‹ Notes d'art et d'archéologie (volume 2)Chapitre 24 sur 59 · Abbé Cochet, id., p · texte numérisé non relu

Abbé Cochet, id., p

NOTES D'ART ET D'ARCIH£Ctt.OGïE 99

la légende. Au-dessus de cette chapelle, se tiouve la chambre de saint Fhtlbert ; 3*^ ea face à gauche, ia chapelle de saint André.

En sortant de régUse Saint-Pierre par la giande porte, on se tionve sur remplacement du cloître dont il ne reste phis rien. Toutefois la placx qu'il occupait en est parÊiitement indiquée sur trois de ses côtés ; le quatrième s'appuyait sur lès bâtiments des dortoirs qui sont démolis. Un if séculaire marque seul Je milieu du cloître. On enterrait les moines dans cette partie du monastère.

Entre T église Saint-Pierre et 1 église Notre-Dame, sur un des côtés du cloître, on voit un renfoncement de ibrme demi-circulaire, c'était la salle capitulaire. On y remarque, creusés dans le sol, de nombreux tombeaux. Au-dessus de la salle capituiaire se trouvait le trésor.

Précédant le cloître, se rencontre une grande salle, dite « Salle des gardes de Charles VII », longue de 35 m. 80, large de 11 mètres; haute sous clef de 7 m. 30. Mélange de roman dans la partie construite antérieurement et d*ogival dans les remaniements postérieurs. Les voûtes sont à des degrés différents de ruine. La bibliothèque était audessus de cette pièce.

Une suite de caves profondes et voûtées règne sous cette « Salle des Gardes j^ sous la salle du chapitre, sous Téglise Saint-Pierre et la chapelle Saint-Philbert et même sous les jardins ; on en compte vingthuit. Une de ces caves porte le nom de « Salle d'Inquisition » , elle est du xm*' siècle. Des piliers séparent les deux allées souterraines qui forment comme des galeries. On parle même d'un souterrain qui irait jusqu^au Manoir du Mesnil sous Jumièges (i). »

Le palais abbatial date de 1670; cet édifice qui existe encore, a été réparé dernièrement. Il servait d'habitation aux évêques et aux abbés de passage à Tabbaye.

<f Les deux travées de la petite entrée sont transformées en un musée lapidaire où sont déposés une foule d'objets et de débris provenant de Tabbaye, notamment : les deux effigies tumulaires des « Enervés », statues couchées, du Xin® siècle; la pierre tombale de Tabbé Nicolas Le Roux (le juge de Jeanne d'Arc), décédé en 143 1, cette dalle est admirablement conservée ; la dalle de marbre qui recouvrait le cénotaphe d'Agnès Sorel et supportait son image. Sur

ï. Abbé Cochet, Répertoire archéologique de la Seine- Inférieure, p. 309.

lOO NOTES d'art et D' ARCHÉOLOGIE

trois côtés de la tranche, on Ut très bien gravée ea caractères du XV*^ siècle rinscription suivante : * Cy gisi noble damoîselle Agnès « Seurelle, en son vivant dame de Beaulté, de Roque ferrie re, dlssout dun et de Vernon-sur-Seine^ piteuse entre tou (tes gens) et qui larfl gement aumosnoît de ses biens aux eglyses et pouureSp laquelle « trespassa (le neuuième jour de février) en l*an de grâce M. CCCC et < XLIX, Prie (z Dieu pour elle) (r). *

œ Le Chartrier de Tabbaye forme» le plus riche fond des archives départementales. Outre plusieurs cartulaîres dont deux du xm"" siècle, on y voit des plans ^ des registres et près de 3,000 chartes (3). ^

La vieille abbaye royale frappait monnaie» La Bibliothèque nationale en possède quelque spécimens. Nos plus célèbres numismates, notamment M. de Longpérier^ n'ont pas oublié de nous les faire connaître. Les plus connus jusqu'à présent sont : un tiers de sou d'or appartenant à M. Cartier et représentant d'un côté saint Philbert, puis un denier d'argent, etc*

Nous ne savons, dit Tabbé Cochet, à quelle époque faire remonter les superstitions, croyances et légendes dont cette terre abonde, de même certaines coutumes très anciennes. Une légende célèbre et qui a acquis une grande popularité en Normandie est celle des «Énervés jj. Le fait se serait passé sous saint Philbert, le fondateur de Jumièges. Voici ce qu'on raconte : Clovis II, roi des Francs, « roi de France * dit la légende, se décida à contracter mariage avec la très belle et très vertueuse Bathiide d'origine Saxonne. Ils eurent cinq enfants dont les deux aînés sont les héros de la légende.

Le roi eut la pieuse inspiration d'entreprendre un pèlerinage en Terre-Sainte. Avant de partir, il assembla ses barons et prit leur conseil. On décida que Taîné des princes gouvernerait le royaume sous la tutelle de sa mère.

Tout alla bien d'abord, mais le jeune prince se révolta bientôt et entraîna avec lui son frère* La reine était grandement désolée, elle envoya un messager à son époux pour l'informer de ce qui se passait.

Le roi avait alors accompli son pèlerinage, il revint en toute hâte

1, Abbé Cochet, Répertoire archéologique de la Seine-Inférieure^ p. 310.

2. Abbé Tougard* Géographie de la Seine-Inférieure. Arrondissement dts Roment p. 29J-

Plan de rétat actuel des ruiner de Jumièiîes,

A Portail A' A Vestibule et, au-dessus, tribune pour les or^es.

Tour, id.

Nef.

Galeries latérales* id.

Emplacement de la tour carrée.

Chapelle de la Vierge*

Chœur.

Déara bidatû I re ,

Chapelles Saint-Michel et Saint- Jean.

Passage Charles VU.

Eglise Saint-Pierre.

Chapelle Saint^Pierre.

Chapelle Saint-Mari în et^ au-dessus^ chapçHe Saint-Philbert,

Chapelle Saint- André,

Salle d a chapitre.

Trésor,

Sacristie,

Cloître,

Salle des gardes.

Chapelle de rinfirmerJe.

Entrée des souterrains.

Caves»

Petite Crypte.

Continuation des sontetrains»

Grande Crypte.

TAS Tombeau d^Agnès Sorel, TE id. des Enervés.

TNL id. de Nicolas Leroux.

avec les seigneurs qui raccompagnaient. Ses enfants, ayant appris sa prochaine arrivée^ se mirent, avec leurs partisans, en défense contre lui. Avant d'employer la force, le roî, par un message plein de tendresse, essaya de les soumettre, maïs ils ne daignèrent pas même répondre.

Le roî se décida à marcher contre eux; il mît bientôt les révoltés en fuite. Les fils deClovis, prisonniers, furent amenés devant le roi et la reine qui délibérèrent sur le châtiment qui leur devait être infligé. La reine se leva et dit qu'il convenait a: que chascun porte la paine de son péché, soit en ce monde ou en Taustre»,. et aussy aflin *que les aultres filz du roy ilz prenent exemple et ce chastient de voulloir entreprandre si grand cryme contre père et mère.„ y* Pour les punir».. ^ ilz perderont la force et la vertu du corps. » Le roi confirma k jugement de Bathilde, « La saincte Royne tantost fist admener deuant elle ses deulx enfens, et leur fist cuyre les iarrectr deuant tous ceulx qui estaient là. ^

Les princes endurèrent courageusement ce supplice, le repentir pénétra dans leur cœur, ils se consacrèrent entièrement à la prière et aux bonnes œuvres. Cependant le roi était ému de pitié de voir que ses fils « nulle foys se levaient, mais tousiours se seaient ». Il consulta encore Bathilde. Ils résolurent de faire construire un bateau assez grand oii leurs enfants seraient à Taise, avec des provisions de toute nature et sous la garde d'un serviteur.

Le bateau fut confié au cours de la Seine. Bercé par un courant dou^c et facile, il arriva sans accident jusqu'en Neustrie, en un lieu qu'on appelait Jumièges, « où un saine t homme démolirait qui avait nom Philebert, et tenoit illecques la reîgle, luy et ung aultre moyne. »

Saint Philbert accueillit les jeunes princes avec le plus grand empressement, il leur offrit un refuge dans son monastère et les initia à la vie religieuse*

Le serviteur retourna informer le roi et la reine de l'heureuse issue du voyage. Ils en furent très joyeux et, sans plus tarder, se rendirent à Jumièges pour voir leurs enfants. Us firent de magnifiques donations à Tabbaye naissante.

Les deux princes restèrent à Jumièges ; ils persévérèrent dans la pratique de la vie religieuse jusqu'au jour où ^s Nostre Seigneur reçeust leurs âmes en Paradis *•

Ce récit, ce poème plutôt, se trouve dans un vieux manuscrit du XV^ siècle déposé à la Bibliothèque nationale et désigné sous ce titre : La vie et légende de nostre bonne et gloriêttse mère saincie Eaultheur Royne de France. Quant à sa véracité, ou simplement à sa probabilité au point de vue historique, il ne supporte pas la critique : Clovis II ne sortit jamais de son royaume, il mourut très jeune, vers vingt-six anSp Ses fils, tout enfants, ne songèrent donc jamais à se révolter.

Cependant le tombeau existe, les deux statues, œuvres du xm'' siècle, représentent deux jeunes gens couchés, presque des adolescents, ayant sur leurs vêtements divers insignes royaux.

Selon Mabillon^ les Énervés seraient Tassillon, duc de Bavière qui, coupable d'avoir soulevé les Huns contre Charlemagne, fut tondu et confiné dans le monastère avec son fils Théodon.

Selon Duplessis, les Énervés seraient les fils de Carloman, fils aîné de Charles Martel et frère de Pépin le Bref.

En 1838, époque où parut son « Essai sur les Enervés de Jumîèges ^ , Hyacinthe Langloîs croyait qu'il ne s'agissait que d'un simple cénotaphe. Des fouilles pratiquées depuis, ont amené la découverte de deux squelettes dont Tun d'un homme déjà dVn certain âge* Devant cette découverte^ on peut se demander si la version du savant Mabillon est la vraie. Le champ reste ouvert aulx suppositions et aux recherches des érudits.

Une autre légende ; celle du Loup vert, se place aussi sous le gouvernement du saint fondateur de Tabbaye. Nous ne croyons pouvoir mieux faire que d'en donner le récit charmant qu'en a fait un auteur normand, lequel s'est beaucoup occupé des richesses historiques et légendaires de la Normandie (i). ** Saint PhUbert, avant le temps de son exil, avait fondé un monastère de filles à Pavilly, auquel il avait donné pour abbesse sainte Austreberte, prieure de Tabbay ede Port-en- Somme, Saint Austreberte et ses religieuses étaient de vigilantes épouses du Seigneur, pleines de zèle pour le service divin. Voulant contribuer pour leur part à la prospérité du monastère de Jumièges, elles s'étaient chargées de blanchir le linge de la sacristie, Pavilly n'est éloigné de Jumièges que de quatre lieues; un âne, dressé à ce chari-

1. Mme Ajnélie Bosquet : La Normandie romanesque ei mcrveiliensi\ ,

table office, allait et venait, transportant le linge d'un monastère à l'autre sans qu'il fut besoin que personne lui servit de guide, et plus fidèle qu'aucun commissionnaire de meilleur entendement. Or, un jour à jamais néfaste, il arriva que le pauvre âne fit la rencontre d'un loup; loup aussi sauvage que la forêt de Jumièges, théâtre du crime barbare dont il allait se rendre coupable- En effet» sans égard pour la modestie de Tâne, pour son obligeance, sans respect pour son droit inoffensîf et pour la charge bénite qui aurait dû servir à Tinfortuné messager de sauvegarde inviolable, le loup vorace se jeta sur ce servîable animal et le dévora. La bête cruelle comptait fort s'en aller au plus profond du bois digérer en paix son forfait ; il n en fut pas ainsi. Sainte Austreberte s*était établie la gardienne officieuse de ses plus humbles subordonnés; aussi après que Tâne eut été rongé jusqu'au dernier os, la sainte abbesse apparut tout à coup sur le lieu du forfait ; elle réprimanda messire loup de la manière la plus véhémente, et conclut en le condamnant à remplir à Tavenir les fonctions de sa victime. Le loup confus j ne se le fit pas dire à deux reprises, et nous devons même ajouter à la louange du pénitent, qu'il emprunta les douces vertus de ràne, et sut accomplir sa tâche jusqu'à la fin de ses jours avec une exactitude et une soumission irréprochables-

Dès le Vir siècle, une chapelle fut élevée sur le lieu même de l'événement . Quand le temps ruina la chapelle » une croix de pierre la remplaça. Environ soixante ans avant la révolution, la croix fut détruite, un chêne voisin, dans lequel on plaça plusieurs statuettes pieuses, fut choisi pour rappeler le naïf souvenir du miracle de sainte Austreberte» Cet arbre s'appelle encore aujourd'hui le ^ Chêne à l'Ane ».

cr Cette pieuse tradition, dit Hyacinthe Langlois, non moins fameuse dans Jumièges que celle de saint Valentîn, me paraît d'autant plus piquante qu*elle semble se rattacher, par des fils rompus parle temps, mais qu'on pourrait renouer peut-êtrCj à la singulière procès* sîon du Loup vert qui se fait encore à Jumièges avec un cérémonial fort bizarre, j»

Voici comment se passe cette procession (i) ; « Le 23 juin, veille de la saint Jean-Baptiste, la confrérie instituée sous l'invocation de ce saint va prendre au hameau du Conihout le nouveau maître de cette

I, Hyacinthe Langlois écrivait en 183B. — Essai sur les Enervés de Jumièges ^ p. 17.

association qui ne peut être élu ailleurs. Celui-ci, appelé le Loup vert, revêtu d une vaste houppelande et d'un bonnet de forme conique très élevé, sans bords et de couleur verte ainsi que la robe, se met en marche à la tête des frères. Ils vont en chantant Thymne de saint Jean- Baptiste ^ au bruit des pétards et des mousquet ades, la croix et la bannière en tête, attendre au lieu dit le Chouquet, le curé, qui, prévenu par le bruit, vient, entouré de son clergé champêtre, se réunir à eux; de là, il les conduit à l*église paroissiale où les vêpres sont aussitôt chantés. Un repas tout en maigre préparé chez le Loup, et des danses exécutées devant sa porte occupent le reste du jour jusqu'à Theure où doit s'allumer le feu de la saint Jean. Après avoir chanté le Te Deum autour du bûcher qu'ont cérémonîellement allumé, au son des clochettes, un jeune garçon et une jeune fille parés de fleurs, un individu entonne en patois normand, un cantique, espèce de parodie deFWf queant iaxis^ et pendant ce temps le Loup vert, en costume, ainsi que les frères, le chaperon sur Tépaule, se tenant tous par la main, courent autour du feu, en front de bandière, après celui qu'ils ont désigné pour être le Loup vert l'année suivante» On conçoit que ces singuliers chasseurs ainsi disposés, il rCj a que celui delà tète et celui de la queue de file qui aient une maîn libre, il faut cependant envelopper et saisir trois fois, sans quoi il serait censé n'être pas pris, le futur Loup qui, dans sa fuite frappe indistinctement toute la file d'une grande baguette dont ilest armé p Lorsque les frères s'en sont enfin emparé, ils le portent en triomphe et font le simulacre de le jeter dans le bûcher. Cette étrange cérémonie terminée, on se rend chez le Loup en charge où l'on soupe, encore en maigre. La moindre parole immodeste ou étrangère à la solennité est signalée parle son bruyant des clochettes déposées près d'un censeur, et ce bruit est l'arrêt qui condamne le contrevenant à réciter debout à haute voix le Pater noster; mais à minuit sonnant la liberté la plus entière, pour ne pas dire plus, succède à la contrainte, les chants bachiques aux hymnes religieux, et les aigres accords du ménétrier du village peuvent à peine s'entendre à travers les voix détonnantes des joyeux convives. Le lendemain, 54 juin, la fête du saint précurseur est célébrée par les mêmes personnages et de nouvelles cérémonies qui consistent principalement à promener, au bruit de la mousqueterie, un énorme pain bénit à plusieurs étages, surmonté d'une pyramide de verdure ornée de rubans, après quoi les religieuses

ro6 HOTES D'ART ET D'AJLCRSOLOGIS

clochettes, déposées sur les degrés de l'autel, sont confiées comme insignes de sa future dignité à celui qui doit être le Loup vert Tannée suivante. On se doute bien que les plaisirs de la table entrent conime la veille pour beaucoup dans la solennité de cette seconde journée, b

M- de Mon talembert raconte ainsi la mort des quatre cent cinquante <( élus » de Jumièges : « Saint Philbert eut pour successeur un noble Poitevin nommé Aïchadre, auquel se rattache une légende écrite deux siècles plus tard. Selon le récit, Aïchadre se sentant à la veille de mourir et craignant qu'après sa mort les religieux ne tombassent dans les embûches du péché, pria le Seigneur d*y pourvoir.

« La nuit suivante, il vit un ange qui parcourait le dortoir des religieux ; cet ange en toucha quatre cent cinquante de la verge qu*il tenait, et promit à Tabbé que dans quatre jours ils quitteraient la vie, et que lorsque son tour serait venu, ils iraient au devant de lui dans le ciel. L'abbé ayant averti ses frères, les prépara à Theureux voyage. Ils prirent ensemble le viatique et vinrent ensuite tenir chapitre avec ceux des leurs que Tange n'avait pas marqués , Chacun des élus se plaça entre deux de ces derniers, et tous entonnèrent ensemble des chants de triomphe,

ff Bientôt la figure de ceux qui devaient mourir commença a resplendir, et sans donner le moindre signe de douleur, les quatre cent cinquante passèrent de cette vie à Tautre ; le premier cent à Theure de tierce^ le second à sexte, le troisième à none, le quatrième à vêpres, et les derniers à compiles. Pendant huit jours on célébra leurs obsèques ; et ceux qui leur survivaient pleuraient de n'avoir pas été jugés dignes de les suivre (i). ^

Deshayes a vu dans cette légende une peste qui emporta la moitié des religieux.

En 841, les Normands pillèrent Tabbaye et y mirent le feu après avoir massacré tous les moines qui ne s'étaient pas enfuis. Cet affreux massacre paraît avoir donné lieu à la légende qui ne fut écrite qu'après les invasions normandes (2).

La restauration de Jumièges, après les dévastations normandes est

I, Montaïembert. Moines d* Occident ^ i. II, p, 595,

3, Abbé Tougard. Géographie de la Seine- In/cHeure, Ammdissement de Rmefti p. 371.

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due, on le sait, à Guillaume Longue-Épée, deu^ème duc de Normandie- Voici ce que racontent les chroniqueurs sur un fait qui a, dit-on^ précédé et déterminé cette importante restauration : la tranquillité régnait en Normandie depuis le baptême de RoUon. Deux anciens religieux de Jumièges, déjà avancés en âge, se décidèrent à y revenir, Baudouin et Gaudouin, c'étaient leurs noms , essayèrent de déblayer ce lieu dévasté* Avec Taide de quelques habitants, ils construisirent une cabane et sy logèrent. i

Le duc Guillaume, étant venu chasser dans la forêt, rencontra les deux vieillards qui lui offrirent l'hospitalité et lui présentèrent les seuls aliments dont ils disposaient, un pain d'orge et de l'eau. Le duc refusa avec dédain, et il continua sa chasse. Un sanglier tout à coup se jeta sur lui, Guillaume se défendit avec son épîeu qui se rompit < 11 fut renversé de cheval et perdit connaissance. En revenant à lui, il ne vit plus le sangHer, et constatant qu'il n'en avait reçu aucune blessure dangereuse, il reconnut que Dieu Tavaît puni de s'être montré dur et dédaigneux envers les religieux- 11 retourna près d'eux, partagea leur repas, et leur promit de rétablir l'ancien monastère. Les ducs de Normandie ne savaient pas faîlhr à leur parole : Téglise fut réédifiée ainsi que les bâtiments principaux de labbaye.

L'église paroissiale était primitivement dédiée à saint André, Au xn*' siècle, elle fut mise sous le vocable de saint Valentin. Voici à quelle occasion : A cette époque, une irruption de rats et de mulots ravageait la péninsule; les moyens les plus extrêmes ; pièges, empoisonnements, etc. furent mis en usage; rien ne réussissait. Les rats se multipliaient au point que la famine était imminente. Les habitants, désolés, supplièrent les religieux de venir à leur secours. Ceux-ci se mirent en prières, puis firent une procession solennelle en portant les reliques de saint Valent in. A mesure que la procession passait, les rats se réunissaient sur son passage : lorsqu'ils furent au grand complet, ils se dirigèrent vers les bords de la Seine, Arrivés devant le fleuve, rats et mulots s'y précipitèrent tête baissée; ce fut une merveilleuse noyade. Les habitants, pleins de reconnaissance envers saint Valentîn, le proclamèrent patron de leur église. Il l'est encore aujourd'hui.

Ce sont là les principales légendes qui se racontent en cette étrange

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terre toute imprégnée des grands souvenirs monastiques- Quelques croyances populaires s'y joignent qui enrichissent encore ce fonds déjà SI riche. Cest d'abord le trésor enfoui dans Tabbaye, trésor réservé pour la rançon du roi, et caché de telle sorte que nul ne le pouvait découvrir, sinon quelques religieux privilégiés, peu nombreux, et qui devaient en garder le plus profond secret, La cause de cette croyance est due très probablement à la rançon de Richard Cœur de Lion à laquelle contribuèrent généreusement les religieux de Jumièges,

Et encore celle-ci : parmi les fosses nombreuses situées dans la forêt dejumîèges et appelées « Trous fumeux », à cause des vapeurs qui s'en échappent dans Thiver, il en est une qu on a appelée la « Fosse Piquet », elle renferme, dit-on^ des cloches qui y ont été cachées depuis très longtemps.

^nfin la plus singulière peut-être est celle qui consiste à « nouer les fièvres aux branches des genêts » . Une chapelle dédiée à la Mère de Dieu est située dans la lorêt qui sépare Jumièges de Duclair ; c'est un lieu de pèlerinage très fréquenté par les gens du pays qui souffrent des fièvres intermittentes* Il laut bien se garder de toucher aux fleurs d*or des genêts comme on serait tenté de le faire en remarquant que Textrémité des branches forme un nœud. Ces nœuds, en nombre considérable, sont Toeuvre des malades qui viennent à la chapelle demander guérîson et santé. Si un promeneur, ignorant du danger qu'il court, à la malchance de dénouer les genêts, îl attrape immédiatement la fièvre de celui qui a fait les nœuds. Cette croyance est encore très vivace dans le pays.

Qu'on nous permette, en finissant cette excursion au pays des légendes, des grandes épopées monastiques et des ruines imposantes, d'évoquer un souvenir tout moderne j il a ceci de particulier, qu'il est doublement normand, tant parle lieu où la scène se passeque par la nationalité du principal acteur, Tillustre compositeur Boïeldieu, né à Rouen.

M. de Caumontj l'ancien propriétaire des ruines de Jumièges, raconte ainsi dans ses Mémoires une visite que lui.fit le célèbre auteur de la Dame Blanche : « Boïeldieu vint le lendemain de la représentation des Deux Nuits. Comme il arriva fort tard, je m'empressai de le faire mettre à table en lui disant que je préférais qu*il visitât les

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ruines au clair de lune^ spectacle imposant dont nul ne peut se faire une idée- Hélas! la nuit vînt mais la lune fut infidèle. J'étais désolép Mon imagination me vînt heureusement en aide. Je donnai Tordre d'allumer et de disposer des feux dans plusieurs parties des ruines , et lorsque tout fut prêt j'y conduisis mon ami pour le faire jouir des efifets pittoresques qu'elles présentaient. Les flammes se projetaient d'une manière bîzarrej éclairant vivement quelques parties, tandis que d'autres demeuraient dans un jour douteux. C'était d'un merveilleux effet,

« Mais quel ne fut pas Tétonnement de Boïeldieu lorsqu'il vit s'avancer du fond des ruines restées dans les ténèbres une ^ Dame Blanche » ayant une couronne de lauriers à la main et arrivant à pas mesurés^

« Alors une aiusique lointaine se fit entendre jouant Tatr célèbre : < Prenez garde. ï> La <t Dame Blanche » lui posa une couronne sur la tête et disparut,

« Je m'approchai de Boïeldieu, il était muet, immobile, très ému. Je le rendis à lui-même en découvrant la tête de mon jardinier qui faisait le revenant- Le brave homme me disait après la soirée ; m Save^- <t vous bien, not*niaître, que le beau Monsieur de Paris a dû avoir peur ï tout de même^ car pardine ! moi qui faisait le revenant je tremblais « de tous mes membres. » C, L,

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