‹ Notes brèves. deuxième sérieChapitre 7 sur 18 · HARMONIES FRANCISCAINES · texte numérisé non relu

HARMONIES FRANCISCAINES

encore, s’arrêta. Il revenait de Rome, de la Villa Médicis, ayant achevé « son temps » à l’âge où d’ordinaire les autres commencent à peine le leur. Un nom mélodieux, Paladilhe, était son nom. Il vit deux petites tilles, pieds nus et cueillant des fleurs, dont elles formaient d’humbles bouquets, tout en chantant ce que là-bas on nomme un stornello. Elles chantaient d’abord à l’unisson ; mais, à la fin de chaque couplet, elles divisaient leurs voix, et, chaque fois aussi, nommaient, invoquaient une fleur nouvelle. Le jeune passant nota leur chanson. Et voici que l’an dernier, étant repassé par Assise, il s’en est souvenu pour composer, un peu dans le même style, sur le texte fameux de saint François, le Cantique du Soleil.

C’est une mélodie, ou plutôt une mélopée très libre et coupée en strophes diverses. Chaque strophe comprend elle-même deux périodes : la première pour ténor solo, la seconde, à deux parties, pour deux groupes de quatre ténors. Mélopée encore une fois, à demi populaire et liturgique à demi, soumise au rythme plus qu’à la mesure, et dont chaque couplet s’achève par une espèce de simple mais harmonieux « déchant ». C’est peu de matière sans doute, mais c’est assez de beauté. C’est assez d’une ligne sonore, à laquelle, de temps en temps, une autre s’ajoute et s’enlace. La modicité de la forme, ou de la lettre, n’ôte rien à l’abondance, à la variété de l’esprit. Jamais deux de ces strophes ne se ressemblent. Autant l’une a d’éclat, autant il y a dans l’autre de douceur. Quand il célèbre le feu, « notre frère le feu, qui est beau, joyeux et fort », le chant se fortifie lui-même, il s’exalte, il se réjouit. Et si l’on songe que, pour rendre un peu de lumière à ses pauvres yeux aveuglés, François alors

était près de subir l’atroce morsure de la flamme, on trouve à cet éloge, à cette joie, un caractère d’héroïsme que la mélodie a bien su rendre. Elle a su, plus loin, bénissant « notre sœur l’eau », se faire, avec elle et comme elle, « humble, et précieuse, et chaste ». Sur le mot casta notamment, l’harmonie des deux voix est exquise. Enfin c’est aux deux voix, désormais unies par un contrepoint léger, quasi religieux, que sont confiées les deux dernières strophes, celles dont nous parlions plus haut et qui furent un jour, entre les citoyens d’Assise, médiatrices de paix, de miséricorde et d’amour.

Encore une fois, il faut peu de chose à la musique. Celle-ci, franciscaine par la tendresse, l’est aussi par le renoncement, par la sainte pauvreté. Dépouillée et nue, elle ne groupe jamais plus de deux notes ensemble, et les accords dont elle se compose ne sont formés que de deux sons. Mais ils suffisent; mais une harmonie en eux est contenue et cachée. « Note contre note », comme on dit à l’école; et c’est assez, pourvu, comme disait, je crois, le petit Mozart, pourvu que ce soit des notes qui s’aiment.

Elles s’aiment, ces notes-là, et nous avons nousmême plus d’une raison de les aimer. Une affectueuse dédicace les rend chères au disciple que nous fûmes, enfant, du maître demeuré notre ami. Manuscrites, inédites aussi, elles ne sont, elles ne chantent que pour nous. Alors nous nous sentons pareil au pèlerin d’Assise, à l’historien de François, écoutant une cantilène qui ressemblait sans doute à cette cantilène. Comme lui, nous nous revoyons sur les chemins d’Italie, de l’Italie franciscaine, et, « le cœur tout envahi de souvenirs, c’est tout un passé qui nous revient, à la fois doux et cruel comme tout ce qui est fini. »

Page 1