellations, et ces millions de feux, si blancs, si purs, qu’en les voyant il avait cru, dit-il, « assister à des premières communions d’étoiles ». Voilà sans doute une image, et peut-être même une idée, qui ne viendrait pas à M. Saint-Saéns. Le mysticisme, on le sait, n’est pas beaucoup son affaire. Mais, dans un autre langage, il exprime quelquefois pour les astres une admiration, presque une tendresse pareille. Quant à la métaphysique, l’auteur d’un petit volume déjà ancien, Problèmes et Mystères, nous en tient quittes cette fois. Tout au plus, dans un article intitulé Maïa, semble-t-il incliner, avec les Hindous, vers la théorie de l’illusion universelle et du doute méthodique à l’égard du témoignage de nos sens.
l62 NOTES BRÈVES
Le sens musical au moins, chez l’auteur de Henry VIII, continue de nous paraître indubitable. On sait qu'il s’éveilla de bonne heure. Pour M. Saint-Saëns comme pour Grétry, plus tôt même, car c’était « en revenant de nourrice », l’une des premières joies et des premières leçons de musique fut le chant de la bouilloire. Il ne dit pas « le chant », mais « la symphonie », et il a raison. Ailleurs il écrit encore ceci : « Les rapports successifs (entre les sons) étant plus facilement saisis (que les rapports simultanés), les auditeurs qui, soit par leur nature, soit par leur éducation, n’ont pas une réceptivité musicale complète, ne goûtent que la mélodie. » A peine sevré, le petit Saint-Saëns n’était déjà plus de ces auditeurs-là. La première fois qu’on lui mit sous les yeux, et sous les doigts, un morceau de piano composé pour les enfants et, comme tel, purement mélodique, il refusa de le jouer, déclarant avec mépris : « La basse ne chante pas. »
En ce livre où le grand musicien parle surtout de la musique, il ne pouvait guère parler de la sienne. Heureusement il en parle tout de même un peu. A défaut de l’éloge, il nous en fait quelquefois l’histoire, il nous en raconte les origines ou les occasions. On rapporte que Rossini, consulté par le vieil oncle, un peu nigaud, d’un jeune benêt de compositeur, sur la meilleure façon de s’y prendre pour écrire une belle ouverture, aurait répondu ceci : « En écrivant l’une des miennes, j’étais entouré de quelques imbéciles, qui faisaient un vacarme de tous les diables. Je ne doute pas qu’en réunissant plusieurs de ses amis, monsieur votre neveu ne se place dans les conditions où je me suis alors trouvé moi-même. »
Les œuvres d'un Saint-Saëns ne pouvaient assuré-
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ment naître ainsi. Mais rien n’étant négligeable de ce qui les touche, nous ne sommes pas fâchés de savoir* entre autres détails, que Proserpine, histoire d’une courtisane italienne, fut composée en partie à Florence,, parmi les souvenirs des Médicis, en partie àChaville, en la seule compagnie d’une chatte; et que l’admirable et vraiment antique récit de Phrynè : Un soir, j'errais sur le rivage, est sorti, comme Aphrodite elle-même, qu'il évoque et qu'il glorifie, des Ilots harmonieux de la Méditerranée.
Quand on dit de M. Saint-Saëns — et l’on ose à peine le redire encore — qu’il est un génie classique, peutêtre le dernier des nôtres, on entend par là que dans son art l’intelligence ou la raison occupe une place éminente. Sensées, raisonnables avant tout, ses idées ou ses principes le sont, comme ses chefs-d’œuvre. On pourrait même lui reprocher de réduire un peu trop, en théorie, la part et le rôle de la sensibilité. « La musique est esprit et elle estàme, » a dit Beethoven. D’après M. Saint-Saëns, elle est, avant tout et plus que tout, esprit. En outre, et comme les autres arts, elle se suffit à soi-même, elle n’existe qu’en soi. Purement intellectuelle, elle n’est faite ni pour exprimer ni pour émouvoir. M. Saint-Saëns en veut à certain conférencier d’avoir dit un jour : « Là où il n’y a pas d’émotion, il n’y a pas de musique. » Si nous ne reconnaissons pas tout à fait le mot, nous croyons connaître le conférencier. Et sans doute il allait trop loin. « On aurait pu lui citer, observe M. Saint-Saëns, bien des morceaux de musique dont toute émotion est absente, et qui n’en sont pas moins beaux, d’une beauté purement esthétique. » Mais, d’abord, on peut se demander s’ils sont bien, ces morceaux-là, parmi les plus beaux de la musi-
que. En outre, de ceux-là mêmes, est-il absolument certain que toute expression au moins, sinon toute émotion, soit absente? Enfin — et ceci n'est pas le moins curieux — il arrive à tout moment que M. Saint- Saéns le premier, pour louer, commenter ou seulement définir telle œuvre ou chef-d’œuvre de la musique, se voit en quelque sorte contraint de recourir à des images, à des locutions, à des comparaisons tirées de l’ordre expressif ou sentimental. Il écrira, par exemple, à propos de la salle du Conservatoire : « Qui n’y a pas entendu Vallegretto de la symphonie en la, ne sait pas quelles fibres secrètes, dans les profondeurs de l’âme, le célèbre poème peut faire vibrer. » Ailleurs, il a qualifié de « fleur printanière » le second morceau de la deuxième symphonie. Plus loin, prenant avec un noble courage la défense de Meyerbeer, il regrette de ne plus entendre, dans le trio final des Huguenots , les six harpes d’autrefois, dont « la sonorité remplissait la salle d’un nuage d’or ».
Contre le théoricien de l’insensibilité musicale, ou de la musique insensible, la musique même du grand musicien fournirait l’argument le plus fort et la plus éloquente de toutes les protestations. Ne juger, n’admirer l’œuvre d’un Saint-Saéns que du point de vue de la raison pure, ce serait la méconnaître au moins à demi. L’âme a ses droits sur elle. Aussi l’auteur de Samson, voire celui de Henry VIII , n’est pas le dernier, ici même, à les proclamer et à les soutenir. Quand il nous parle du livret d e Henry VIII , lorsqu’il en étudie les personnages, avec leurs sentiments et leurs passions, il n’entend ou ne sous-entend pas, j’imagine, que de toute cette humanité, de toute cette vie, sa musique, insoucieuse, encore moins incapable, n’ait
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rien voulu, rien pu traduire. Si M. Saint-Saëns alla chercher un soir, au bord de la mer, l’admirable cantilène de Phryné, c’est que pour la trouver là, dans le murmure des vagues, il comptait non seulement sur son intelligence ou sa raison, mais sur sa sensibilité de musicien. A la musique alors, à sa musique, il aurait pu dire, et nous lui disons, nous, ce que Musset disait naguère à la nature, expressive, émouvante elle-même :
Si vous n'exprimez rien, qu’avez-vous donc en vous
Qui fait bondir le cœur et fléchir les genoux ?
Classique encore une fois, gardien jaloux des traditions et des lois éternelles, M. Saint-Saëns écrit au seuil de son livre : « On ne trouvera pas ici mon opinion, souvent demandée, sur une nouvelle école musicale, connue de tout le monde, et qu’il est inutile de désigner plus clairement. Cette opinion, je ne saurais la donner, car je n’en ai aucune à ce sujet. » D’abord, est-ce bien sur? Et puis cette opinion, pour n’être point énoncée ici, n’est-elle pas aussi connue que cette école même? École de ténèbres et d’ennui, école pédantesque et stérile, qui, sous des noms et des formules diverses, ne produit le plus souvent — les annales de notre moderne musique en témoignent — que des œuvres égales entre elles par le vide et par le néant.
« J’ai toujours exécré la tyrannie. » Il est bon que cela soit dit aujourd’hui, même en musique, ou de la musique. « Aujourd’hui, à la tyrannie de la Forme a succédé la tyrannie de l’informe; aux règles élaborées peu à peu par une patiente évolution de t^ois siècles a succédé la négation de toute règle; la voix, instrument divin, miracle de la nature, est devenue chose vile, méprisable, res nullius; les accords dissonants, condi-
WË&dihÀiom.. \ r : ’v .<&*- ''
ment précieux, sont devenus le pain quotidien, arrosé, en guise de vin, avec du vinaigre et des liqueurs fortes... »
Lisez toute cette page, et bien d’autres, çà et là, qui lui ressemblent. Elles sont d'un sage, d’un maître. A son école à lui, fût-elle buissonnière, on apprend, on rapprend mainte vérité. Dans ses leçons, rien d’aride, rien de ténébreux, ou seulement d’obscur. Il n’y a pas de fumée sans feu, dit un proverbe. Heureusement il y a quelquefois, chez nous, en France, du feu sans fumée. C’est de ce feu-là que brille et brillera longtemps encore, s’il plaît à Dieu, l’esprit de M. Camille Saint- Saëns.