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HARMONIES FRANCISCAINES

Et nous nous écrions volontiers, avec M. Joergensen encore : « Italie, mon Italie, chère Italie, telle que je te vois, que je te sens, que je t’aime! » Italie des oliviers et des cyprès, Italie des vieux cloîtres aux galeries ouvertes sur le ciel bleu, Italie mystique et sereine, Italie de saint François et de sainte Claire, un autre de nos musiciens, l’an passé, te rendit son hommage. Dans l’oratorio de Gabriel Pierné, c’est une belle chose aussi, lumineuse, resplendissante, que le Cantique du Soleil. Comme celui de Paladilhe, il déclame autant qu’il chante, il a le caractère d’une longue apostrophe et d’une improvisation passionnée. A chaque invocation de la voix, répond, en accords précipités, tumultueux, une acclamation de l’orchestre. Le tout respire l’enthousiasme, les souffles de la nature et le souffle de Dieu.

Mais le chef-d’œuvre de l’œuvre est le colloque, au soir tombant, de Frère François et de Sœur Claire. Dans l’ordre intime, intérieur, il n’y a rien, en musique, de plus réservé, de plus recueilli. Sans compter que le dehors même, le paysage, est indiqué d’une main légère, par des lignes, des teintes aussi douces que celles qui dessinent et colorent là-bas, à l’heure de Y Ave Maria , les monts et le ciel ombriens. Ici encore, des notes peu nombreuses, qui se suivent plutôt qu’elles ne s’unissent. Rarement l’une d’elles en attire, en appelle plus d’une autre à la fois. Mais alors, comme dit Boito, le Boito de Falstaff, en un sonnet exquis :

Allor la nota che non è pin sola

Vibra di gioja in un accordo arcano,

et pour leur joie commune, et pour la joie de celui qui les écoute ensemble, c’est assez de leur couple harmonieux.

Dans l’avant-propos de sa traduction française des Pèlerinages franciscains, M. de Wyzewa cite plusieurs strophes d’un petit poème, imité du Cantique du Soleil, et qui sert de prologue à l’ouvrage original, en langue danoise. L’auteur l’a nommé d’un nom latin : Laudes Italiœ .

« Béni sois-tu, Seigneur, pour la route blanche, blanche et solitaire, qui me conduit fidèlement jusqu’aux blanches cités des montagnes lointaines... Et béni sois-tu, Seigneur, pour les innombrables cités italiennes... pour Assise et Pérouse, et pour le petit village de la Rocca parmi les monts ombriens... Béni sois-tu, Seigneur, pour toute la terre d’Italie!... »

Et à notre tour, en finissant, nous dirons : « Comme pour l’eau, comme pour le feu, loué sois-tu, Seigneur, pour l’air que nous respirons, pour l’air dont nos paroles sont faites et dont sont faits nos chants. Et qu’ils soient loués tous les trois, le poète étranger et les deux musiciens de France, pour la poésie et pour la musique, et pour l’harmonie, dont la mémoire, et la figure, et la terre et le ciel natal du petit pauvre d’Assise ont été par eux enveloppés! »

LE CHEVALIER GLUCK

Mars 1913.

ous pouvons nous le représenter sous plus d’un aspect.

Le voici d’abord, tel que Méhul enfant l’entrevit à la dérobée : non pas vieux, mais déjà mûr, d’une maturité vigoureuse ; en pantoufles et en caleçon, coiffé d’un bonnet de velours noir, vêtu d’une camisole d’indienne, tapant de toutes ses forces sur son clavecin et semblable à un furieux.

Un de nos confrères, et de ses récents biographes, M. Jean d’Udine, nous l’a montré tout autre et plus ressemblant à son génie. C’est en 1783 , aux portes de Vienne, le châtelain de Berchtoldsdorf, un « grand vieillard vêtu d’un habit gris somptueusement brodé d’argent et se promenant, un jonc à pomme d’or à la main; sur la pelouse, l’été, quand le soleil, brillant comme celui de la Grèce, illuminait la campagne, il faisait porter son clavecin, et, la tête enflammée de champagne, le cœur tout rempli de ses personnages, il évoquait les prairies élyséennes, les jardins enchantés d’Armide, ou le temple d’Apollon, resplendissant de lumière ».

Enfin, c’est à peu près ainsi, en costume de gala et l’épée au côté, que, plus de vingt ans après sa mort, il

apparut un soir à ce rêveur d’Hoffmann. Il lui prit doucement la main et lui dit, avec un sourire étrange : « Je suis le chevalier Gluck. »

Chevalier, même de l’Éperon d’or, on voudrait le nommer d’un plus noble titre. Le musicien d'Orphée et d 'Alceste, des Iphigénies et d'Armide, est de la race des héros, des rois, presque des dieux.

Musicien de théâtre et de tragédie , musicien du verbe et par le verbe, musicien de l’antiquité, Gluck n’a pas été seulement cela, mais il a été cela surtout, et c’est avant tout ce qu’il faut dire de lui.

Quand Saint-Évremond, qui n’aimait pas la musique, écrivait : « Ce qui me fâche le plus de l'entêtement où l’on est pour l’opéra, c’est qu’il va ruiner la tragédie, qui est la plus belle chose que nous ayons, la plus propre à élever l’àme et la plus capable de former l’esprit,» il ne prévoyait pas que l’opéra deviendrait un jour, grâce au musicien d'Alceste et des Iphigénies, une aussi belle chose que la tragédie, étant la tragédie en musique, et que, l’ayant ruinée, en effet, il mériterait peut-être de nous consoler de sa ruine.

L’opéra de Gluck est tragédie et non pas drame, parce qu’il est une peinture musicale des sentiments et des passions, parce qu’il représente une action, aussi, mais tout intérieure, le drame, au contraire, figurant une action aussi, mais qui se passe au dehors. Ainsi Y Iphigénie en Aulide , celle de Gluck, d apres Racine, est celle de Racine, accrue, enrichie de tout ce que la musique apporte et comporte, de tout ce qu’elle est, comme agent et mode supérieur d'expression et d enio-

LE CHEVALIER GLUCK

tion. On peut, en comparant la tragédie littéraire avec l’autre , comprendre ce que Nietzsche a nommé la transmutation des valeurs : ici, la transposition d’un chef-d’œuvre poétique en chef-d’œuvre sonore.

Prenez seulement la première entrée de l’héroïne racinienne :

Je l’attendais partout, et d'un regard timide,

Sans cesse parcourant les chemins de l’Aulide,

Mon cœur, pour le chercher, volait loin devant moi,

Et je demande Achille à tout ce que je voi.

Je viens, j’arrive enfin sans qu’il m’ait prévenue,

Je n’ai percé qu’à peine une foule inconnue,

Lui seul ne paraît point.

Puis, lisez le même passage dans Gluck, et vous verrez tout ce qu’un peu, très peu de musique (une danse lente, un bref arioso ), répand sur cette scène : quel flot de tendresse encore plus pure, plus mélancolique et plus pudiquement alarmée.

Ailleurs, l’air de Clytemnestre : Arme^-vous d'un noble courage , dont les premiers mots sont presque transcrits de Racine, montrerait également quel surcroît d’énergie la poésie reçoit de la musique : de l’intensité des sons, du rythme, de l’orchestre qui devance la parole, puis la précipite, et la prolonge enfin après qu’elle s’est tue.

Gluck, le grand tragique, ne l’est pas seulement avec une constante noblesse , mais avec une pureté sans tache. Les « passions de l’amour », qu’il a toutes chantées, n’en furent jamais — si ce n’est une fois — les passions coupables. Et encore ! Il n’aura pas été damné, comme il le craignait, ou feignait de le craindre, pour avoir écrit Armide. Ailleurs, partout ailleurs, amour conjugal, filial, fraternel, que de chastes, que de saintes

amours ! On a fait grand bruit naguère autour d’une certaine symphonie appelée « domestique », et qui prétendait représenter la famille : le père, la mère et l’enfant. Gluck avait déjà dit là-dessus des choses plus simples, plus belles, et, meme après M. Richard Strauss, l’auteur d'Orphée, d'Alceste et des Iphigénies reste le musicien « domestique » par excellence, le musicien de la maison et du foyer.

L’opéra de Gluck, disions-nous tout à l’heure, est tragédie, parce qu’il est une peinture musicale des caractères. La musique de Gluck donne la vie, une vie plénière, intégrale, aux personnages qu’elle anime. Mais, par moments, comme toute musique supérieure, elle les dépasse et les déborde, elle tend à l’infini. Dove andrà sen\a il mio ben? « Où irai-je sans mon bien ? » Ainsi chante et pleure l’Orphée italien sur le cadavre d’Eurydice morte pour la seconde fois. Qu’importe alors que le rôle du poète de Thrace ait été chanté , et le puisse être , indifféremment, par un homme ou par une femme? Qu’importe que cet amour et ce deuil sublime empruntent une virile ou une féminine voix? Plus que conjugal ici, plus qu’humain et mortel, dégagé de toute figure concrète, de toute chair et de toute sexualité, l’amour s’élève, plus haut que l’attache à la créature, jusqu’au désir et au regret du bien absolu. « Où irai-je sans mon bien ? » Voilà le fond, ou plutôt la cime du sujet et du chef-d’œuvre. Que ce soit un époux ou une épouse expirée, que ce soit l’ivresse des sens ou celle du cœur, que ce soit un être, une croyance, un sentiment qui lui manque, c’est son bien que pleure l’âme qui le possédait et qui ne veut pas être consolée parce qu’il n’est plus.

LE CHEVALIER GLUCK

Gluck est l’un des grands musiciens du verbe. C’est en faveur et au nom de la parole, c’est pour le rétablissement de ses droits dans la musique et sur elle, que la réforme de Gluck s’est accomplie. Tandis qu’un Mozart est de ceux — et le plus grand de ceux-là — qui voient dans la poésie la fille obéissante, un Gluck, avant et comme un Wagner, la tient pour la mère et la maîtresse de la musique. Comme un Wagner, avonsnous dit. Mais il faut s’entendre. Serviteurs l’un et l’autre de la parole, Gluck et Wagner ont des moyens différents, opposés même, de la servir. Le musicien de Tristan la commente par la symphonie, il la plonge dans un orchestre qu’il remplit et qu’il imprègne d’elle tout entier. Gluck, au contraire, la concentre en quelques notes de la voix; c’est de la parole seule et comme nue, qu’il sait obtenir, en son récitatif incomparable, toute l’expression, toute l’émotion, toute la beauté. Le récit d’Iphigénie, au premier acte d 'Iphigénie en Tau ride, et celui d’Iseult (premier acte de Tristan) fourniraient deux exemples insignes d’un principe unique, diversement appliqué. Les chefs-d’œuvre de la musique oratoire, ou du « parler en musique » [favellar in musica y disaient les créateurs florentins de l’opéra), nous les devons à Gluck. Il y a plus : autant que les mots, les noms mêmes qu’il a chantés, celui d’une Iphigénie, celui surtout d’une Eurydice, en ont gardé, vous le savez, un accent, une éloquence immortelle. Beauté littéraire et même littérale, beauté d’un genre (la tragédie) et beauté d’un langage (le français), Gluck a trouvé chez nous toutes ces beautés. Chez nous, il en a fait

une beauté musicale, également nôtre. Ainsi la tragédie lyrique de Gluck est le plus magnifique hommage que la musique étrangère, ou d’un étranger, ait jamais rendu non seulement à l’idéal, mais au parler de notre patrie.

Gluck est antique. Tout le monde a beau l’avoir dit, on est bien forcé de le redire. Gluck n’a rien de chrétien : l’opéra du dix-septième et du dix-huitième siècle appartient au paganisme. Le musicien d'Orphée et d'Alceste est un musicien grec. Il l’est à sa manière, non par la science, encore moins par l’archéologie, mais par l’instinct et le sentiment. Des formes, ou de la lettre, il ne pouvait rien savoir, mais il a deviné l’esprit et l’âme tout entière.

Entre le génie de la Grèce et la musique, il a créé des rapports ou des analogies profondes, et qu’il a fixées pour jamais. Plastiques entre toutes, les mélodies de Gluck ressemblent à des statues de marbre ou de bronze, placées en pleine lumière, et dont l’esprit, comme le regard, fait sans peine le tour. La musique d’aujourd’hui nous paraît souvent indéterminée, engagée de nouveau, et parfois plus qu’à demi, dans le bloc ou la gangue dont le sculpteur sonore, à grands coups, l’avait fait sortir.

Antique par la précision des formes, la musique de Gluck l’est encore, au fond, en ceci, que la douleur, la violence, même au paroxysme, n’y altèrent pas la beauté. « Mon ami, écrivait l’orageuse Lespinasse, mon ami, je sors d'Orphée; il a amolli , il a calmé mon âme. » Elle disait vrai. Gluck est de ceux dont le pathétique ne touche point à ce que Goethe, antique

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lui-même par quelque endroit, appelait un jour, en parlant de son Iphigénie en Tauride, « le saint et inépuisable trésor du repos ».

Il ne s’agit, en ces quelques lignes, que de poser, pour ainsi dire, autour de la musique de Gluck, une espèce de décor littéraire. Un décor plastique vaudrait mieux. Il existe. Souffrez, en terminant, que je vous y renvoie. Un jour, un beau jour d’été, d’azur et de soleil, allez au Louvre. Entrez d’abord dans la salle des Houdon. Le vieux maître est au fond. Voici son front vaste, ses cheveux en désordre, son visage que la petite vérole a criblé, son air de grandeur et de fierté. Il est là, derrière sa svelte Diane, entre un Amour bouclé et une Douleur mignarde. Il les regarde et ne les reconnaît pas. Ce n’est pas son amour et ce n’est pas sa douleur. Puis, l’avant vu lui-même, passez dans les galeries des antiques, et là, devant les stèles funéraires, parmi les effigies héroïques ou divines, souvenez-vous d'Orphée, d'Alceste et des Iphigénies. Alors il vous semblera que la vie est revenue en ces corps superbes, l’immobile beauté s’animera et les marbres chanteront.

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