X. M. Durand-Gréville
NOTES d'art et D'ARCHÉOLOGIE -ffif
et a repris sa blanche collerette et sa robe d*un bleu absolument pur, ce qui est plus coquet que ce jaune vert qu'elle portait naguère.
Le drapeau, d'un vert olive avant la restauraiton, est aujourd'hui vert bleu» presque bleu vert. Encore un effort, il sera tout à fait bleu.
L'expérience a été faite plus complètement à Londres sur la copie de Lundens. A la prière de M. Durand-Gréville, sir Frédéric Burton a osé la faire entièrement dévemir, et maintenant les visiteurs de la National Gallery ont devant les yeux un tableau ruisselant de soleil ^ oà tous les objets ont la vraie couleur de la nature, ou la terre est grisCj où la rampe et les hallebardes sont en fer, où le linge est blanc^ avec des ombres presque bleuâtres, où les visages n'ont pas Tair d'être éclairés a avec des lanternes aux vitres de corne i^, où les vêtements sont blancs, bleus, jaunes, rouges, gris bleuâtres, sans qu'aucun soit trempé dans la sauce rembranesque.
C'en est donc fait, en partie du moins, du Rembrandt légendaire! La ronde de nuit est une ronde de plein soleil. Le bon samartiain du Louvre est dans le même cas; les ombres portées des volets, du seau, etc., montrent que le soleil est encore haut sur rhorizon. Aussi bien, la démonstration est facile, si Ton consulte les gravures de ce tableau. Blessé, porteur, samaritain, chevaux, puits^ auberge, paysage et ville lointaine aux grosses tours, tout est inondé d'un soleil tamisé par d'imperceptibles vapeurs.
Ce qui est amusant, c*est la série de métamorphoses subies par Sas' kia, la femme de Rembrandt. L'artiste la peignit plus d'une fois ; or, nous avons aujourd'hui desSaskia de toutes les couleurs. Son mari ne la mit pas toujours, semblerait- il, à la même sauce. Elle est à la sauce verte dans le portrait en profil du muséedeCasselet dans celui du musée de Dresde. Elle est à la sauce jaune dans un autre portrait de Dresde, daté de 164 1 ; à la sauce brune dans celui d'Anvers, tandis que la Saskia de Stockolm n'ayant subi les affronts d'aucun excès de vernis, est, comme il convient à une hollandaise, blanche et rose.
La question est-elle résolue ? Du moins la voilà posée. Elle vaut i#s.*iie d'être sérieusement étudiée. Nous en laissons le soin à déplus
iles. Antoain Lirac.
LE « PASSIONSSPIEL » D'OBERAMMERGAU
A Monsieur E. B., secrétaire des Notes d'Art.
Munich, 22 septembre 1890, Mottcher ami,
J'étais hier à Oberammer^u, où j'assistais à la représentation du mystère de la Passion, Vous savez combien j'ai hésité avant de me décider à faire le voyage. Les récits enthousiastes de ceux qui avaient vu la chose, loin de me convaincre, me faisaient craindre un désenchantement. Il me semblait que de simples montagnards, quelle que soit la foi qui les inspire, et quelque bonne volonté qu'ils y mettent, ne pouvaient représenter le plus grand et le plus saint de nos mystères avec la dignité suffisante, et qu*il devait se mêler à leur action quelque chose de trivial et de grossier qui fût de nature à produire une impression lâcheuse*
Des rapports plus réfléchis, mais non moins enthousiastes, ont fini par m'ébranler, et je n'ai pas lieu de m'en repentir. Non seulement toutes mes préventions sont aujourd'hui tombées, mais mon admiration n'est ni moins grande, ni moins vive que celle de mes devanciers.
Vous connaissez, mon cher ami, Thistoire des représentations du « Passionsspiel » à Oberammergau. L'an 1633, la peste ravageait d'une manière effroyable la vallée de TAmmer, Décimée et terrifiée, la population fit le vœu solennel, si le fléau cessait de représenter tous les dix ans, en souvenir de la protection divine, la Passion de Notre-Seigneur Jésus -Christ. La tradition locale rapporte que, dès que ce vœu fut émis, la peste cessa subitement.
La première représentation eut lieu Tannée suivante- Le plus ancien texte écrit date de 1662. Cétait Tœuvre d*un religieux du monastère de TEttalj proche d' Oberammergau* Roc-Dedler» maître d*école de ce dernier village, le retoucha au commencement de notre sièc
En 1674^ on convînt d'ajourner la représentation à Tannée i& etj depuis cette époque, elle a lieu régulièrement tous les dix ans
Comme la pièce, k théâtre a subi aussi des transformations et s'
successivement agrandi et modifié* Derrière un proscenium de qua* rante mètres de largeur sur six de profondeur, s'élève une scène de dix mètres d'ouverture, surmontée d'un fronton, A droite et à gauche de cette scène s'ouvrent deux rues de Jérusalem* Puis deux perrons donnent accès^ l'un au palais de Pilate, Vautre à celui de Caïphe> Enfin deux portiques encadrent le tout, et servent d'accès au chœur. La scène centrale seule est couverte d'un toit. Le reste n'a d'autre voûte que celle du cîeL Derrière tout l'ensemble s'élèvent les hautes et majestueuses montagnes qui enserrent l'étroite vallée de l'Ammer. On ne peut imaginer un fond de tableau plus grandîose.
A huit heures précises du matin, au troisième coup de canon, l'orchestre, caché sous le proscenium, exécute un prélude, puis le chœur paraît et se range devant la scène. Le coryphée prend la parole pour expliquer ce qui va se passer; le chœur tout entier chante ensuite et s'écarte de chaque côté de la scène centrale ; le rideau s'ouvre et laisse apercevoir un tableau vivant. C*est quelque scène de l'Ancien Testament qui annonce ou figure la partie de la Passion qui va être représentée. Le chœur rattache dans ses chants le tableau qu'il explique à la scène évangélique qui va suivre, et dès qu*elle va commencer, il se retire pour reparaître au moment où elle se termine, et s'acquitter de nouveau de son emploi. Tableaux vivants immobiles et scènes de la Passion se succèdent sans interruption de huit heures à onze heures et demie, et de une heure à six heures du soir*
C'est ainsi que nous voyons Joseph vendu par ses frèresj avant la délibération du Grand Conseil qui va décider la perte de Jésus ; le désespoir de Caïn avant celui de Judas ; le sacrifice d'Abraham avant celui du Christ ; le serpent d'airain avant le crucifiement.
Le mystère commence à l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, pour se terminer à l'Ascension, Il va sans dire que le texte évangélique est suivi avec une rigoureuse exactitude. Chaque acte, ou plutôt cha* que tableau — il y en a dix-huit — se déroule ou dans les rues latérales, ou devant les palais de Pilate et de Caïphe, ou sur la scène centrale devant un décor spécial. Parfois le théâtre tout entier est remplii
par exemple lorsqu'il s'agit de fléchir Pilate ou lors du portement
croix, on pourrait compter plus de deux cents acteurs et figurants. ^n est de même dans la représentation de certains tableaux vivants, >mme dans la chute de la manne ou la mort de Samson. La diversité
lyo NOTES d'art et D'ARCHÉOLOGIE
•des attitudes, la variété des costumes multicolores, l'ensemble de Tactîon donnent alors un spectacle d'une vérité saisissante, et qui ne saurait s'oublier.
Il faut avoir vu, mon cher ami, cette, p* salle où se pressent plus de quatre mille spectateurs qui gardent pendant huit ou neuf heures un recueillement religieux pour comprendre ce que peut avoir d^attachaat un pareil spectacle. On entendrait une mouche voler, et, si le silence est parfois troublé, ce n'est que par un soupir d'admiration ou par un mouvement d*émotion qui passe comme un frisson surtout Tauditoirc-
Six cents personnes environ paraissent sur la scène d'Oberammergau, toutes choisies parmi les habitants du village. Tous les rôles, quelle que soit leur importance, sont interprétés par de simples artisans, pour la plupart sculpteurs sur bois. Mais on voit dès la première scène que ce ne sont pas des acteurs de profession qui jouent, mais des gens sincèrement convaincus qui se sont identifiés à leur personnage et dont l'âme est profondément pénétrée, et pour ainsi parler, imprégnée des sentiments de ce personnage p Leur foi vive, sincère, naïve, est avant tout leur guide et leur inspiration. De là pour eux une émotion vraie et sincère qui se traduit par une interprétation sincère et vraie. Chacun est bien — pardonner-moi Tcxpression — dans la peau de son personnage, au point de parler, d'agir et même de penser et de sentir avec lui.
On a dit que pour les représentations de cette année, des acteui^ devienne ou de Mum'ch avaient, lors des répétitions préparatoires, apporté leur concours à la formation des acteurs. Heureusement ils n'ont pu faire perdre à ces derniers ta simplicité qui fait le charme de leur action, et j'aime à croire qu'ils n'ont réussi qu'à leur enlever la gaucherie qu'on s'attendrait à trouver en eux* D'ailleurs, je le répète, ce n'est pas au théâtre que nous sommes, maïs en face de personnages qui, poiu* n'être pas réels au sens strict du mot, se sont néanmoins identifiés aussi coraplètenient que possible avec leur rôle. Aucun d'eux n'est grimé; pas de fausses perruques ni de nattes postiches. On raiconte qu'en 1870, au moment ou la guerre éclata, les représentations suivsûent leur cours. Joseph Mayer, qui remplissait pour la pre* fois Je rôle du Christ, qu'il devait encore interprêter en i S80 et en , fot afifecté au service d'une forteresse, et dispensé de sacrifier ses b* cheveux» * *
NOTES D'AKT KT D' ARCHÉOLOGIE ifj'
Il faudrait passer en revue l'un après Tautre tous les rôles principaux pour constater que tous sont remplis avec la même conscience et la même vérité» La diction est nette, les intonations naturelles, le dialogue bien soutenu. Les ennemis du Christ, qui travaillent à sa mort, poursuivent leur but avec un acharnement et une vivacité remarquables. Ils font ressortir avec une certaine jouissance, semble-t-îl, les mensonges, les insinuations perfides, les machinations cauteleuses qui tendent toutes au même but, Caïphe manie le sanhédrin et la foule à son g^é et ne se dément pas un seul instant. Il est admirablement secondé par un certain Nathanaël qui a Thabileté d*un chef de conspiration et la ténacité d'un sectaire. Tous deux sont admirables de rage et d'astuce- Il faut voir comment ils arrivent, par leur persévérance infernale, à obtenir de Pilate Tarrêt de mort tant désiré.
Judas a bien le physique de lemploi avec sa figure osseuse ^ ses cheveux en broussaille, ses yeux au regard fuyant, sa démarche rampante et onduleuse, son débit saccadé et rapide. Avec quelle avare insistance il blâme Madeleine répandant le parfum sur les pieds du Maître! Avec quelle avidité il compte et saisit les trente pièces d'argent qui sont le prix de son crîme ! 11 ne peut plus dès lors soutenir le regard si doux et si bienveillant du Sauveur, On sent passer en lui toutes les angoisses du remords et croître le désespoir qui le conduit à sa perte. Un frémissement d'horreur court dans toute l'assistance quand il vase pendre, et fait place à un soupir de soulagement lorsque la toile le fait disparaître alors qu'il passe sa ceinture autour de son cou.
Marie, la mère de Jésus, ne paraît sur la scène, que pour arracher des larmes aux spectateurs. Ses larmes sont vraies et sa douleur dé* durante^ soit qu'à Béthanie, elle essaye de retenir son Fils qui va la quitter pour aller mourir à Jérusalem ; soit que debout au pied de la croîxj elle recueille les dernières paroles du Sauveur ; soit qu'elle le reçoive ensuite sur ses genoux^ ou qu'elle suive les disciples qui le portent au tombeau.
je laisse de côté les autres rôles pour ne m'arrêter qu'à celui du
II.. H occupe dans le drame la très grande place, et c'est justice.
'sursît est interprêté de façon à la conserver sans conteste. Avec
le barbe » ses longs cheveux bouclés, son regard plein de dou-
^ûseph Mayer présente bien la tête uaditionnelle de Jésus. A
Ijj NOTAS d'art et D*ARCH ko logis
peine songe- t-on à lui reprocher son âge- Son rôle semble faire partie de son être, et il le remplît avec une dignité incomparable, soutenue sans défaillance.
Lorsqu'il apparaît pour la première fois, monté sur un âne et entouré de la foule qui lacclame, on est frappé de son air calme et ins* pire; ses yeux étincellent et sa voix e&t vibrante quand il chasse les vendeurs du Temple. 11 sait être humain lorsqu'à Béthanieil embrasse ses amis et sa mère au moment de les quitter, mais pour redevenir bien vite divin et grand à la pensée du devoir à accomplir et du sacrifice à accepter, A la dernière Cène^ il lave successivement les pieds des douze Apôtres et leur distribue à tous le pain et le vin qu'il vient de bénir et de consacrer. Il parle peu, et cependant la scène, qui dure longtemps, ne semble pas longue et ne fatigue pas. Alors, plus que jamais, sa démarche est noble, son maintien plein de dignité ; son visage s'illumine, ses traits sont sérieux et comme divinisés. Il exerce vraiment un sacerdoce.
Sur le mont des Oliviers, son visage exprime la terreur. Il est plein de sérénité et de calme lorsqu*on le traîne de tribunal en tribunal. Au milieu des plus grandes douleurs de la flagellation et du portement de croix, la bonté et la résignation se peignent sur sa ligure. Ce sont encore les mêmes sentiments qu'expriment ses traits alors que, sur la croix, il console le bon larron, donne Marie et Jean en héritage l'un à l'autre et remet son âme entre les mains de son Père céleste*
Sans cesse, sa voix^ naturellement douce et pénétrante^ complète naturellement son jeu, et jamais il ne devient théàtraL
Vous le voyez, mon cher ami, tout le poids de la représentation repose sur Jésus-Christ, et il n'en est pas écrasé. On m*a assuré que Joseph Mayer, avant chaque représentation, allait recevoir à la Table sainte celui qu'il allait représenter sur la scène. Je ne sais si le fait est vrai* Mais il est au moins très vraisemblable, et on ne peut expliquer que par une fol bien vive et bien ardente une telle identification d'un rôle écrasant par sa difficulté comme par sa longueur*
t'est pourquoi je persiste à croire qu'une telle représentation, possible là-bas dans les conditions où elle s*y fait^ serait absolurae."*' possible sur un théâtre ordinaire. Le jeu des acteurs de profesSii^** pourrait que dénaturer le mystère, en apportant Temphase et la dé matîon là où il ne doit y avoir que simpUcitéet conviction. Ni l'étu
NOTES d'art ÉT D'ARCHEOLOGIE tf^
ni la science, ni même le génie ne sauraient donner rimpression sincère de sérénité, de convîctioiî, de naïveté et de foî qulnspirent les montagnards d'Oberammergau,
Ajoutez à tout cela une mise en scène incomparable. Malgré des changements de décors assez importants et fi-équents, tableaux: vivants et scènes animées se succèdent sans aucune interruption, La masse imposante des figurants de tout âge se meut avec une merveilleuse aî^ sance; tous^ depuis les plus jeunes enfants jusqu'aux vieillards, sont occupés de ce qui se passe sous leurs yeux et savent conformer leur attitude à l'action à laquelle ils sont mêlés. On a bien Tidée de la foule, à la vue de cette multitude de gens costumés à Tantique. Grâce à la discipline qui les guide, les effets obtenus sont surprenants.
Peut-être pourrait-on parfois désirer que leurs exclamations, au lieu d'être scandées comme en mesure, fussent prononcées avec un peu plus de confusion. Cest d* ailleurs, avec quelques notes fausses de la part des choristes et quelques longueurs dans les chœurs, le seul détaut que je trouve à relever.
Au sortir delà première partie de la représentation, alors que quatre mille spectateurs de toutes religions et de tous pays se ren^ daient en foule à leurs « hôtelleries j> plus ou moins improvisées;, j'entendais répéter dans toutes les langues cette courte appréciation : m C'est merveilleux! * C'était l'impression générale, unanime, sans une note discordante. C'était aussi, et c'est encore l'impression des esprits chagrins qui, comme votre serv^iteur et ami, étaient effrayés de voir représenter sur les planches ce que nous avons de plus sacré dans nos croyances. Mais il y a planches et planches, et celles d'Oberamtnergau ne sont heureusement pas à comparer à bien d'autres. Je vous en ai dit les raisons, et je n'y reviens pas.
Quoiqu*il en soit, j*ai maintenant une autre crainte^ et celle-là^ elle m'a été inspirée — le croîriez-vous? — par quelques timides essais d'applaudissements qui ont éclaté à la fin de la représentation d'hier, n y avait donc là des gens qui étaient venus assister à un spectacle, et non à un mystère? Je le regrette, et, à mon humble avis» le recueille-
jt qui avait régné pendant de si longues heures n'aurait dû être
ublé par aucune manifestation, si sympathique fût-elle. Je trouve
\ les agences de voyage ont déjà fait trop de bruit autour du ssionspiel d'Oberammergau, et je craindrais qu'une trop grande
%fj^ Noxas d'akt et d'archbologis
pulïlîcité et une âfÛuence trop motidaine ne fissent perdre à Hnstîtii* tioïi son esprit primitif et aux habitants de ce pays leur simplicité et leur foi*
Grâce à Dieu, un calme de dix années va bientôt succéder, pour la vallée de TAmmer, à Taifluence bruyante de ces deux mois, et pen* dant ce temps, la population, se retrouvant avec elle-même , ravivera sa foi dans son recueillement* Ce sera, je le souhaite, sa sauvegarde pour Tavenir. Qui vivra, verra.
Quant à moi, je ne puis, en terminant cette trop longue lettre, que répéter le vœu que je faisais hier au sortir de la représentation ; Que Dieu, dans dix ans, me prête vie et me donne des loisirs, et j^gç-^ sisterai de nouveau à la Passion d*Oberammergau.
Bien à vous de tout coeiu-,