Aujourd’hui, S. É. le cardinal de Cabrières
CHEZ UN ÉVÊQUE d’aUTREFOIS
Si
teau, robuste et sans parure autrefois, où de gothiques ornements, dessus de portes et de fenêtres, gargouilles et créneaux, sont venus s’ajouter. Il donne sur la place du village, étroite entre les maisons couleur de paille. Humbles maisons, dont les habitants sont invisibles, a l’heure matinale et déjà brûlante où j’arrive retenus au logis par la chaleur, ou peut-etre, maigre le soleil, et par le travail, aux champs. Les champs memes se voient à peine. Le paysage est composé de collines pierreuses et tachées de buissons. Cabnères, « chéri des chèvres », se cache dans un repli de la pierre, s adosse au coteau caillouteux. En haut le roc, partout le roc. Mais en bas, à l’infini, la plaine rousse et poudroyante, le rayonnement du pays de Provence étale jusqu a la mer. De ma fenêtre, je vois trois meules hautes, blondes sur le bleu du matin, blondes encore sur le rose du soir. La sobre beauté de ce pays a quelque chose d attique : elle est dans cette pureté des lignes, dans cet an subtil et cette ardeur légère, dans cette couleur enfin partout répandue et dont l’or est pareil a celui de 1 épi mûr ou du pelage des bœufs.
Notre hôte est tout entier à son hôte. Il lui donne tout son esprit et son cœur, ses prières mêmes et jusqu’à sa messe, offerte un matin pour les vivants et pour les morts, pour ceux que le passant a quittés hier, et
pour ceux, hélas! qui depuis plus longtemps l’ont quitte.
Autour du maître du logis, son pays, son jardin, sa maison, tout lui ressemble. Chez lui dans ce décor et dans ce cadre classique, il y est aussi complètement lui. Grec et Latin avec passion, « ancien » avec amour,
il arrive pourtant qu’une flamme romantique éclaire ses yeux, sans les éblouir. Je me souviens d’un repas consacré par M" de Cabrières à la chaleureuse apologie des Martyrs, et de certain parallèle entre Phèdre et Cymodocée, où tout l’avantage ne resta point à l’héroïne racinienne. Le lendemain, près du lavoir et de la source qui jaillit d’une voûte romaine, on vit le prélat s’animer et presque s’attendrir au seul énoncé de ces deux vers de Vigny :
Pleurant comme Diane au bord de ses fontaines
Ton amour taciturne et toujours menacé.
Je l’entends encore s’écrier, ardent à combattre, à convaincre un interlocuteur ultra-classique : « Voyons, mon cher chanoine, y a-t-il rien de plus beau! Toit amour taciturne et toujours menacé! Mais c’est toute la pauvre ame humaine et toutes ses pauvres amours! C’est toute notre faiblesse, toute notre inquiétude et tous nos dangers! »
Oui, mais l’autre idéal ne tardait guère à le reprendre. En lui, autour de lui, tout y revenait, tout nous y ramenait sans cesse. Tantôt c’était le jardin, le petit enclos de pierres sèches, l’odeur du thym et de la lavande, et, sur la blancheur du sentier bordé d’iris, l’ombre étroite et noire d’un cyprès. Tantôt nous descendions dans la vallée. Au bord du Gardon bleu, que l’été laisse couler à peine entre les roches, lentement nous marchons. Sur l’eau paresseuse un platane se penche, et parfois un laurier. Le village riverain s’appelle Collias. Ainsi, jusqu’au nom du paysage, tout ici ressemble à la Grèce, et, pour s’accorder avec la figure des choses, l’éloquence familière de notre compagnon prend d’elle-même un tour platonicien.
Devant le pont du Gard, un matin, elle eut la gravité romaine. Rien que ces quatre mots : le pont du Gard ont une sonorité [qui frappe l’imagination. Mais dans la mémoire ils retentissent avec plus d1 éclat encore, faut l’avoir vu lui-même, le vieux roi des aqueducs, le colossal et sublime « porteur d’eau ». Rome n a pas de plus beaux restes que cette ruine, assez peu ruinte pour que rien ou presque rien ici ne manque a nos regards, assez pour que tout y soit permis a noue rc • La forme est admirable, non seulement de grandeur et de force, mais d’élégance. Les baies de largeur inégalé et la courbure légère (en amont) de 1 ensemble des lignes, donnent une grâce aisée et libre à 1 énorme et triple étage de pierre. Il semble que tous les rayons soleil et tous les reflets de la terre soient venus s amasser au cours des siècles sur les piles et sous les arches d’or. Le paysage répond à l’édifice Comme pour lui faire honneur, il est solitaire, et vide ou p faut — de tout autre ouvrage des hommes. Les villag sont lointains et rares les habitations. Une auberge modeste et déjà provençale se cache seule sous des platanes, derrière une haie de roseaux. Des que le pont les a franchis, la rivière et le ravin s’élargissent. Ainsi la noble architecture commande deux horizons, 1 u
resserré, l’autre épanoui.
« Est-il Dieu possible, comme on disait dans 1 A lésienne, tout près d’ici, que des pierres vous remuent le cœur à ce point-là! » Elles remuent profondément, ces pierres romaines, et de plus d’une manière, le cœur plus d’une fois romain du vieil évêque. Il sait tous
leurs secrets, il est sensible à toute leur poésie. En poete, il nous parle de l’élément sacré - même pour
ÎL?°“ e Pa,Cnne ~ qUi C ° Urait dans leur. veines, de ce e eau, notre sœur, pure et chaste entre toutes, que
Z,«? ÇO,S î ‘ OUtie '■ Woi '- E ‘ nous
uivons le canal intérieur, maintenant desséché, d’où
aveJ un sm • Ug ' tiVe ’ en f ° ul ° ns la P°ussière
n souvenir, un regret, presque un respect reli-
. Au dehors ’ 8 ravés au couteau sur les blocs roux en caractères d autrefois, on voit des noms avec des figures emblématiques ou professionnelles, des équerres et des (marteaux : signatures de francs-maçons peut-être ou de simples « compagnons ,, faisant leur tour de France et venus ici rendre à leurs grands devanciers un homniage d admiration confraternelle.
Ces pierres, ces pierres romaines, que ne nous racontent-elles pas! Elles datent du commencement de notre ere, elles ont l’àge de notre foi. Non loin d’elles maintenant le prélat s’est assis, tout seul, et se tait Devant ces témoins insensibles du Christ, je regarde lé pretre du Christ et je songe que sans doute il l’invoque et 1 adore en son cœur. n
L’entretien a repris. Du pont romain au Pontife de Rome, insensiblement, il a passé. Le passage est naturel et le jeu de mots, ou plutôt l’étymologie, ne fait que traduire une vérité profonde, immortelle. Qu’est-ce que le Pontificat suprême, sinon le pont jeté sur les âges et comme d’un versant à l’autre de l’humanité? Ainsi le monument devient image et symbole, sa gran-