TOUFFES DE LIS
Elle est douce la science quî revît d'autrefois, relève les absides et remet de Tor aux écus des princes et des villes. Ils sont les bienvenus ceux qui mettent au jour de nouveaux témoins de la splendeur des arts passés, en expliquent le sens, nous les font mieux aimer j nous les faisant mieux connaître. Mais il faut bien aller au bois de temps en tempSj les lauriers n'y sont pas tous coupés, on en peut cueillir encore même en archéologiej et peut-être y a-t-il dans un village en lisière de forêt quelqu 'œuvre quî sommeille ignorée, veuve d'admîration. Le ciel et les arbres aident à comprendre les œuvres de ceux qui s'en inspirent ; pour les bien peindre, il faut les bien aimer. L'art vit de contemplations et il a dû naître un beau soir après une longue journée d'extase, une de ces journées où la nature gaspille et jette à profusion tout ce quî est en elle de beau et de bon. Pauvres et déshérités quî ne ressentent pas les jouissances qu*e lie procure! Aussi ceux qui la comprennent et en vivent l'aiment doublement pour ceux qui ne la comprennent pas» et elle, en mère prodigue, a mis à ceux-là de sa tendresse plein le cœur pour qu'ils puissent l'aimer sans mesure- La décoration des cathédrales est née de la flore des bois ; les arbres expliquent bien des choses i comme dans ces mystérieuses allégories de la première Renaissance, où au moyen de légères banderoles, les peintres attachaient du latin aux branches des lauriers. Et puis dans cette ancienne province du Valois où Ton s'en va au bois, chaque village a une jolie chose, ou ce qui reste d'une jolie chose; ce pays qu'on revoit est comme le livre aimé que l'on aime à relire, chaque village revu est une page qu*on tourne, et ce petit Valois c'est le cœur de notre France. On le lui a brisé, puisqu'il faut çà et là en glaner les morceaux, et avec eux pleurer d'autrefois, tout en regardant le ciel, les arbres, et les eaux qui dorment au penchant des collines.
Je connais à Lamorlaye le débris d'un viUail où Tattitude du donataire est d'une noblesse rare* Il est digne, fièrement agenouillé comme ceux qui connaissent Dieu depuis longtemps et ne demandent
Notes d'Art. 15 Août iH^o. — f^^ 6,
lU NOTES d'art et D'A.RCHÊ0L0G1E
rien pour eux-mêmes, La tête est enfouie dans une riche fourrurci les mains si bien jointes n*en font qu'une. Le vêtement tombe en plis rigides rayés par les plombs de la verrière > il est de ce beau ton d'un pourpre violacé qui faisait dire au peuple de ce temps où la vigne était commelui saine et jeune, que le vin était couleur des vitraux de la Sainte Chapelle. Le Beato était le saint patron de la corporation des peintres verriers ; corporation dissoute, art et secrets perdus.
Je sais un Christ » dont les pieds disparaissent dans des touffes de fleurs, entre un contrefort d'abside et le vieux puits près de la haie. Il est confondu parmi les arbres du verger, ancien déjà, il a presque la même teinte que tout ce qui Tentoure, on le voit peu* An printemps, les arbres tendent vers lui leurs fleurs, et leurs fruits à l'automne. Le Rédempteur ouvre ses bras comme pour embrasser toute cette nature qui chante Téternel hosannah de la vie; les arbres un peu symétriques comme dans tous les vergers rappellent les fines colonnes des cloîtres, leurs feuillages qui par endroits se rejoignent forment voûte, amènent de Tombre, et, dans le doux clair-obscur du verger touffu, la tête dii Christ s'incline avec l'expression infinie du martyre subi avec bonheur, comme si VAngelico était venu de Fiésole y mettre le vague sourire de ceux du San -Marco de Florence- Un immense amour descend de ces bras tendus, de cette tête inclinée et, dans la contemplation du divin dévouement, il semble naturel devoir les fins rayons d'or du nimbe crucifère percer çà et là le feuillage, se détachant sur le lointain violet des coteaux qui enserrent la plaine.
C'est quelqu'œuvre d'un artisan obscur en qui sommeillait peut être un grand artiste ; c'est encore une ébauche, travail maladroit et inconscient oii le cœur a plus départ que les mains, mais où ne se voit pas Taffreuse habileté de ceux qui ont appris aux écoles. Plus tard, quand il y aura un musée dans la ville voisine, on le verra dans une salle bien ennuyeuse et nue, entre une panophe formée des armes d'un chef sauvage et une amphore gallo-romaine, Dans un musée il n'y a pas de fleurs j il n y a pas de ciel, et alors le charme sera rompu; les curieux passeront, se demandant si les flèches du chef sauvage sont empoisonnées • lui, ouvrira toujours ses bras à des indifférents qui parla pensée ne s'y jetteront plus» Le musée, même le plus beau est un cadre uniforme pour les choses les plus dissemblables; ceux qui re? gardent ont presque tous les mêmes yeux, ce sont dos dilettantes dont
KGTSS d'art et D'ARCHKOLOGIR IJ3
l'esprit est ouvert à toute choses qui voient Giotto et le Corrège avec la même impression, jugent, discutent, mais combiea peu aiment? L'esthétique en disséquant l'œuvre d*art a tué Tamour, La collection, ragglomération d' œuvres qui ne sont plus dans leur ambiant a éteint rintensîté d'impression qui devait s'en dégager quand elles étaient à leurs places, dans le silence des chapelles » vues par le jour discret qui descend des verrières. Le musée, c'est Texil des œuvres qui n'ont plus de fidèles*
L'église qu'entourele verger est en pierre d'un gris rose, taché de lichens verdàtres, ses baies sont flamboyantes; à Tintérieur, la lître se déroule, rompue à égales distances par des armoiries en partie effacées. La tour est romane, couverte en tuiles, le coq est en bois peint. La cloche s'appelle Christine Elisabeth Marie, le temps lui a fait une patine semblable à celle des monnaies qu'on trouvée aux environs des solfatares de Sicile. EHe est ciselée comme une buirede Cellini, pèse très lourd, et porte au flanc l'écu en relief aux armes de sa marraine qui était noble dame, très noble même, puisqu'on y voit Talérion des Montmorency et la main tenant Tépée autour de laquelle s'enroule la banderole portant la devise : AplanoS- Par les abats-son de sa tour, elle jette aux champs ses appels doux et graves et, comme ces femmes d'Orient qui ne voient l'œuvre divine qu a travers les découpures des moucharabîehsi d*auprès d'elle on ne voit la campagne qu'à travers les abats-son de sa tour. Des blés, des avoines et des seigles; c'est la plaine. Les pommiers qui bordent les chemins émergent des moissons mures, quelques pièces d'avoine font çà et là de petits carrés perdus dans Tor des blés. Le village est au bas, de légères fumées qui s'échappent des toits trahissent la famille et ne le laissent voir qu*à travers une gaze bleue. Au loin, les bois commencent: Chantilly, Ermenonville, Mortefontaine et ses étangs qui sont d'argent sous le soleil de midi, tout ce domaine des Condé aujourd'hui solitaire- Des jockeys fameux tiennent la place des seigneurs d'autrefois, pick-pockets s'ils n'étaient grooms; leurs vestes bariolées remplacent les houst^es armoriées des tournois de jadis; ils amènent la foule et sont les rois maintenant à Chantilly, Le vent apporte la bonne odeur des pins ; à l'horizon, Senlis domine les bois de la flèche de sa cathédrale et, vers la vallée de l'Oise, les fumées des hauts fourneaux de Creil et de Montataire ternissent un coin du ciel, disant que l'homme est là. Devant
ità NOTES D'ART ET D'ARCHEOLOGIE
soi\ autour de soi, partout le bonheur et la joie de vivre, le bonheur de se sentir un cœur et une àme, là- bas un enfer que les hommes se créent : foyer des désespérances, des écœurements d'où s'échappe la révolte, Taffamante grève. Ceux qui sont là, manquent d abnégation sans doute, parce qu'ils manquent d'horizon, et qu*à travers les fumées de Tusine on voit difficilement ce coin de bleu qui est Tau-delà de cette vie. Si le tâcheron savait lire ce qui se dégage des choses, il verrait que, comme au seuil de la Divine comédie, il est écrit que ceux qui entrent là doivent laisser toute espérance. Nous au contraire^ allons vers l'espérance. Descendus du clocher^ nous monterons la coUîne, et à travers les blés, dans le sentier si étroit que les épis vous frôlent au passage et murmurent comme Teau, nous irons,,, jusqu'à ce moment où ceux qui ont la bonne part ressentent cette prostration qui est comme ranéantîssement de leur être artiste, résultat de sensations vives, griserie de Tarae que la nature procure à ses élus.
Maintenant le soir est venu; le soleil s'est abaissé doucement, le ciel se fait précieux, vert comme rœîl des chats. Il est balayé par ces longs nuages particuliers au couchant, qui ressemblent à de grandes fumées et se traînent au-dessus des horizons continuant les lignes de la plaine. La grand'route, le vieux pavé royal qui mène jusqu^en Flandre, se déroule droit devant soi, invite à marcher le long des grands ormes qui se silhouettent sur un ciel très soir qui n'est pas encore la nuit- On entend comme venant de très loin le grelot monotone du cheval d un roulier, sorte d'accompagnement à cette nuit qui descend, amenant avec elle un calme si grand, un recueillement si intime I qu'on revoit sans distraction ce qui vous a frappé le jour ;
La petite nef si gaie, pleine de choses naïves : une poignée des premiers épis, la première grappe d'une treille, des numéros de tirage au sort ayant encore les rubans qui flottaient aux chapeaux des conscrits; il y en a de récents où on voit le Maréchal et une bombe qui éclate sous son cheval qtii se cabre, la prise de Tuyen-Kang avec des Chinois qui ont des chapeaux à sonnettes, ou bien M- Grévy avec le grand cordon ; d'autres plus anciens représentent des soldats d'Afrique du temps de Changarnier, avec de grands schakos, des petites tentes
dans le sable, et un lion qui est là pour dire que c'est le désert. Les rubans sont passés, déteints^ le temps n'en est peut-être pas seul la cause, et qui saît^sî quand le vent les ramenait dans la figfure de leur conscrit j ils n'ont pas servi à essuyer des yeux qui se mouillaient.
Sur Tautel il y avait des lis en fleurs, et des fleurs de lys dans le flamboiement des verrières, le vent qui traverse la route apporte une odeur vague d'encens, la nuit qui tombe rappelle le langage symboUque des choses,
Et les lis en fleurs disaient :
— Nous sommes les immaculés, remblême des vierges, nous sommes 1 éclat et la grâce ; nous chantons les amours passés, les croyances éteintes, nous chantons le divin et éternel amour î Quand le vent doux incline nos tiges les unes vers les autres, elles se redressent, puis s'inclinent de nouveau dans un mouvement lent semblable à un balancement de jupes, nos co rôles s'effleurent en de mystiques baisers, il s'en exhale un parfum comme de la bouche des filles de Salem, Suave et troublant, quand notre éclat se mêle à des blondeurs de tresses ; pénétrant et mortel quand nos touffes laiteuses s'endorment dans des pénombres d'alcoves, avec des matîtés de perles. Nous sommes mieux vêtus que César, nous chantons Téternel été. Nous sommes'plus riches que César^ nous donnons sans compter à qui n'a que faire de nos richesses. L'abeille qui bourdonne autour de nous et s'y pose un moment » s'en va toute teintée d'or, et c'est ce qui fait que le miel est semblable aux cheveux des anges qu'on voit aux vitraux des églises. Notre grâce est sï grande, notre éclat si vif, notre parfum si doux, que nous donnons du charme aux lieux ou s'assemblent nos touffes, près des haies, autour des vieux puits, sur les fenêtres. Nous chantons le calme et la paix derrière les absides, nous chantons le repos sur les tombes, nous chantons de Tamour aux corsages des vierges. L'encens est notre frère, nous nous mêlons à ses spirales bleues pour monter avec lui; le cyprès est notre frèrej nous nous souvenons avec lui ; le sein qui se soulève est notre frère, nous sommes joie, amour, déité-
Les fleurs de lys disaient :
— Nous sommes force, mysticité, puissance. Nous sommes d'or et nous nous mêlons à Tazur des bannières. Quand nous passons et que le vent fait onduler les plis des drapeaux où nous sommes sans
^ Il8 NOTES D'ART ET D^ARCHBOLOGIE
nombre^ les noêls retentissent^ les trompettes éclatent, les clameurs I nous saluent. Parfois nous remplaçons les étoiles aux voûtes des
cathédrales, nous sommes imiombrables et nous sommes partout : sur les monnaies, sur les monuments, sur les écus des rois et des princes, sur les bornes des routes, aux épaules des forçats. Trois des nôtres disent le roi, trois des nôtres ornent un des bezaos des Médicis, celui du haut qui domine les autres et s'est teinté de Tazur de France. Nous disons les bonnes villes. Le choc des épées ne nous fait pas peut et nous nous grisons de Todeur des batailles, nous nous enivrons de l'encens des cours et des parfums d alcôves de palaîsj nous sommes sous les pieds de la reine et au sommet de la couronne du roy, nous sommes tout.
' — Nous sommes, nous, la parure de TauteU
— Et nous, les soutiens du trône, sa gloire, l'expression des Gesta Det\ Nous fûmes rois de Jérusalem, nous étions à la peine et à rhonneur ; aidés de la bonne Lorraine nous avons chassé les léopards.
— Les abeilles à leur tour vous ont chassés. Nous sommes éternels, nous \ nous sommes la nature et la nature ne meurt pas.
— Vous mourrez comme symbole, le veau gorgé d'or remplacera votre gracilité.
— Nous rétoufferons de nos parfums, nous serons victorieux parce que nous sommes le besoin d une idée éternelle.
— Vous avez beaucoup d'ennemis.
— Hélas 1
— Bientôt l'arbre du mal n'a plus de fruits i et on fait des équerres avec le bois de ses branches,
— Hélas 1
— Celles qui vous tiennent en leurs doigts n-attirent plus les licornes; Tesprit de concupiscence se voit au front des vierges.
— Hélas!
— L'amour manque bientôt,
— Hélas!
— Les larmes sont moins douces et ne semblent plus de la rosée sortant de vos coroles-
— Hélas!
— Le coeur se sèche .et la prière se tarît,
— Hélas!
NOTKS d'art et D'ARCHÉOLOGIE Hg
— Vous VOUS vendez au marché.
— Qui nous cultive nous aime, qui nous achète se bénit.
— Vous n'êtes plus la science.
— Nous sommes la sapience.
— Nous étions frères autrefois.
— Hélas!
— Qui nous rendra notre antique splendeuri
— Qui me rendra votre fraternité ?
Alors sortit de sa gaine Tépée qui au talon de sa lame porte écrit : Aplanos. a grands coups, elle a taillé dans les lis en fleurs» parce que renaissante elle veut dire réforme; inconsciente elle a fauché les fleurs de lys^ parce que renaissante elle veut dire monde nouveau et tradition rompue.
Le grelot du cheval qui tout à Theure semblait venir de si loin est maintenant plus distinct; on entend le bruit de ses pas, et la nuit est si bien venue qu'on voit à peine la tour démantelée de Montraélian qui se profile à Thorizon sur un cîel moins sombre que sa ruine» Le roulier est un homme du pays, et comme il n*y a plus rien à voir, autant profiter de Thospitalîté qu'il offre et continuer la route couché dans les foins qui emplissent la charette. On y est bien, lentement bercé par les cahots de la voiture, le bruit des roues sur le gros pavé ne vous parvient pas à travers l'épaisseur des foins, seul le grelot monotone du cheval se fait entendre. Par le son, on suit les mouvements de tête de la bonne bête à moitié endormie, le gros pompon bleu lui roulant sur le front d'un œil à l'autre. Au-dessus de soi, Tinfini d'un ciel profond aux étoiles sans nombre, les peupliers en bordure de route qui semblent abaisser leur cime comme pour prendre au passage un peu de la senteur des foins, et là-bas vers le sud, bien que déjà loin de Paris, la lueur orangée des lumières de la grand Ville- A intervalles régnliers, une longue traînée de lumière froide traverse le cîel; partant d'un point de Thorlzon elle s'abaisse au point opposé, décrivant dans le cîel une grande courbe comme un éventail qui se ferme. C'est la lueur qui termine la haute tour ajourée comme le kreisker du pays de Saint- Fol, mais où les anges de la légende bretonne ne songent pas à se poser. Aman JEAN.
j^Ff\^^k-^F^Ff^?w^-^^yf^}^^