‹ Notes d'art et d'archéologie (volume 2)Chapitre 4 sur 59 · LE MUSEE DES ARTS DECORATIFS · texte numérisé non relu

LE MUSEE DES ARTS DECORATIFS

L'idée d'un musée des arts décoratifs à Paris est déjà vieille. M, Antonin Proust a su y attacher son nom ; mais elle avait germé dans l'esprit de tous les Français soucieux de voir les architectes, les décorateurs et les ouvriers d'art de leur pays conserver leur vieille réputation de bon goût et leur personnalité.

En effet, depuis déjà longtemps l'étranger copie, en les altérant, les beaux modèles français que nous a légués le passé : car, hélas 1 les œuvres vraiment neuves et originales sont rares en art décoratif. D'un autre côté^ on avait pu se convaincre, en traversant le détroit, que les Anglais sont les seuls à posséder encore en Europe une personnalité artistique, à n'emprunter rien au passé et même à produire des modèles neufs, logiques et bien appropriés à la vie moderne.

Ce résultat avait été attribué, non sans raison, à l'existence, à Londres, de ce magnifique Souf/t Kensington Muséum, si complet, si merveilleusement classé, oii l'on n'a eu pour souci que de présenter

au public des modèles aussi variés que possible, sans s'occuper de la valeur intrinsèque des objets exposés. Ainsi, à côté d'une œuvre qui a coûté plusieurs centaines de livres, Ton ne craint pas de placer le moulage en plâtre d'un chef-d'œuvre du Bargello ou du Vatican. C'est l'idée d'un musée semblable, éclectique et complet, qu'on a voulu acclimater chez nous, et rien de plus légitime, étant donné le résultat obtenu à Londres.

De nombreuses objections ont été formulées. N'en est-il pas toujours ainsi quand une idée est neuve?

Qu'est-ce que l'art décoratif, a-t-on dit, et l'art n'est-il pas décoratif par essence? — Non, l'art peut s'élever aux plus hauts sommets sans être décoratif. Je ne citerai qu'un exemple : Les pèlerins d*Emfnaûs, de Rembrandt sont peut-être une des expressions les plus hautes du génie humain, et pourtant Rembrandt n'y a cherché ni la tache heureuse ni l'arabesque, qui n'auraient rien ajouté à ce qu'il voulait exprimer. Voyez, au contraire, les fresques du palais Labia à Venise : il n'y a là aucune pensée ; mais quelle belle façon de décorer un mur! Certes, Tiepolo n'arrive pas à la cheville de Rembrandt; il n'en est pas moins vrai qu'il a été, dans ses fresques, décorateur au plus haut degré. De même, en sculpture, il ne manque pas de statues supérieures à celles des jardins de Versailles ; cependant je ne crois pas que des figures mieux vues, d'un modelé plus intime f)roduiraient le même effet décoratif.

Une autre objection que l'on a souvent faite, c'est que nous avons à Paris des chefs-d'œuvres qui valent les richesses à\x South Kenstng^ ton Muséum. Sans doute ; mais il faut aller les voir au Louvre depuis la cour jusqu'aux combles, en passant par les galeries Sauvageot; à Cluny, dont le délicieux fouillis perdu dans une douce demi-teinte évoque plutôt l'idée des galeries d'un riche amateur que celle d'une collection proprement dite ; au Garde-Meubles, oiiTon n'expose qu'un petit nombre d'objets, tandis que des centaines de mètres de tapisseries sont cachées au public, sans doute faute de place. Je ne parle là que des œuvres originales. Si l'on passe aux reproductions galvanoplastiques, relevés, moulages, etc., qui tiennent une si large place au musée de Londres, il faut, pour trouver un équivalent à Paris, se rendre au Trocadéro, où le musée de sculpture comparée, si bien compris du reste, s'augmente peu à peu ; à l'Ecole des Beaux -Arts,

NOTES D'ART ET D'ARCHÉOLOGIE àt

OÙ sont exposés de si intéressants moulages. Après tous ces voyages, on peut se rendre compte de ce que serait un musée des Arts décoratifs largement compris, tel que South Kensington Muséum.

11 va sans dire que la réunion de tous ces chefs-d'œuvres et de toutes ces reproductions est matériellement impossible. Un projet, trop grandiose et trop subversif pour avoir chance de réussir, consistait à reconstruire les Tuileries pour y transporter les collections de Cluny et celles similaires du Louvre. Au point de vue du groupement des objets d'art, l'idée était magnifique. On eût ainsi formé peut-être la plus belle collection du monde. Au point de vue de renseignement, ce plan eût été incomplet, puisque les moulages et autres reproductîons n'auraient pu y trouver place. De plus, si les collections du Louvre et de Cluny s'enrichissent peu à peu, il est un art, celui de VExtrême-Oricnt, sur lequel la sollicitude gouvernementale ne s'est guère étendue. Depuis que cet art-là a pris tant de place, trop de place, dans nos préoccupations artistiques, Tadministration n*a rien fait pour l'introduire dans nos collections. Un parisien qui voudrait étudier Tart japonais, par exemple, en apprendrait bien plus chez tel ou tel marchand qu'en visitant nos collections publiques. C'est le propre des bureaux de retarder de plusieurs années, quand ce n'est point de plusieurs siècles. On attend 1889 pour s'apercevoir que la sculpture monumentale du Xlll^ siècle a quelque mérite et pour daigner lui consacrer quelques salles au Louvre. N'est-il point banal aussi de répéter qu'on attend la mort d'un artiste pour regretter de ne pouvoir payer 500.000 francs une toile qu'on aurait pu acquérir de son vivant pour 50 louis ?

Ce sont toutes ces raisons qui ont provoqué l'idée d'un musée des Arts décoratifs. Installé provisoirement au Palais de l'Industrie, il attend toujours un emplacement définitif. Voici vingt ans que la Commune a brûlé le palais de la Cour des Comptes, dix ans que M, Antonin Proust, dans le but d'approprier ce palais au musée des Arts décoratifs, a fait une loterie, dont le bénéfice, malgré un insuccès relatif, se chiffre par plusieurs millions. C'est en vain que l'architecte du palais du quai d'Orsay a élaboré plusieurs projets de reconstruction ; ils ont été enfouis dans les cartons sans résultats pratiques ^ et on attend toujours un musée des Arts décoratifs.

Oubliée pendant la période de l'Exposition universelle de 1SS9,

cette idée semble remise en question. Tandis que les ruines du quai d'Orsay sontrevendiquées, assez justement du reste, par la Cour des Comptes, M. Alphand rêve l'utile emploi des immenses bâtiments du Champ de Mars. Une partie du Palais de l'avenue Rapp semble devoir être occupée par une exposition des Beaux-Arts ; mais cette exposition, du moins à Theure où j'écris, ne doit comprendre qu'un groupe restreint d'artistes. Renfermerait-elle, comme celle des Champs-Elysées, 3 ou 4000 œuvres d'art, que ferait-on du reste du palais et que deviendrait le palais des Arts libéraux? Un gymnase pour les écoles, comme on l'a proposé? Je croîs que si les élèves de tous les groupes scolaires y faisaient du trapèze volant sous la direction de tous les instituteurs sans emploi, la place ne manquerait encore pas au Champ de Mars, puisqu'on conserve presque toutes les constructions.

n semble donc que le Musée des Arts décoratifs ait un emplacement tout trouvé, soit dans le palais des Beaux- Arts, soit dans celui des Arts libéraux, l'un et l'autre à proximité du Trocadéro. L'admirable porte de Rodin trouverait enfin une place où l'on pourrait la voir, dût-elle rester contre le mur et ne rien fermer du tout. Les collections actuelles du musée des Arts décoratifs seraient mises en pleine lumière, classées méthodiquement et s'accroîtraient peu à peu, tandis que les moulages et les reproductions se multiplieraient sans grands frais.

Si l'on entre franchement dans cette voie de la reproduction, combien de chefs-d'œuvre ne pourrait-on pas se procurer, étant donhée la multiplicité des procédés de reproduction employés aujourd'hui, sans parler des photographies, peu coûteuses à faire, et des relevés de monuments que conserve le ministère des Beaux- Arts ! Il est à remarquer que les moulages et les photographies de nos édifices sont achetés surtout par les étrangers : car il est des pays où l'on ne dédaigne pas d'enseigner ce que c'est que l'art, même à ceux qui ne sont pas destinés à en faire.

Compris de cette manière, le musée serait utile, non seulement aux artistes et aux ouvriers d'art, mais au public tout entier, qui y trouverait jouissance et enseignement.

Nombre d'artistes déplorent que notre époque n'ait comme style propre que l'architecture en fer. Et il est regrettable, en effet, qu'il en soit ainsi; il est déplorable que nos architectes, par exemple,

n'aient point d*idées neuves comme ceux du Xlir siècle ; mais que faire? Il y aurait un moyen^ un peu radical, il est vrai, ce serait de raser les monuments, de brûler toutes les bibliothèques et les musées ; alors on aurait des esprits libres de préjugés et de réminiscences, vraiment jeunes, vraiment neufs, Musset, qui vivait dans Tacajou, — c'était un style I — se plaignait d'être venu dans un monde trop vieux. Que dirait-il aujourd'hui ? Les idées ont été retournées sous toutes leurs formes, et, en dix ans, le courant a passé du naturalisme le plus plat au symbolisme le plus abstrait? Il en est de même dans les arts du dessin ; la naïveté est un mythe et les plus naïfs ne le sont qu'en apparence. Faute d'idées neuves en art décoratif, il faut tâcher de s'assimiler les belles inventions d'antan; en tout cas, l'étude des documents ne peut être nuisible» Que l'on compare un hôtel style Louis XVI, par exemple, construit en 1865, — la pénurie du style remonte encore plus loin, — et un autre hôtel de même style construit en 1890, et l'on verra quels progrès ont été réalisés en 25 ans.

Certes, il serait beau de trouver des formules et des combinaisons nouvelles ; mais elles sont encore à découvrir. Aussi acceptons-nous franchement l'idée d'un musée des Arts décoratifs, répertoire de documents aussi complet que possible, dans lequel le vulgaire viendrait puiser à pleines mains ; et s'il se trouvait un architecte ou un décorateur de génie capable d'eafanter dans la solitude des œuvres neuves et originales, ce n'est pas Texistence de ce musée qui entraverait l'essor de sa pensée. A. DE MONCOURT.

BIBLIOGRAPHIE

Nous devons nous contenter aujourd'hui de signaler Pouvrag^e que Timprimcrie nationale vient de publier sur Charles Le Brun et les arts sous Louis XIV, et dont ratiteur est M. Henri Jouin. Nous ne croyons pouvoir mieux faire présumer le caractère de ce tra\ ail, l'étendue des recherches que Fauteur s'est imposées, le choix heureux: des documents mis en œuvre, qu'en rappelant les grands travaux de M, Jouin, son David d'Angers, son Coysevox, X Esthétique du sculpteur et mainte publication ayant Tart français pour objet.

Cette fois, M. Jouîn ne s'est pas renfermé dans la monographie d'un maîtrcj si grand qu'il soit. Charles Le Brun et les arts sous Louis XIV est Pétude de tout UD siècle envisag-é sous son aspect le plus brillant. La politique, les lettres, Tadmiaistratîon, le mouvement social sont l'objet de pages longuement mûries, dans ce livre plein de sève, riche en observations, en renseignements de toute nature. Pour ne donner ici qu'un détail, l'œuvre du maître et de ses collaborateurs ^ ana-lysc avec un soin minutieux, n'occupe pas moins de 400 colonnes en petit texte, et nous avons le droit de le dire, tant au point de vue du style que sous le rapport des informations puisées aux meilleures sources, M. Jouin a su justifier la parole de Poussin^ dont il a fait l'épigraphe de son ouvrage : «Je n'ai rien négligé» »

Le Charles Lebrun est un livre définitif sur l'Ecole française du xvii^ stècle- Ce livre a sa place marquée dans toute bibliothèque où l'art tient le rang que lui gardent avec un soin jaloux les érudits, les délicats et les lettrés.

Tiré àim nombre restreint, le Charles Le Brun forme un volume de 818 pagca in-4 Jésus \ il est orné d'un portrait spécialement gravé pour cet ouvrage par M. Banxey, l'élève et l'ami de F. Qaillard. On sait quelles hautes récompenses ont été accordées par les jurys des dernières expositions aux récents travaux de M. Burney. Son portrait de Corneille, d'après Lebrun, est une œuvre de premier* ordre, et le portrait de Le Brun, d'après Coyzevox, ne fait pas moins d' honneur à son talent à la fois délicat, souple et plein de fermeté.

350 exemplaires seulement sont mis dans le commerce au prix de 60 francs 1

— Oq souscrit chez M. Laurens, éditeur, rue de Tournon, n*' 6, à Paris. Voici un court sommaire des principales divisions de l'ouvrage :

L Vie du maître. — Introduction. 1^ Simon Vouet; — 2» Nicolas Le Brun;

— 3** L'Académie de peinture; — 4* Vaux-le-Comte ; — 5® Aux Gobelins; — 6° L"* Académie de France à Rome; — 7^ Les batailles; — 8^ Les grandes décorations; — 9^' Portraits; — \o^ Peinture religieuse. Épilogue.

II. Écrits du maître. i<* Conférences (de l'expression générale, de la physionomie); — 2^ Lettres, au chancelier Séguier, à Colbert, à Daniel Huet, à Cosme m de Médicis, à P. Puget, etc.

LU CEuvre du maître. — Avant-propos. Peintures (décorations murales, tableaux), tapisseries, dessins, compositions dessinées, compositions destinées à être traduites en sculpture, compositions d'architecture, sculptures^ gravures, appendice a l'œuvre du m^àître.

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