‹ Notes d'art et d'archéologie (volume 2)Chapitre 31 sur 59 · LA GRANDE PROCESSION D'ANVERS · texte numérisé non relu

LA GRANDE PROCESSION D'ANVERS

Le dimanche j 17 août j a eu lieu dans la splendîde cité d'Anvers une de ces solennités religieuses et nationales qui mettent tout un peuple en allég:resse et provoquent cher Tétranger qui en est témoin une admiration mêlée de regrets. Jadis la France eût rivalisé avec la Belgique de foi et d'enthousiasme chrétien ; ou pour mieux dire^ elle le ferait encore^ si, sous prétexte d'assurer Tordre public, on n'interdisait pas à la majorité des citoyens de manifester en dehors des temples catholiques les sentiments de religion dont ils sont animés.

Les Belges, bien que divisés en partis politiques très ardents à Tattaque et à la défense, n'ont pas encore eu l'idée, grâce à Dieu, de supprimer ces fêtes populaires. Et la liberté ne s'en porte que mieux. *

On sait que la cité d'Anvers a toujours été spécialement dévouée au culte de la sainte Eucharistie, Au commencement du Xli" siècle, tandis que la Belgique entière était en proie aux dissensions religieuses, un fanatique, du nom de Tanchelin, se mit à prêcher, en pleine ville dAnvers» une doctrine aussi absurde qu'impie. Sa fureur 5 acharnait surtout contre le divin Sacrement de l'autel, et ce précurseur de Luther avait entraîné déjà à sa suite une grande partie du peuple.

Ce fut alors que Dieu suscita, pour venger la vérité et l'honneur de son nom, un saint admirable, Norbert, le fondateur de l'ordre des Prémontrés, pour réparer les ruines accumulées par l'hérésie, parcourut les villes et les campagnes, remuant les âmes par son éloquence, les convertissant par ses miracles et plus encore par l'exemple de ses vertus.

Il ramena les égarés, confondit l'hérésiarque et conquit à tel point

raffection des Anversois, que les chanoines de Saint-Mtchel, voulant

Imoigner leur reconnaissance au grand apôtre, lui abandonnèrent

:ur église, desservie dès lors par ses pieux disciples et se retirèrent

ns une humble chapelle de Notre-Dame qui devint le berceau de la

lagnifîque cathédrale d'Anvers,

Hotei d*Art, 15 St^ptembrc 1850. — N* 7.

r^6 NOTES iVart et d'archbologis

Tels étaient les glorieux souvenirs du passé qii*il s* agissait de faire revivre. De plus, cette année ^ un événement considérable contribuait à relever encore Téclat de la (ète traditionnelle. La ville d'Anvers donnait une cordiale et généreuse hospitalité aux nombreux adhérents du Congrès eucharistique, ouvert solennellement le samedi, i6 août, dans la chapelle du collège des Pères Jésuites, au sondes cloches de toutes les églises de la ville.

Le lendemain, une foule immense encombrait dès la première heure les rues, les places, les boulevards. Les pèlerins étaient accourus de la Belgique entière, de la Hollande et de la France.

Le conseil municipal du lieu, radical pourtant, s'était montré moins sot que beaucoup d'autres que nous connaissons ; ne pouvant pas, évidemment, s'associer à la fête religieuse sans se brouiller avec les frères et amis^ il avait eu Tingénieuse idée de choisir le même jour pour célébrer Tanniversaire du roi, ce qui lui permettait de pavoiser et d'illuminer, saiva fide, les monuments publics. Tout le monde a ri de ce petit subterfuge, et plus que tous les autres, ceux qui l'avaient inventé.

Il était impossible de pénétrer dans la cathédrale pour la grand messe, sans une carte d'entrée. Malgré cela, le vaste édifice était comble. L'office terminé, la procession se mit en marche et poursuivit son long itinéraire par le marché aux gants, le marché au blé, la Grand'- Place, le canal au Fromage, la courte rue Porte -aux -Vaches, la rue aux Laines, la langue rue des Claires, la place de Meir, où se dressait un magnifique reposoir. Une madone assise, tenant son divin Fils sur ses genoux, en faisait le principal ornement. Presque toutes les maisons étaient décorées de riches tentures, de cierges allumés, de verdure et de fleurs, de drapeaux aux couleurs belges et pontificales.

De Tangle du reposoir où nous étions parvenus à nous établir, le spectacle était incomparable. Une foule houleuse débordant des trottoirs dans la rue» des hommes grimpés sur les toits pour mieux voir, des femmes, naturellement plus curieuses encore, manœuvrant pour parvenir jusqu'à la première rangée des spectateurs, et pour coi?*"^"^*' tout ce monde, quelques sergents de ville et un officier de j^ rouges, congestionnés, faisant de leur corps une barricade n-^' qui cédait parfois, il le fallait bien, à une poussée formidable.

Comment donner une idée de cet interminable défilé?

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En tête la croix et ses acolytes, suivis de la musique du 7® de ligne. Puis, quatre-vingt-dix-huit bannières, toutes plus riches les unes que les autres, précédant chacune une paroisse et de nombreuses confréries : bannière de Saint-Roch, église Notre-Dame, avec les confréries de la province d* Anvers, des provinces de Flandre orientale et de Flandre occidentale; bannières de Téglise de Saint- Antoine, avec les confréries de Liège, du Brabant, du Hainaut; bannière de Notre-Dame de la Treille, et députation de Lille et de Soissons... Voici venir le chœur des congréganistes et les corps de musique^ et immédiatement après les cartels des corporations et des gildes ouvrières : gaziers, cordonniers, maçons, ouvriers en tabac, ouvriers de raffineries» charpentiers, peintres, ouvriers voiliers, bateliers, carrossierS) ébénistes, forgerons, boulangers, tailleurs, magasiniers, ouvriers en soie, constructeurs de têtes de mores, etc., etc.

Et maintenant voyez passer les écoliers et étudiants de toute école, ceux de l'institut de Saint-Ignace et du collège Notre-Dame, ceux de runîversîté catholique deLouvain, a lasodalité des jeunes Anversois », les hommes mariés sous le titre des « Epousailles delà sainte Vierge », les bannières des âmes du Purgatoire, de saint Jean Berchmans, de Notre-Dame de Lourdes, des saints Anges....

Encore une musique militaire, celle du 5® de ligne, et le défilé interminable recommence, défiant 1 enumération la plus homérique.

Un grand remous se fait dans la foule, on s'écrase quand apparaît la vénérable statue de Notre-Dame, Tauguste patronne de la ville, portée en triomphe sur les épaules de douze hommes, magnifiquement vêtue de soie brodée d*or et de velours, couronnée de perles et de diamants qui scintillent au soleil, comme la mystique couronne d étoiles de l'Apocalypse. Cest admirable! On est saisi, ému, on sent les larmes monter aux yeux. Les cantiques se mêlent à la récitation du rosaire. Cinq mille cierges forment une double guirlande de lumière, et ces cierges ne sont portés que par des hommes, graves, recueillis, convaincus, à l'attitude fière, de vrais chrétiens. J'admire njic "^?Tguilliers des paroisses, parmi lesquels on signale des députés, .inds seigneurs, en costume de soirée, habit et cravate blanche, ■ du long manteau xvi® siècle, en soie noire bordée de larges vertes» bleues, rouges... C'est fort beau et d'un grand effet. ia suite de la musique du 6^ de ligne, viennent enfin les reli-

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gieux. Pères du Sacré-Cœur, Rédemptoristes, Jésuites, Capucins, RecoUets, les révérends chapelains, les révérends vicaires, les très révérends curés, les abbés mitres de Mondaye, de Grimberg-hen, etc., leurs Grandeurs Nos Seigneurs de Constance, des Ortos, de Gand, de Luxembourg, d'Arras, de Selford, de Tournai, de Liège, de New- York, de Cagliari, primat de Sardaigne et de Corse, le nonce apostolique, Mgr Nava di Bontife, archevêque d'Héraclée. Tous font un cortège d'honneur au très Saint-Sacrement, porté par Son Eminence le cardinal Goossens, archevêque de Malînes» entouré des quatre étendards du Saint-Sacrement de Téglise Notre-Dame et des lanternes de toutes les confréries.

Le dais est suivi des vicaires généraux du cardinal, de plusieurs prélats de Sa Sainteté et de MM. les MarguiUiers et membres des conseils de fabrique des églises paroissiales de la ville- La procession, sortie de la cathédrale vers onze heures moins le quart, n'y rentrait qu à trois heures de l'après-midi.

Jl ne manquait à ses splendeurs renouvelées d'un autre âge, que la présence de Charles V et de sa cour. L'illusion était d*autant plus facile, à cette réminiscence du passé, que nous nous trouvions, sur cette vaste place de Meir, auprès de la riche demeure de Rubens. 11 aurait fallu le pinceau magique du grand peintre Anversois pour représenter, dans son éclat, cette solennité religieuse où rien ne manquait, ni la splendeur d'un beau soleil succédant aux orages des derniers jours, ni Tordre admirable qui régnait parmi tous les groupes massés autour de leurs chefs et de leurs bannières, ni Tanimation pieuse et joyeuse à la fois des spectateurs. A peine j de loin en loin, un chapeau restait sur la tête de quelque libre-penseur, protestation ridicule contre une manifestât ion spontanée de foi et de piété catholiques.

Le soir, la ville presque entière était illuminée. Les gares regorgeaient de voyageurs attardés, qui regagnaient en famille les localités voisines ou les contrées éloignées.

Les plus indifférents éprouvaient un sentiment indéfinissable de joie pure, et plus d'un des curieux venus, comme à un spectacle, à < solennité religieuse a dû remporter au fond du cceur une impre£ salutaire.

Pour moij je me disais, au soir de ce beau jour : Je défie ^" gouvernement le plus riche et le plus fort^ d'organiser une f€„

NOTES d'art BT D'ARCHÉOLOGIE

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cîelle qui puisse rivaliser tant soit peu avec une explosion si spontanée de foi et d'amour pour le Dieu présent dans le Sacrement de

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