‹ Notes brèves. deuxième sérieChapitre 5 sur 18 · CHEZ UN ÉVÊQUE D’AUTREFOIS · texte numérisé non relu

CHEZ UN ÉVÊQUE D’AUTREFOIS

deur signifie une grandeur plus grande, et sur ses pierres, qui nous parlent de Pierre, nous aimerions de graver cette inscription romaine : Apudpontem magnum, Pio X Pontifici maximo.

De retour au logis, notre hôte évoque pour nous de plusintimes et non moins chers souvenirs. Le soir, on s’est retiré dans un salon, ou plutôt dans une salle fraîche, aux voûtes surbaissées, mais élégantes, blanches d’un blanc d’ivoire et dont les nervures, au centre, sont nouées par une rosace d’or pâli. Des meubles anciens luisent dans l’ombre : bahuts de bois noir décorés aussi d’arabesques d’or, présents de noces jadis offerts à des couples depuis longtemps disparus. En la vieille demeure, c’est ici le sanctuaire du passé. L’évêque gentilhomme y a vu, quand venait la nuit, ses parents en prière : sa mère à genoux, le chapelet aux doigts; son père marchant h grands pas et disant les répons d’une voix rude.

Asile d’oraison, asile mélodieux aussi, témoin le vieux piano que pendant toute une vie, qui fut longue, chaque jour et plusieurs heures par jour, ont touché les doigts maternels. Ceux-ci, même aux jours de deuil ou de pénitence, ne restaient point immobiles, mais ils devenaient silencieux. Sur un clavier muet ils s’exerçaient encore. Ainsi la pieuse et triste musicienne, sans rien sacrifier de son étude, se retranchait tout son plaisir.

Un de nous s’est assis devant le piano. D’abord, avec respect, il en tire des accents d’autrefois. Puis, avec plus de hardiesse et de passion, de plus modernes

accords. Et ceux-ci mêmes ne trouvent ni l’instrument ni son maître rebelles. L’un répond et l’autre comprend. Gardien du passé, l’artiste comme le lettré, comme le prélat, n’en est point un farouche gardien.

Cette dernière soirée fut de celles qu’un musicien ne saurait oublier. Souffrez, Monseigneur, qu’il vous la rappelle à vous-même, et que son humble hommage et ses remerciements vous arrivent comme enveloppés dans ce souvenir harmonieux.

<yÇ 4£^Q.

Z^l PRINCESSE MYSTIQUE

Pe n’est pas une femme, c’est une ville, une ville . italienne, qu’un jeune écrivain de Rome a ré¬

cemment nommée de ce beau nom. « Mistici Senesi, Mystiques Siennois, » tel est le titre du remarquable ouvrage où M. le marquis Piero Misciattelli vient d’évoquer l’âme ardemment religieuse qui fut, du quatorzième au seizième siècle, l’âme de Sienne, « la ville aux trois collines », et de ses plus illustres enfants.

Le génie et l’histoire du mysticisme italien au moyen âge se partagent entre la patrie de saint François et celle de sainte Catherine. Dante n’a parlé des Siennois qu’en termes sévères. Il raille leur vanité, que n’égale même pas, à l’en croire, celle des Français. Il punit leurs prodigalités et leurs débauches en la personne des meneurs de certaine compagnie, lameuse par ses excès, la brigata spendereccia. Mais il ne se souvient ni de leur charité, ni de leur dévotion, ni de leur courage. Dès le neuvième siècle pourtant, l’humble fils de Piero et de Grazia Sorore avait fondé le célèbre hôpital de Santa Maria délia Scala, ainsi nommé, rapporte un biographe ingénu, d’une échelle où la mère

de Sorore avait cru voir en songe son fils monter jusqu’aux cieux. En 1260, victorieuse de Florence à Monteaperto, Sienne se consacrait à la Madone et frappait sur ses monnaies cette inscription votive : Sena vêtus, civitas Virginis . Alors s’élevaient les merveilles du Duomo. Jusqu’à la construction du Palais communal, tous les offices publics avaient eu leur siège dans les églises. Comme le gouvernement, l’art était pieux. Pour célébrer le cinquantième anniversaire de Monteaperto, la foule conduit en triomphe à la cathédrale, par les rues jonchées de fleurs, l’admirable Madone de Duccio de Buoninsegna. Plus tard, en 1 355 , les peintres siennois se déclarent, officiellement, « appelés par la grâce de Dieu à manifester aux hommes grossiers qui ne savent pas lire les miracles opérés par la vertu de la foi ».

Dans la ville, hors de la ville, tantôt à l’ombre des cloîtres, tantôt au grand soleil de la place publique ou de la campagne, l’historien a cherché les plus éminentes figures du mysticisme siennois. Il en a fait revivre six, d’une vie ardente, hardie, et qu’une fois au moins trop de hardiesse égara. Toutes les six ont quelque chose de passionné, même de violent. L’auteur nous dit que le dessein de son livre lui vint par un soir orageux de l’automne, en voyant se dresser les tours de la vieille cité sur le ciel couleur de sang. Et son livre aussi met comme un nimbe de pourpre sombre autour du visage de la principessa mistica.

Visage austère, où le doux sourire d’Assise passe rarement et ne fait que passer. La terreur du démon, des

LA PRINCESSE MYSTIQUE

puissances et des maléfices de l’enfer, possédé un Fil.ppo degli Agazzari, prieur de ce couvent de Lecceto qui lut, auquatorzième 1 siècle, un des foyers du mysticisme siennois. Le même sentiment inspire la plupart des Assempri de Filippo, sorte d’apologues effrayants avec Complaisance c, desdnés à corriger les conremporams de leurs vices ou seulement de leurs de aut ® ' * e J C £ surtout l’usure, chez les hommes; chez les fem , coquetterie et la passion de se faire belles - C f * “ qu’une statue antique de Vénus, longtemps 1 objet d une admiration, presque d’une dévotion païenne, le devint d’une expiatoire fureur. Ayant brisé le marbre impur, la foule en alla cacher, enfouir les débris hors de 1 ville, au loin, sous la terre étrangère. Les Asxemjrz sont tout pleins de récits édifiants et pour édifier. Çà et là seulement, une histoire P 1 agréable et naïvement contée en vien e

“^Treizième siècle avait été pour Sienne l’âge du réalisme et de l’attache aux biens terrestres Elle ht du siècle suivant le temps de sa pénitence. Dec iree^par a discorde civile, en proie aux horreurs de la peste e le se nourrit du pain d’amertume et s’abreuva de pleurs Alors le mysticisme siennois atteint son a P 0 ? c figures extraordinaires, héroïques : ®®N® e san Catherine et celle du bienheureux Giovanni Colombin . M. Misciattelli retrace la première en psychologue plutôt qu’en historien. Psychologue mystique, s entend Seul, un tel peintre sied à de pareils modèles. Pour ne les point trahir, il faut un écrivain qui ne craigne pa d’écrire une phrase comme celle-ci : « Le monde de la vie religieuse est le plus sérieux où il soit donné a l’homme de vivre. >» Le plus sérieux, et, pour les mys-

tiques, surtout les mystiques siennois, le plus pathétique même.

Il n’est pas de passion comparable, pour la violence, aux passions dont 1 ame d’une sainte Catherine a été la proie. Passion de l’ordre d’abord, et de l’ordre en tout genre. Pour la vierge mystique, et jusque dans le mysticisme, l’ordre, la perfection de l’ordre, est la suprême loi. « Catherine sentait cela si fortement, que toute son action religieuse, politique, sociale, tendit uniquement à rétablir l’ordre : dans l’Église, déchirée par les scandales et les hérésies; dans les âmes, divisées par les factions; dans son âme à elle,que se disputaient avec violence la vie pratique et la vie contemplative. »

Elle savait, comme le saura sainte Thérèse après elle, que l’ordre de la raison est la condition et la base de l’ordre du sentiment. Ce n’est que sur l’un qu’elle fondait, qu elle élevait l’autre. Loin de laisser en quelque sorte ses forces spirituelles se dissiper et se perdre dans l’indéfini, elle les ramassait et les dirigeait, toutes ensemble, vers un but assuré. D’où le mysticisme de cette femme nous apparaît profondément classique et latin.

Avec cela, quelles n’en étaient pas les ardeurs! L’écrivain a raison de prodiguer à Catherine des noms brûlants comme sa charité. Il l’appelle une « affamée des âmes », ou bien encore « la grande héroïne amoureuse de la douleur ». Mais son plus violent amour fut pour le sang du Christ, qu’elle voyait répandu, fumant, et ce s mots, qui reviennent souvent sous sa plume : « il ricordo del donopurpnreo, le souvenir du don de pourpre, » tracent à travers ses écrits je ne sais quel rouge sillon.

LA PRINCESSE MYSTIQUE

Elle disait encore, longtemps avant Léonard, et dans le sens mystique : « La seigneurie véritable est celle de notre âme. » Avec la même passion, la même force qu’une Catherine de Sienne, un Giovanni Colombini pratiqua cette maîtrise intérieure.

Le fondateur des Gesuati offre des traits communs avec 1 epoverello : sa jeunesse d’abord, peut-être encore plus dissipée que celle du fils de Bernadone ; ensuite sa conversion, plus tardive, mais non moins éclatante. Seulement la figure du Siennois a quelque chose de plus rude, voire de plus farouche. Il mettait à s’humilier, à se mortifier, une espèce de sainte fureur. Aucune honte, nulle peine corporelle ne pouvait assouvir son mépris, sa haine de lui-même. Ses désordres anciens n’avaient jamais causé le scandale que provoquaient ses pénitences publiques. Dur également aux autres, en paroles du moins, il donnait à ses concitoyens de trop fortes, trop âpres leçons. Ils le lui firent bien voir, et l’ingrate cité bannit l’apôtre incommode. Rappelé bientôt par son peuple repentant, il différa son retour jusqu’à la dernière année de sa vie. Il mourut sur le chemin d’un monastère où, parmi de saintes amitiés, il avait souhaité de rendre le dernier soupir. Autour du moribond, si l’on en croit une poétique légende, la campagne aride se couvrit de fleurs, et quand le soleil fut couché (c’était le soir), le visage du mort tout à coup resplendit comme un autre soleil. Giovanni avait demandé par testament que son cadavre fut conduit au cimetière à dos d’âne, enveloppé d’un mauvais linceul et les mains liées par derrière. Mais la dévotion rani-

mée de la foule ne souffrit point qu’on humiliât, même saintement, les restes de celui qui venait d’entrer dans la gloire.

Il laissait à sa patrie un fils de son âme, saint Bernardin, celui dont la ville de Sienne porte encore à son front de pierre le signe ou le sceau : le chiffre du Sauveur, sur un disque d’azur, d’où rayonnent des rayons d’or.

Saint Bernardin, franciscain, mêle parfois au mysticisme siennois un peu de la douceur ombrienne. Le récit de sa première mortification est un petit chefd’œuvre de grâce et d’innocente ironie. Mais le pathétique est sa nature, et, dans le surnaturel même, il demeure pathétique toujours. La charité, pour lui, en lui, n’était pas tant, selon ses propres paroles, la compassion, que la passion du prochain. Il en ressentait les suprêmes transports. Jamais le peuple de Sienne n’eut défenseur plus intrépide ni plus héroïque apôtre.

Chez ce s grands mystiques des petites cités italiennes, serviteurs à la fois de la patrie et de l’Église, également libres et fidèles, on ne sait qu’admirer davantage, ou de leur obéissance ou de leur audace. Le patriotisme d’un Bernardino l'emportait même à d’étranges extrémités : quand, par exemple, il souhaitait la damnation de ses concitoyens, de ses parents, et des plus proches, guelfes ou gibelins, qui seraient morts ayant au cœur la haine de leurs adversaires. Sur d’autres points encore, ou de théologie ou de discipline, sur les rapports et les mérites comparés de la vie active et de la vie comtemplative, sur l’excès du mysticisme, il arrive à ce mystique de ne se montrer guère moins hardi.

LA PRINCESSE MYSTIQUE

Trop de hardiesse perdit un autre Bernardino, Ochino, représentant singulier, presque unique, du protestantisme italien. L'histoire de son égarement est curieuse. M. Misciattelli, non sans finesse, en a discerné les origines : d'abord peut-être la déviation ou le dérèglement du mysticisme même; ensuite, et plus sûrement, le conflit tragique, dans une âme impuissante à le résoudre, de la foi chrétienne avec l’esprit du paganisme réveillé par la Renaissance. Rencontrant ici la question de la réforme protestante et de la contreréforme catholique, l'historien ne pouvait éviter l’esquisse au moins d’un parallèle entre des époques et des faits éloignés par le temps, mais voisins par l’esprit. Et la vérité l’a forcé de conclure que pour l'Église, aujourd’hui comme jadis, en présence du même péril, il n’y avait de salut que dans la même voie.

En cette galerie des « mystiques siennois », la dernière figure n’est pas la moins vivante. Au contraire, il vécut une vie extraordinaire, que nulle autre n’égale pour l’intensité, l’exaltation et la véhémence tragique, cet étrange personnage qui fut Brandano, surnommé « le fou de Jésus-Christ ». Que dis-je! il fut plus d’un personnage : ascète et pénitent avec frénésie, vrai bourreau de sa chair, défenseur acharné — jusqu’à la haine, jusqu’à l’homicide — de la patrie assiégée à la fois par Clément VII et par Charles-Quint; enragé de colère contre l’Empereur, contre le Pontife même, qu’il avait poursuivi jusque dans Rome, non seulement de ses représentations, mais de ses outrages; apôtre à sa manière, mais prophète surtout, prophète hérissé

et terrible, le « fou de Jésus-Christ » semble avoir joué constamment le rôle d’un tribun du peuple, et par moments du tribun de Dieu.

« Les mystiques siennois furent des violents, » dit leur historien, et c’est à peine assez dire. Mais il a mêlé du moins à la peinture de leur violence les rares traits de leur douceur. Parmi ces figures rudes, nous entrevoyons de temps en temps une délicate silhouette : celle d’une Paola Foresia, l’abbesse de Santa-Bonda, la pieuse amie de Giovanni Colombini, inséparable de lui comme de saint François l’est sainte Claire. Il ne reste que des ruines, du couvent témoin de leurs mystiques rencontres; mais ces ruines gardent leur mémoire, et deux buissons de jasmin, chaque année, embaument l’atmosphère toscane du parfum de leurs âmes sœurs.

M. Misciattelli a respiré ce parfum. Ce qu’il aime, de sa princesse mystique, ce n’est pas l’âme seulement, c’est le visage, et le sourire, et le charme, qui sur elle tout entière est répandu. Autant que le pieux génie de Sienne, il en goûte encore le génie esthétique. Voilà pourquoi la nature et l’art, des paysages et des chefsd’œuvre, ont trouvé place en cette étude religieuse. Elle réunit ainsi, comme l’Italie elle-même, les deux caractères, l’un spirituel et l’autre sensible, de l’idéal italien.

Page 1