PROPOS DES SALONS
Vers la fin de juin 1890, trois amis, un artiste, un philosophe et un critique, se trouvaient un matin dans un restaurant des Champs-Elysées- Tous trois ensemble avaient les jours précédents consciencieusement visité les deux Salons, et tous trois ce jour-là en causaient: lartîste traduisait ses impressions, le philosophe prétendait juger les siennes, le critique prenait surtout note de ce que disaient les deux autres. C'est à peu de choses près ce qu'il écrivit alors de cet entretien que nous nous décidons à publier aujourd'hui.
Et d'abord, pourquoi deux Salons cette année? Ce fut le premier point abordé par nos amis. Quelqu'un, dans la presse, avait dît
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qu'en France, de nos jours, il n'y avait pas plus de place pour deux Sar .Ions que du temps à^ Napoléon pour une religion nouvelle. Sans qu'oa {^'arrêtât à ce que le rapprochement pouvait avoir, involontairement sans doute, d'inrévérencieux pour la religion, on fut d'accord pour trouver l'idée juste.
— Au Champ de Mars comme .aux Chanq>s-Elysées, dit l'artiste, c'est dans les bons m<H*ceaux la même peinture, avec des différences .purement personnelles; mais comme il est impossible à chacun d'avoir chaque année son exposition particulière, pour faire suivre au public, dans la série de ses oeuvres, conmieiit il entend la lumière ou les ombres, les chairs ou le squelette, les levers de soleil ou les clairs de lune, je ne vois aucune raison pour que Meissonnier et Puvis de Chavaimes exposent dans un autre local que Bouguereau et Bonnat,
— La raison, dit le philosophe, elle est dans cet iastinct du cœur, cuptdo regnandz, qui travaille tous les hommes^ et leur a déjà fait commettre tant de sottises, la révolution française entre autres, s'il faut en croire Joseph de Maistre. Tel maître éminent a dû croire, en passant la Seine, qu'il devenait le ntaiire, parce qu'il s éloignait de ses confrères,
— VotiTc philosophie vous rend méchant, observa le mtîque,
— Méchant ou non, vous admettrez, reprit l'artiste, que les conséquences, pour n'être pas désastreuses comme une révolution, sont cependant regrettables. De part et d'autre, beaucoup de talent; mais tout méritait-il l'honneur d'une exposition publique? Au Champs de Mars on n'a rien refusé ; aux Champs-Elysées on a dû probablement se montrer plus large qu'autrefois : des gens quî peuvent avoir de l'avenir, mais qui actuellement ont surtout besoin de conseil, trou* vent-ils dans cette publicité le meilleur des encouragements? Mais je suis du métier, je dois en bon camarade glisser sur ce sujet,
— Et moi, dit le philosopTie, pour ne plus paraître méchant, je vais, avec ce que vous appelez ma philosophie, m élever à des considérations qui n'auront plus un air de personnalités ; je me demanderai quelle est, au témoignagne de notre double exposition, la subs^ tance de l'art français en l'an de grâce 1890. Soyez sans inquiétude : je ne me perdrai pas dans la métaphysique ; je partirai des faits que nous livrent les tableaux exposés pour en déduire, non pas une théorie générale de l'art, mais l'indication des sources auxquelles notre
HOTES O'AKT ET D'ARCHEOLOCaK tfS
art puise ses inspirations et des tendances auxquelles il obéit, A vous, monsieur Tartîste, de conclure si parfois il n'aurait pas mieux à faire ; à vous, mon cher critique, de vérifier si les faits sur lesquels je m'appuie sont exacts. Le paysage a dans notre peinture contemporaine la part du lion- A d'autres époques c était la peiuture historique qui tenait la corde, ou la scène d'intérieur, dont la critique ne manquait pas de donner rinterprétation sentimentale. Alors déjà le paysage existait, mais avec des caractères qui le rattachaient au genre dominant. Il obéissait à des lois conventionnelles dont il s'est heureusement affranchi. Plus de ruines, plus de nymphes habillées à la grecque, mais des campagnes comme celles que nous voyons, des paysans comme ceux que nous rencontrons- C*est là, n en déplaise aux pseudo- classiques, s'il en reste, qu'on respire tout le charme de la poésie-
A ces mots, le critique interrompit le philosophe : — Vous avez cent fois raison, mais à Tappui de votre thèse n'oubliez pas les marines. Celles de Verne t qn'on voit au Louvre sont magnifiques : il me semble pourtant que tel tableau de cette année ou des années précédentes remporte par la vérité sur les toiles du vieux maître qui, ne Toublions pas, fut en ce genre un initiateur- Mais aujourd'hui le flot est plus variée plus vivant si j'ose dire, en un mot plus réel,
— Vous venez, reprit le philosophe, de prononcer les trois mots qui, selon moi, caractérisent notre art contemporain : la variété, la vie, la réalité. Si vous ajoutez la perfection du procédé chez les meilleurs, et ceux-ci sont de jour en jour les plus nombreux, vous aurez tout-
— Le procédé ! repartit l'artiste, voilà peut-être ce que vous dites de plus juste- Les divers aspects de la nature laissent à tous des impressions, et les gens du métier ont seuls les moyens de rendre ces aspects, ou plus exactement des aspects équivalents, au point de vue de l'impression produite. Mais est-ce là tout lart, et si Ton s'y confine, ne risque-t-on pas de faire fausse route?
— J'arrive précisément à cette question, se hâta de dire le philosophe, mais résumons d'abord ce que nous venons de constater. La nature, sentie par tous, est maintenant mieux que jamais rendue par les artistes. Tout àTheure je reparlais que du paysage : lobserv^ation peut s'étendre à la nature animée, et, pour la scuplture, à Tanatomie des formes. Mais, je le demande après vous, est-ce là tout lart? Non
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certes. A côté des Impressions que lui donne la nature, rame en reçoit d autres de ses idées morales et relîg^ieusés : entre ces deux classes d'impressions il existe de mystérieuses analogies dont Tart doit profiter. S'il refuse de s'en inspirer, malheur à lui! Notez bien que je ne pense pas ici au symbolisme dans lart ; le symbole a un domaine légitime, mais ce n'est pas tout lart ; c'est une convention raisonnée, et je ne parle que de suggestions instinctives, et d'analogies fondées sur ces suggestions -
— Je vous comprendsj dît le critique. L*artiste à votre gré doit réunir comme certains maîtres italiens, Giotto par exemple, le sens de la nature et le sens religieux. J'ai vu à Pistoja, sur la chaire d'une église, le bœuf et l'ane regardant la crèche avec une vérité d'attitude et de physionomie à rendre jaloux un disciple des Flamands,
— Vous y êtes, dit le philosophe^ mais laissez-moi ajouter que pour toucher à cet art religieux dont vous parlez, la première condition est la foi. On se trompe étrangement quand on s'imagine que, même dans Tart, l'idéalisme religieux peut se maintenir en dehors de toute croyance positive (i) ; c'est calomnier les Italiens, et, pour quelques-uns, tirer des écarts de leur conduite une conclusion arbitraire sur la sincérité de leurs convictions.
— Celui qui a dit cela est un idiot ou un farceur! s'écria l'artiste.
— C'est un professeur de Sorbonne, un maître officiel de la jeu-' nesse, répondit gravement le philosophe, mais au prix qu'il semble attacher aux fantaisies scientifiques de l'odieux Renan, j ai des craintes pour sa santé intellectuelle,
— Renan! fit l'artiste, savez-vous qu'au catalogue des Champs- Elysées, c'est d'après lui et non d'après l'Evangile, qu'on cite les paroles de Notre- Seigneur à la Samaritaine, à propos de je ne sais quelle croûte. Peut-on rien imaginer de plus ridicule?
— Ouï, mon cher, riposta le critique, il y a quelque chose de plus ridicule ; c'est la réputation deThomme.
Sur ce mot la conversation fut interrompue, mais on se promit de la reprendre à la prochaîne occasion. Bernon.
I, Gebhard, Italie mystique^ p. 290,
Le Gérani.^ BuGkNH BEL VILLE.
faria. -J.Merach, imp. iS, PL Dttafert-BocbereAa