‹ Notes brèves. deuxième sérieChapitre 6 sur 18 · PAGES ROMANTIQUES · texte numérisé non relu

PAGES ROMANTIQUES

Mars 1912.

[iszt est l’auteur de ces pages, littéraires et non musicales, mais où la musique entre comme élément, comme sujet de pensées ou de rêveries que presque toujours elle suggère et qui la dépassent plus d’une fois. M. Jean Chantavoine a bien fait de recueillir ces études et de les intituler ainsi. Elles complètent sur certains points et confirment en tout l’ouvrage précédemment consacré par notre jeune et distingué confrère à la vie et à l’œuvre de Liszt. Elles viennent clore en quelque sorte le cycle des hommages qu'on a rendus il y a peu de mois, pour célébrer le centenaire de sa naissance, à l’illustre musicien hongrois.

Les articles qui forment ce petit volume furent écrits en français dans la Revue et Galette musicale, de i 835 à 1840. Liszt avait alors de vingt-quatre à vingt-neuf ans. Romantiques, ces pages le sont en effet, et par l’époque où elles parurent, et par les idées et par le style. Aussi bien la vie de Liszt alors, médiocrement classique et régulière (c’était le temps de sa fugue en compagnie de

la comtesse d’Agoult), s’accorde avec ses écrits et quelquefois les explique.

Ainsi M. Chantavoine avait déjà signalé ceci : dans ses considérations sur la condition sociale des artistes (l’une des principales études du recueil), lorsque Liszt élève la musique à la hauteur de la poésie et de la science, de la philosophie et de la politique, il ne parle, il ne plaide pas seulement pour la musique, mais pour Liszt, musicien. Il veut égaler, par la supériorité de son art, la supériorité du rang dont il paraît que son orgueilleuse compagne, malgré tout, se souvenait toujours et quelquefois l’accablait. Quant aux artistes, en général, il a pour eux une ambition démesurée et par là purement romantique.

Comme Victor Hugo dans le poète, Liszt voit un vates, un prophète, dans le musicien. Plus encore qu’un prophète : un homme d’Etat. Liszt adhère pleinement à la doctrine, à la foi de ces nouveaux apôtres qui prétendent « réaliser gouvernementalement des fictions, des phrases, des couleurs , des sons, et conférer ainsi aux poètes, aux écrivains, aux peintres, aux artistes en un mot, de véritables fonctions religieuses et sociales ». Autant remettre la direction des affaires publiques aux membres de l’Académie française et de l’Académie des beaux-arts. « Il n’y a rien qui soit si utile dans un État que la musique... Sans la musique, un État ne peut subsister... Tous les désordres, toutes les guerres qu’on voit dans le monde, n’arrivent que pour ne pas apprendre la musique. » Ainsi parlait déjà Molière, pour rire. Mais les romantiques parlent toujours sérieusement.

Personne autant que Liszt n’a pris au sérieux et traité de haut, de très haut, la question du rôle social

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de l’art. 11 en avait cru trouver chez Lamennais, alors un des maîtres de sa pensée, la solution magnifique, et qui parait, aujourdhui, plus chimérique encoie. « L'immense avenir social » qu’il promettait aux musiciens risque fort de rester pour eux éternellement l’avenir.

Du moins, parmi tant de vœux, si nobles d’ailleurs., qu’il formait, quelques-uns — les plus modestes — se sont accomplis. Un théâtre lyrique (plusieurs même), une chaire d’histoire et de philosophie de la musique, des concerts en grand nombre, la réforme de la musique déglise, un « Salon » de musique analogue au « Salon > de peinture, tous ces biens, y compris, dit-on, le dernier, ou nous lurent ou nous vont être donnés. Nous ne les devons pas tous à nous-mêmes. Liszt rapporte qu’un illustre maestro de son temps, Spontini, soumit tu Saint-Père, alors Grégoire XVI, un mémoire sur la *estauration du chant liturgique. Cette. œu\re grégorienne, qu’un Grégoire négligea, le premier soin de PieX, exauçant de plus humbles prières, devait être, après trois quarts de siècle, de la reprendre et de la consommer.

Parrri ces pages romantiques, celles qui sont le plus d’un misicien ou d’un critique musical, ne sont jamais d’un spécialiste, encore moins d’un pédant. Il y est parlé d: tout autre chose que de la septième diminuée et du fc double dièse. Peu de théorie, pour ne pas dire point, /lais du goût, du jugement, de la poésie et de l’éloquoice ; de l'esprit, des traits lancés en passant, et qui von loin, de plaisantes anecdotes, partout le mou-

vement et la vie. Rien d’agréable comme le croquis, à la Stendhal, des salles italiennes, de la Scala, par exemple, sinon le tableau d’une cérémonie protestante à Saint-Pierre de Genève, où chanteurs et chanteuses protestaient surtout contre la mesure et l’intonation. Liszt nous montre à merveille ce qu’était de son temps la musique italienne et ce que, de tout temps peut-être, fut la musique pour les Italiens. Il n’explique pas moins bien la situation inférieure, par rapport aux autres artistes, que fait aux musiciens la nature même de la musique et, par exemple, la nécessité des interprètes. Pour qualifier ceux-ci, le critique rencontre parfois d’heureuses formules :

« M me S... est une chanteuse utile, plutôt qu’une grande chanteuse. » Telle autre a dans la \oix « de belles notes sinistres qu’elle gâte en les forçant... Quelqu’un disait qu’elle était toujours à la veille d’avoir un très beau talent. » Convenez que voilà des jugements qui pourraient servir encore aujourd’hui.

Liszt raconte qu'à Milan, pour égayer un peu ses concerts, il improvisait volontiers sur des thèmes proposés par ses auditeurs et recueillis dans un petit calice d’argent. Il arriva qu’un soir le premier bulletin portait, au lieu de notes, ces mots : Il Duomo d\ Milano (la cathédrale); un autre, ceux-ci : La Strada di ferro (le chemin de fer) ; un autre enfn , cette demande : « Vaut-il mieux être marié que girçon ? » C’était pousser un peu loin le principe de la musique à programme, où l’auteur des Poèmes symphatiques et des Années de pèlerinage devait exceller un joir. Quant au principe même, dès à présent Liszt le prœlame, le justifie, et quand il souhaite que le musicien donne à sa musique un sujet extra-musical, celui-ci fût-il sa

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propre personne, il ne fait qu’introduire un élément, et non le moindre, de l’idéal romantique dans l’idéal sonore.

Ainsi l’artiste apparaît après le doctrinaire, et fort au-dessus. Par l’intelligence, par la sensibilité, par l’universalité surtout de la sympathie, il semble bien que jamais artiste n’ait été plus grand. Liszt est de ceuxlà dont on peut répéter, à peu près, le mot de Pascal : on s’attendait de voir un musicien, et on trouve un homme; un homme, et de vingt-cinq ans, que les plus illustres de ses contemporains, en tout genre, ont regardé, traité comme leur égal, et qui l’était.

Parmi ces pages romantiques, certaine épitre, adressée à George Sand, et qui s’appelle aussi « Lettre d’un Voyageur » , n’est indigne ni de ce titre ni de cette adresse. Telle autre, à Henri Heine, de Venise et sur Venise, est encore plus belle d’éloquence et de poésie. Heine avait — tout amicalement — accusé Liszt « d’avoir un caractère mal assis » et de choisir tour à tour son « dada » dans les différentes « écuries philosophiques » . Mais « vous-même, réplique le musicien, avez-vous toujours été bien assis... entre un passé dont nous ne voulons plus et un avenir que nous ne connaissons pas encore ?... Il est vrai que vous vous êtes toujours passé mieux que moi de la croix du Golgotha. Pourtant, vous avez repoussé avec énergie l’accusation d’appartenir à ceux qui l’ont dressée pour le Sauveur du monde... Et le bonnet du jacobinisme? Qu’en dites-vous ? Ne se pourrait-il pas qu’en fouillant bien, on le retrouvât dans votre garde-robe, un peu

fané, un peu usé peut-être, un peu honteux surtout de se trouver là, entre une robe de chambre passée de mode et des pantoufles trouées ? Oh! mon ami, croyezmoi, point d’accusation de versatilité, point de récriminations! »

Et soudain, revenant à ses dadas , il en évoque de magnifiques, d’illustres, que présentement il contemple et chevauche en esprit, « ces vieux chevaux de bronze, ces tristes voyageurs qui ont vu tant de contrées et tant de choses et qui ont assisté à la chute de quatre empires! Ce sont ces favoris des grands que Constantin ne voulut point laisser, lui qui laissait Rome! que Dandolo ne refusa point, lui qui refusait Constantinople! et que Napoléon voulut avoir, lui qui avait le monde ! Les voici revenus dans leur ancienne demeure, les portes de Saint-Marc s’ouvrent encore sous leurs pieds. Quel changement étrange s’est opéré durant leur courte absence? Où donc est le doge ? où donc sont les patriciens?... Le palais est désert, la place est muette... Un idiome inouï frappe l’air. Les nobles coursiers ne reconnaissent plus les voix accoutumées, seulement ils voient encore là-haut, sur sa colonne africaine, leur vieux compagnon de bronze, le lion ailé de saint Marc qui regarde toujours les flots...

« Voici la cloche des Capucins qui sonne l’office de minuit. C’est l’heure où je vais fumer ma pipe de jonc marin sur la riva degli Schiavoni, en me demandant quelquefois quelle est donc la force secrète qui nous a rapprochés, lui, le pauvre jonc des paludes de l’Adriatique, et moi, l’enfant du Danube, pour être brisés, lui par moi ce soir, après qu’il m’aura servi à rêver creux une heure, et moi demain par une main inconnue, après avoir servir à quoi? Je l’ignore. »

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Dans une telle page, que George Sand encore n’eût pas de'savouée, y compris la pipe , n’est-ce pas le génie ou l’àme môme du romantisme, son âme vaguement et vainement triste, qu'on croit entendre soupirer ?

Cherchons-nous des idées, après des impressions et des rêveries ? Alors il faut lire certaines pages sur la sainte Cécile de Raphaël, regardée, interprétée par un musicien et comme en fonction de la musique même. Dans le « genre » de la critique d'art supérieure, universelle, de cette critique appliquée aux arts différents pour les rapprocher, sans les confondre, je ne connais rien de plus original et de plus ingénieux.

En tout et toujours, Liszt a cherché les rapports et les harmonies. Apôtre de son art, il l’était peut-être encore plus des idées et des sentiments dont il regardait son art comme l’expression et le signe. Toute sa vie il a protesté contre l’isolement, contre la prétendue infériorité delà musique et des musiciens. L’éminente dignité de la musique, cette vérité-là du moins se dégage pour nous de ses chimères musico-sociales , et les domine, et les fait oublier. Liszt est de ceux, et peutêtre le premier de ceux par qui la musique a pris et gardera la place dont elle est digne dans l’ordre de la pensée et dans la catégorie de l’idéal.

UNE IMPROVISATION DE MOZART

Mai 1912.

’Opéra-Comique a repris dernièrement Don Juan.

£ Quelques mois avant cette reprise, d’autres

honneurs, peut-être plus glorieux, avaient été rendus au maître de Salzbourg. Nous voulons parler de l’admirable ouvrage dont MM. de Wyzewa et de Saint- Foix ont publié, cet hiver, les deux premiers volumes. L’un et l’autre hommage auront eu du moins ce mérite commun, de faire ou de refaire actuelle, pour un moment, l’immortalité de Mozart.

En feuilletant, l’autre jour, avec M. de Wyzewa précisément, quelques anciennes livraisons d’une revue musicale allemande [Die Musik ), nous y avons trouvé, sous la signature du docteur Ebert, de Berlin, le récit d’une petite scène dont l’auteur de Don Juan fut le héros, presque à la veille même de la première représentation de Don Juan.

C’était, comme vous savez, à Prague, pendant l’automne de 1787. (Don Juan fut donné le 29 octobre.) Mozart avait trente et un ans, et quatre années seulement lui restaient à vivre. Il habitait, soit, à Prague

UNE IMPROVISATION DE MOZART

même, la maison des Trois Lions, chez l 'imprésario du théâtre ; soit, aux environs de Prague, Bertramka, la villa de ses amis Duschek, excellents musiciens : le mari composait et donnait des leçons, la femme avait un beau talent de cantatrice, et Mozart écrivit pour elle plus d’un morceau.

Il v avait alors à Prague un couvent de Prémontrés, appelé le monastère de Strahof. Un jour, en compagnie de M rae Duschek, Mozart vint le visiter. Il fut reçu par un des chanoines, le père Norbert Lehmann, organiste en second de la chapelle. C’est lui qui nous a laissé, dans une lettre retrouvée depuis, la relation de la mémorable visite.

Aussitôt arrivé, Mozart exprima le désir d’entendre l’orgue. Sur l’ordre du Supérieur, le Père Lehmann alla s’asseoir au clavier. Dès qu’il eut fini, Mozart, qui, de la nef, avec quelques religieux, écoutait, s’informa s’il y avait d’autres organistes parmi les Pères. M.ais bientôt il voulut jouer lui-même. Alors commença l’enchantement.

Plus que le piano, plus que le violon, l’orgue fut toujours l’instrument favori de Mozart. Il en jouait à l’àge de six ans. En 1762, au cours de sa première tournée en Autriche, son jeu fait l’admiration des Franciscains du monastère d’Ips. On lit dans une lettre de son père : « Trois moines qui avaient été nos compagnons dans le coche d’eau, sont allés dire leur messe à la chapelle. Alors, pendant ces messes, voilà que notre Woferl s’est arrangé pour grimper jusqu’à l’orgue et en a si bien joué, que les moines du couvent, qui étaient en train de dîner avec des invités, se sont précipitamment levés de table, sont accourus à la chapelle et ont failli mourir d'ébahissement. »

MÊiÊmmn

L’année suivante (Wolfgang avait sept ans), Léopold Mozart écrit encore, de Wasserburg, petite ville de Bavière où les voyageurs avaient été retenus par un accident de voiture : « Pour nous distraire, nous sommes montés à l’orgue de l’église et j’ai expliqué à Wolfgang le mécanisme des pédales. Aussitôt il s’est mis à l’épreuve. Écartant le tabouret, il a préludé, debout, et le voilà qui attaque les pédales aussi habilement que s’il s’y était exercé depuis plusieurs mois. »

Maître de l’instrument, il ne l’était pas moins du style. Souvent il lui plaisait, môme au piano, de se montrer organiste. En 1777, dix années avant sa visite à Strahof, un soir, après souper, il avait émerveillé les religieux d’un autre couvent (encore, toujours un couvent), Sainte-Croix d’Augsbourg. Une lettre de lui contient le récit de l'étonnante séance.

« Alors les autres chuchotèrent à l'oreille de M. le doyen que c’était surtout en style de musique d’orgue qu’il devrait m'entendre jouer. Je lui dis qu'il n’avait qu’à me donner un thème; il ne voulut pas, mais un religieux m’en proposa un. Je me mis à le développer, et, au beau milieu (la fugue était en sol mineur), je commençai, en sol majeur, un motif tout à fait gai, quoique de la môme mesure; puis je repris le thème, mais à rebours. A la fin, l'idée me vint que je pourrais peut-ôtre employer aussi, en sujet de la fugue, le motif gai. Je ne me le demandai pas longtemps, mais je le fis aussitôt... M. le doyen était hors de lui : « C’en est « assez... Inutile de continuer. Je n’aurais jamais cru ce « que je viens d’entendre. Vous ôtes un homme complet. « Mon père Abbé me l'avait bien dit, que de sa vie il « n’avait entendu jouer de l’orgue d'une manière aussi « serrée et aussi sérieuse... » A la fin, quelqu’un apporta

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une sonate fuguée, pour que je la jouasse. Mais je dis : « Messieurs, c’en est trop, il faut que je 1 avoue; je ne « vais pas pouvoir jouer cette sonate du premier coup.

« — Oui, c’est ce que je crois aussi, dit le doyen très « vivement (car il était tout a fait pour moi). Mais « pourtant, repris-je, je veux l’essayer. » Et j’entendis tout le temps, derrière moi, le doyen qui disait : « Oh! le petit gredin!... Oh! le petit coquin! » Je jouai jusqu’à onze heures, toujours bombardé et pour ainsi dire assiégé uniquement de sujets de fugue. »

Le « récital » de Strahof ne fut pas moins brillant. Cela commença par des accords, et d une si grande richesse, qu’on éprouvait aussitôt le sentiment, rapporte le brave chanoine, de n’avoir pas affaire à un organiste ordinaire. Au bout de trois ou quatre minutes, Mozart attaqua un sujet de fugue à quatre parties. Sujet d’un tel caractère et d’une technique si difficile, que personne, même Payant choisi, n’eût été capable, sur l’orgue du moins, d’en venir à bout. Mais l'organiste s’appelait Mozart. Les deux mains, les dix doigts, y compris le quatrième et le cinquième, plus faibles en général, avaient chez lui même fermeté, même toutepuissance. Pour le coup, le bon Père n’en pouvait croire ses oreilles. Afin de fortifier et de perpétuer leur témoignage, il s'avisa de noter sur-le-champ ce qu’il entendait. Sa transcription nous est parvenue avec sa lettre, qu’elle fait encore plus précieuse. Malheureusement, elle est incomplète. Un autre moine survint, cjui se mit à questionner son compagnon, au lieu de le laisser écrire, et voilà la dictée interrompue.

« A peine, raconte le P. Lehmann avec impatience, à peine lui avais-je répondu, qu’il m’interrogeait de nouveau : « Mon frère! — Quoi? — Il tient, à la pédale, le « ton de si bémol. — Oui, ma foi. — Il va tomber en ré « dièse. — Eh oui. — Pourtant il joue en si majeur. — « Comment cela peut-il sonner? — Cela sonne tout de « même. »

Et c’était au moment le plus beau. Mozart s’abandonnait tout entier à la fantaisie de Mozart. Pas un seul des dix doigts du prodigieux virtuose ne demeurait une seconde en repos. De chaque main s’échappaient les « mordants » et les trilles. Les notes allaient, venaient, couraient, se croisaient d’octave en octave comme une fourmilière, sur les claviers.

Trilles et « mordants », c’est en effet toute la matière, ou mieux, tout l’esprit de cette pétillante improvisation, jaillissement perpétuel, véritable feu d’artifice de sons. Rien de moins écrit pour l’orgue; pour « sonner » sur l’orgue, ainsi que disait le chanoine, rien n’exige plus impérieusement un organiste qui sache traiter son instrument en maître, en vainqueur. Avec cela, dans 1 ordie de 1 harmonie et des modulations, une force, un éclat, surtout une liberté, une audace extraordinaire; un parti pris continu, qui semble une gageure, d’étonner et d’éblouir.

autre impromptu, d’un autre organiste, est

demeuré célèbre. Dans les Lettres d’un voyageur. George Sand en a laissé le récit. Elle nous a' montré Liszt, assis devant les orgues de Fribourg, improvisant, au bruit de l’orage et de la pluie qui fouettait les vitraux, sur le Dies iræ du Requiem de Mozart. Vous vous rappelez peut-être la scène et le style : « Jamais le profil florentin de Franz ne s’était dessiné plus pâle

UNE IMPROVISATION DE MOZART

et plus pur, dans une nuée plus sombre de terreurs mystiques et de religieuses tristesses. »

Mais l’improvisation de Mozart n’eut rien de ce romantisme funèbre. Par un bel après-midi d’automne, en sa chère ville de Prague, au lendemain de Figaro, à la veille de Don Juan , Mozart était joyeux. Et dans ces pages brillantes, en dépit du mode mineur, qui n’arrive pas à les assombrir, sa joie illumine chaque mesure; chacun de ces « mordants », de ces trilles, en est comme un éclat, comme une fusée. Il les multiplie et les prodigue, il en parsème, il en crible l’espace; il semble se griser de leur lumière, on dirait qu’il s’enveloppe lui-même et se couronne de leurs feux.

Ainsi nous savons, ne fût-ce que par un fragment, ce que jouait Mozart quand il improvisait. Mais comment il jouait, nous l’ignorerons toujours. Les chefsd’œuvre des grands musiciens morts leur survivent; la musique vivante qu’ils furent eüx-mêmes est à jamais perdue. A l’entendre, presque à la voir naître de leur pensée et jaillir de leurs mains, en présence et comme sous l’action directe de leur génie, créateur et interprète à la fois, on assistait, on croyait participer au double miracle. On embrassait tout le mystère. Un élément, un aspect nous en est désormais caché. Cosa bella montai passa , ma non Farte , disait Léonard. Cela n’est pas toujours vrai. Nous appelons en vain l’art immortel : quelque chose de lui, de son être, de sa beauté, peut mourir. ,

A PROPOS D’UNE SON A TE

Juin 1912.

H lle est de Beethoven, et c’est la dernière des trente-deux sonates pour piano. Chaque année, quand l’été ramène le temps des concours du Conservatoire, avec amour, avec piété, je la reprends. J’y reviens comme en pèlerinage, comme vers un témoin immortel de jours qui depuis longtemps sont passés.

Je ne sais pas de plus grand chef-d’œuvre, et je n’ai pas de plus cher souvenir.

Elle fait partie des chefs-d’œuvre suprêmes et pour ainsi dire testamentaires de Beethoven. Elle compte parmi les novissima verba du maitre des maîtres. Ainsi que ses voisines et ses égales, elle ne porte aucun nom, pas même celui d’un ton et d’un mode. Que d’autres s’appellent Y Aurore ou la Pathétique, le Clair de lime , la Pastorale ou Y Appassionata, celle-là se contente d’un chiffre, elle n’est que YOp. 111, elle marque d’un signe tout idéal une merveille de passion et de vie.

Un célèbre commentateur de Beethoven, de Lenz, a donné pour épigraphe à cette sonate, qui se divise en deux parties seulement, ces deux mots : « Résistance

A PROPOS D’UNE SONATE

— Soumission. » Iis la définissent avec justesse. Mais pour le second morceau, pour la sublime arietta, il faudrait un titre plus vaste, plus lyrique surtout. C est bien la soumission, mais c’est aussi la délivrance, et c’est lune et l’autre, à la fin, dans le ravissement et dans l’extase, dans une sorte d’apothéose d’amour.

Quant au morceau précédent, il résiste en effet, il lutte, il triomphe. Égal en héroïsme aux plus héroïques inspirations du héros-musicien, il les surpasse peutêtre en brièveté. Ainsi la dernière sonate de Beethoven semble le mémorial et le raccourci de tous les combats de Beethoven et de toutes ses victoires.

Vcilà du moins comme aujourd’hui nous croyons l’entendre. Mais autrefois! C’était en 1876, il y a trentesix ans! Un beau matin de juin, les élèves des classes de piano du Conservatoire apprirent que le morceau choisi pour le concours de fin d’année était VAllegro de l’ dp. 111. Nous ne le connaissions guère que par ouïdire. Avec son chiffre fatidique, l’œuvre nous apparaissait de loin, de très loin, tout au bout du monde sonore. Carlyle a défini la musique « une sorte d’inarticulée et d'insondable parole, qui nous amène au bord de l’Inf.ni et nous y laisse quelques moments plonger le rega*d. » VOp. m était un de ces abîmes, où les plus hardis, les moins enfants d’entre nous, avaient à peine encore osé jeter les yeux.

Et sans doute, à notre âge d’alors, nous n’y vîmes pas grand’chose. Mais ce ne fut pas faute, au moins, d’y regarder. Je crois parfois revivre ces quelques semaines d’étude, et d’été, les dernières avant le concours. Autour de nous, en nous, tout brûlait; le soleil et nos dix-huit ans avaient mêmes ardeurs. Mais, de nous tous, le plus enflammé, le plus enthousiaste, ce

n’était pas l’un de nous, les écoliers : c’était notre admirable, notre incomparable maître, celui qu’ont appelé « le père Marmontel » tant de générations d'enfants harmonieux. L’approche du concours accroissait encore sa ferveur. A,l° rs i pour nous préparer, pour nous « chauffer », les jours de classe ne lui suffisaient plus. Il nous réunissait chez lui, trois ou quatre fois par semaine, entre cinq et six heures du matin. Le proverbe allemand a raison : Morgenstunde liât Gold im Munde. L’heure matinale était vraiment pour nous l’heure dorée : elle l’était par la beauté du jour et par les paroles, par les leçons du maître. Nous le troavions, debout depuis l’aurore, en son vieil hôtel de la rue Saint-Lazare, encombré de tableaux, de bronzes, de marbres et de bibelots anciens. Alors, pendant quelques heures, le musée devenait aussi une scola. Ce que les meilleurs d’entre nous arrivaient à saisir, à « donner », ce n’était guère que la note, ou la lettre de Beethoven; mais lui, le maître, ne fût-ce qu’au oassage et comme à la dérobée, il nous en inspirait l’esprit et l’àme. Quelquefois, aux moments les plus besux, on voyait le vieillard saisir d’une main et caresser, ou plutôt étreindre sa longue barbe blanche, en murmurant : « Oh! mon Dieu! mon Dieu! » Et nous ne savions pas trop s’il attestait ainsi la sublimité eu chefd’œuvre, ou la difficulté pour nous, pauvres enfants, de le comprendre.

En tout cas, c’est par lui qu’il nous fut donné de l’entrevoir ou de le pressentir. Aussi quand aujourd’hui YOp. ni nous apparaît, tout brillant de clarté, nous bénissons la mémoire du vieux maître qui nous en montra naguère les premières lueurs.

A PROPOS D’UNE SONATE

« Sonate, que me veux-tu? » pourrions-nous dire à cette sonate. Elle ne nous veut, elle ne nous fait que du bien. Aux souvenirs qu’elle évoque d’abord, voici que d’autres, encore plus lointains, viennent se rattacher. Avant le maître de notre jeunesse musicale, à combien de chefs-d’œuvre, à peine moins beaux, nous initièrent les maîtres de notre enfance! Il nous plaît de les honorer également.

L’un deux, par bonheur, et non le moindre, peut encore accueillir notre hommage. Depuis quarante années, son amitié nous demeure fidèle, comme à lui notre reconnaissance. L’auteur de Patrie, ce vraiment « grand opéra français », l’auteur de tant d’exquises « mélodies », dont le fameux Rouet n’est pas la moins exquise, Paladilhe, était alors, ou plutôt allait être l’auteur du Passant. Il ajoutait sa jeune musique à la jeune poésie de Coppée. « Des fleurs sur une fleur, » aurait dit la reine Gertrude. Oh! comme il me souvient de nos leçons! Il avait vingt-six ans, moi quatorze. Tout de lui me charmait, comme d’un grand frère indulgent, familier, et qui me paraissait déjà glorieux; tout : son talent de pianiste et sa culture musicale, sa naissante renommée et, plus que tout peut-être, cette chanson de printemps et d’amour, la célèbre Mandoli nata , par lui rapportée d’Italie, de l’Italie dont je rêvais et dont nous parlions ensemble.

Que de musique alors a passé par nos mains, par nos quatre mains! Ou plutôt, comme il faisait passer en moi, dans mon esprit, dans mon âme, la musique même! Je lui dois le peu que je sais d’elle et que j’en

ose dire. C’est pour cela qu’après quarante ans écoulés, il y a telle ou telle page du Ptfssa/zfque je ne puis relire sans un vague désir de larmes. Il m’arrive souvent de reprendre la poétique, la belle phrase de Silvia regardant au loin Florence endormie sous les étoiles, ou Yarioso timide et passionné de Zanetto, offrant toute sa vie à son hôtesse d’une heure. Un charme est demeuré pour moi sur ces cantilènes; elles me font revivre avec une mélancolique douceur les jours où le musicien du Passant était mon maître, où son élève avait à peine l’age du Passant.

Plus loin, plus loin encore... Mais ceux qu’il me reste à nommer ne sont plus. C’était Fissot, qui fut quelque temps professeur au Conservatoire et dont l’enseignement avait je ne sais quoi d’un peu trop sec et minutieux. La manière d’un autre était plus large, plus forte aussi quelquefois. Professeur à l’École Niedermeyer, si j’ai bonne mémoire, il s’appelait Laussel, et je me souviens de lui comme d’un grand artiste, exalté, fougueux et, par moments, terrible. Il devait mourir jeune et, je crois, tragiquement. Je le vois encore, blond, mince, ayant un peu le visage et beaucoup la chevelure d’un Paderewski. Ses leçons étaient orageuses. Tantôt il me bourrait, et, sans tout à fait me battre, il me secouait par le col et les épaules, au risque de me jeter à bas du tabouret où j’étais juché. Tantôt il appelait mes parents et les adjurait, sur un ton de prophétie, presque de menace, de me livrer sans réserve et pour toujours à ce démon ou à ce dieu de la musique, dont il était possédé lui-même, tout entier.

A PROPOS D’UNE SONATE

Enfin me sera-t-il permis, disciple filial et pieux t d’évoquer la figure, plus que toute autre chérie, de celle qui me conféra l’initiation première, en des leçons mêlées, comme il convient, de délices et de tourments, de sourires et de pleurs! Musique à quatre mains et musique d’ensemble, sonates, quatuors, concertos, que de musique, où je dois aux soins maternels d’avoir pu prendre, enfant, une modeste part! Je crois voir et sentir encore, sur le clavier, les doigts effilés et frais qui rencontraient mes doigts. J’entends compter les temps, d’une voix ferme, égale, indice d’un goût et d’une âme en quelque sorte classique, où régnaient l’ordre, la discipline et la paix. Hélas! pour celle qui m’ouvrit jadis le royaume où demeurent, disait Hoffmann, les enchantements célestes des sons, un autre et plus céleste royaume depuis longtemps s’est ouvert, et, se souvenant d’elle et la remerciant en son cœur, le musicien ne peut que répéter avec le poète, orphelin comme lui :

Ma more, sois bénie entre toutes les femmes.

ÉCRITS DE MUSICIENS

Janvier 1913.

?ous ce litre, un confrère ingénieux, M. J.-G. Prod'homme, vient de réunir en volume un bon nombre de pièces ou documents ayant des musiciens pour auteurs, et pour sujet, tantôt l’œuvre de ces musiciens, ou leurs idées sur la musique, tantôt leur personne et leur caractère, ou certaines circonstances de leur vie. La collection ne comprend pas moins de quatre siècles : du quinzième au dix-huitième. C’en est dire assez l’étendue. Des maîtres de tous les pays y figurent, et de tout rang : illustres, ou peu connus, ou quelquefois même à peu près ignorés. Il en est, comme un Squarcialupi, comme un Cipriano di Rore, dont le nom seul est pittoresque et charmant. Et la variété de leurs écrits à tous en égale l’abondance. On trouve ici des considérations doctrinales, comme la préface des Nnove Musiche, de Caccini, et, de Gluck, la fameuse lettre dédicatoire d 'Alceste au grand-duc de Toscane. Le Teatro alla moda, de Marcello, représente l’ironie et la satire. Çà et là, voici de brèves épîtres et des dédicaces encore : à des papes, à des rois, à des princes, à des magistrats, à des amateurs. Mais, surtout, en même temps que l’art des musiciens et à propos de leur art, c’est leur vie, et tout entière, publique et privée, offi-

ÉCRITS DE MUSICIENS

cielle et familière, ou familiale, qui se révèle à nous. A chaque page de ce recueil, et par la raison que donne Pascal, « on est tout étonné et ravi, car on s attendait de voir un auteur, et on trouve un homme ».

11 arrive que celui-ci ne réponde guère à celui-là. Qui ne connaît pas la correspondance d’un Roland de Lassus avec son prince, son duc, son seigneur et son maître, Guillaume de Bavière, ne saurait croire à quels accès de verve gaillarde, à quelle extravagance est capable de s’abandonner le grave, le religieux et, comme l’appelait Ronsard, le « plus que divin Orlande ». Pour le mélange des idiomes (français, italien, latin, allemand), pour la profusion des à peu près et des coqà-l’âne, pour l’entrain burlesque et l'extraordinaire bouffonnerie des idées et des mots, je ne vois de comparable à ce charabia que le jargon moliéresque de la « Cérémonie » du Malade imaginaire .

Les autres musiciens diffèrent moins de leur musique, et souvent même ils lui ressemblent. Bach n a jamais écrit de cantate à la fois plus douloureuse et plus résignée, en un mot plus chrétienne, que cette plainte sur un enfant égaré : « Puisque aucune réprimande, ni aucune précaution et assistance ne peut plus suffire, je dois porter ma croix avec patience et abandonner mon misérable fils à la miséricorde divine, ne doutant pas qu’elle entende mes plaintes affligées et qu’elle agisse enfin selon sa sainte volonté, afin qu 4, se rende compte que sa conversion doit etre attribuée à la volonté divine. »

Plus riant, certain tableau d’intérieur est aussi plus connu : « Les enfants de mon second mariage sont encore petits, car le premier n’a que six ans. Tous sont nés musiciens, et je puis, avec ma famille, former des concerts vocaux et instrumentaux avec d’autant plus de facilité que ma femme a une belle voix de soprano et que ma fille aînée ne s’en tire pas mal. »

Le grand homme avait de la bonhomie et même de la malice. Un jour, il déplore vivement qu’un tonneau devin, envoyé par le cousin Elias, lui soit arrivé aux trois quarts vide. « C’est dommage que la moindre goutte de ce noble présent de Dieu ait été perdue. » D’autres pertes ne le laissent pas non plus insensible : « Mon traitement ici est de sept cents thaler, et lorsqu’il y a plus d’enterrements que de coutume, le casuel augmente en proportion. Mais l’air est très sain à Leipzig, et, l’année dernière, le casuel des enterrements a été en déficit de cent thaler. »

Le plus illustre contemporain de Bach, Hændel, apparait également lui-même et tout entier: ou plaisant, mais d’une manière plus libre, plus grasse, ou sérieux, et, dans un deuil filial, pieusement résigné : « Je ne puis m’empêcher ici de laisser couler mes larmes. Mais cela a plu au Très-Haut, à la sainte volonté duquel je me soumets. » Le « Très-Haut », c’est bien sous ce nom qu’il convenait au musicien biblique du Messie et d'Israël en Egypte d’invoquer et d’adorer le bon Dieu.

Gluck enfin, Gluck surtout, se montre en quelques pages ou, plus brièvement, en quelques mots, ce qu’il est dans son art. Lorsqu’il écrit : « Je ne suis plus un homme fait pour entrer en concurrence, » ou encore :

« J’ai fait la musique d'Armide de manière qu’elle ne

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vieillira pas sitôt, » nous aimons de sentir la superbe de son âme d’accord avec la fierté de ses chants.

Ainsi nous les voyons vivre, les musiciens, vivre de la vie commune. Et quelquefois nous sommes presque témoins de leur mort. Parmi ces pièces de toute sorte, les testaments ne sont pas rares. Le seul Adrien Willaert, un Flamand qui vécut à Venise au dix-septième siècle, n’en rédigea pas moins d’une demi-douzaine. La plupart commencent par cette formule mélancolique : « Sain d’esprit, mais de corps languissant. »

Un autre Flamand, du quinzième siècle, Guillaume Dufay, dans son testament aussi, mêle aux plus saintes pensées de menues et touchantes dispositions. Il ordonne d’avance, autour de son lit de mort, les cérémonies, les prières et les chants. Il laisse au prêtre qui l’assistera vingt sous parisis; si c’est un doyen, quarante-cinq sous, et cinq sous à son clerc; quarante-cinq sous aux enfants de chœur, « pour qu’ils prient pour moi, qui, ayant servi dans leur ordre, déclare que les honneurs et avantages dont j’ai joui ont eu leur origine dans ce service ». Enfin, « à messire mon révérend seigneur, évêque d’Arras, mon petit couteau royal, que m’a donné le roi de Sicile ». Et, pour vous peut-être comme pour nous, l’objet et les termes de ce gracieux legs éveilleront un souvenir, une vision même de temps aimables et de climats heureux.

Les théories ou les doctrines musicales exposées dans ce livre sont généralement connues. C’est, par exemple, dans les Nuove Musiche de Caccini, l’apologie de l’idéal, et même de la pratique de l’antiquité. Les créateurs de l’opéra d’Italie, on le sait, ne voulurent ou ne rêvèrent pas d’autre modèle. Ailleurs, dans l’épître dédicatoire & Alceste, nous retrouvons les principes de la réforme de Gluck. Il en est, et beaucoup, d’excellents, d’éternels : entre autres, et par-dessus tous les autres, la recherche « d’une belle simplicité ». Mais il en est aussi d’un peu trop étroits et rigoureux. « J’ai cru, déclare le compositeur d "Alceste, que la musique devait être au poème ce que sont à un dessin correct et bien agencé la vivacité des couleurs et le contraste bien assorti des lumières et des ombres, qui servent à animer les figures sans en altérer les contours. » Rarement comparaison fut moins raison. Le musicien accorde, cède ici beaucoup trop au dramaturge. La musique, toute musique, y compris celle de Gluck, est autre chose et plus qu’il ne dit. Gardonsnous de réduire à l’enluminure, au coloriage du verbe, la puissance, personnelle et supérieure, des sons.

Aussi bien, cette restriction théorique n’ôte rien à l’amour, à la ferveur musicale de Gluck, à son orgueil d’être musicien, et le musicien qu’il est. Aux traits de lui cités plus haut, il sied d’ajouter certaine façon d’inviter une de ses amies à venir entendre son Armide , qui faisait fureur. On s’écrasait littéralement dans la salle. « J'ai vu des gens sortant les cheveux délabrés et les habits baignés comme s'ils étaient tombés dans une

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rivière. Il faut être Français pour acheter un plaisir à ce prix-là. Il y a six endroits dans l’opéra qui forcent le public à perdre contenance et à s’emporter. Venez-y, madame, à voir ce tumulte, il vous amusera autant que l’opéra même. »

Parmi les plus épris, et le plus noblement, de leur art, il faut citer encore Henry du Mont, l’organiste de la chapelle de Louis XIV. « Ce n’est pas sans sujet, écrit-il, que les plus grands esprits de l’antiquité ont cru que la musique était un don du Ciel envoyé sur la terre pour le plaisir des hommes. Il est certain que l’harmonie qu’elle compose a quelque chose de divin, puisqu’elle est une production de la plus haute et de la plus pure imagination que l’esprit humain puisse concevoir. »

De semblables éloges, dont ce recueil est plein, ne servent pas médiocrement la cause et la gloire de la musique. Ils nous rappellent son « éminente dignité », si longtemps oubliée ou méconnue. Elle aussi, la pauvre et chère îmusique, elle a souffert les mépris des ignorants et des profanes. « Dédaignée et obscure, elle demeurait sans être invitée. » On la convie, on l’honore, on la fête aujourd’hui. Voici qu’elle a retrouvé ses titres immortels et repris ses droits et son rang, avec la poésie et les arts plastiques, parmi les disciplines supérieures de l’esprit et de l’àme.

L’àme et l’esprit avaient parfois même grandeur et même élévation chez les maîtres dont nous venons de parcourir les écrits. Braves gens pour la plupart, quelques-uns furent presque de saintes gens, qui rapportaient

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à Dieu comme au souverain bien, à l’éternelle beauté, le principe, l’exercice et la fin de leur art. Dante eut décidément raison de ne pas damner les musiciens, ou de n’en damner qu’un, le troubadour Bertrand de Born, si nous avons bonne mémoire. Cela est encourageant pour ceux qui vivent encore. L’un d’entre eux, que nous connaissons bien, s’en félicitait un jour devant l’excellent et malicieux Gebhart. Et celui-ci de répliquer, avec un sourire narquois : « Pas de musiciens en enfer! Attendez! »

harmonies franciscaines

Mars igi3.

a ans les très beaux livres que M. Johannès Joergensen a consacrés à saint François d’Assise, à sa vie, à son œuvre, à son pays, il y a de tout : de la foi, de la piété, de l’histoire, de la poésie, et même de la musique. La musique fut aimée du poverello . L année qui précéda sa mort, déjà mourant et presque aveugle, il demeura quelque temps à Rieti, chez un certain Teodaldo. Un soir que ses souffrances étaient fort vives, il pria le Frère Pacifique de lui chanter, en s’accompagnant de la guitare, le Cantique du Soleil. Et comme le bon Frère exprimait la crainte que la musique incommodât leur hôte : « Eh bien! répondit le saint, n’y pensons plus. Nous devons renoncei icibas à bien des choses pour ne point contrarier notre faible frère. » Or, il advint ceci : François, que la douleur tint éveillé jusqu’au jour, entendit, jusqu’au jour aussi, résonner sous sa fenêtre de mystérieux concerts. Et, le matin venu : « Cette fois encore, dit-il au Frère Pacifique, le Seigneur ne m’a pas oublié. A ta place il m’a envoyé un ange, qui m’a fait de la musique toute

la nuit. »

Saint François trouva constamment dans la musique une amie, une servante fidèle. Par elle, par le chant du

Cantique du Soleil, auquel il avait, pour la circonstance, ajouté deux strophes évangéliques, il réconcilia l’évêque et le podestat d’Assise. Au sommet de l’Alverne, ayant supplié le Seigneur de lui donner un avantgoût des délices célestes, un chérubin lui apparut, qui tenait une viole dans la main gauche et, dans l’autre, un archet. Une fois, rien qu’une, l’archet effleura les cordes, et, de ravissement, François pensa mourir. Enfin, nous dit Celano, l’un de ses biographes, il reçut la mort en chantant [mortem cantando suscepit ), et, dès qu il eut rendu 1 esprit, ses sœurs les alouettes, qui souvent s’étaient tues pour l’entendre, saluèrent à pleine voix leur frère à jamais silencieux.

Comme son héros, l’écrivain danois se montre sensible à la musique. Près de Grecio, dans le silence de la campagne sabine, il perçoit et note les moindres bruits . une porte qui se referme ou le coup lointain d’une hache. En gravissant les pentes rudes de l’Alverne, il écoute, « attendri jusqu’aux larmes », des refrains populaires en l’honneur de la Vierge, que se renvoient, dans la vallée, une voix de femme et des voix de jeunes garçons. Ailleurs enfin, si le voyageur, défaillant et « le cœur gonflé de souvenirs », s’assied au bord de la route, c’est qu’un chant monte de la plaine,

« un de ces chants curieusement étendus et lents, empreints d’une tristesse infinie... Oui, c’est bien la mélodie que j ai entendue s’élever des olivaies des environs d'Assise ».

Dans Assise meme, sur le terre-plein de 1 église basse, un jour de juillet 1 863 (il y aura bientôt cinquante années!), un jeune musicien, presque un enfant

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