‹ Notes d'art et d'archéologie (volume 2)Chapitre 5 sur 59 · LA TAPISSERIE DE PÉNÉLOPE · texte numérisé non relu

LA TAPISSERIE DE PÉNÉLOPE

Les anciens connurent Tart de la Tapisserie dès la plus haute antiquité. Il ne peut y avoir aujourd'hui aucun doute à cet égard. Les textes abondent.

Mais, quelque respectables que soient ces preuves écrites, nous avons mieux encore.

Elastiques comme la parole, ne se prêtent-ils pas trop aisément aux interprétations les plus divergentes, aux discussions les plus contradictoires, au point, pour l'ordinaire, d'embrouiller et de compliquer comme à plaisir les questions les plus simples au lieu de les élucider ? Ce sont jeux d'érudits : la controverse y trouve plus de profit que la vérité. Quelques linéaments même mala- .. r~7; ~~T--— -^ droits valent mieux pour

Fig. I. — Métier égyptien.

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¥ig, 2, — Pénélope à son métier.

plement des ornements brodés après coup à l'aiguille ou bien tissés à même l'étojBfe, c'est-à-dire de la véritable tapisserie. Heureusement on

Notes d'Art. 15 avril 1890. — N*» 2.

donner l'idée d'un objet que les descriptions les plus pompeuses. C'est ce qui arrive ici ; et l'on discuterait encore longtemps sans nulle chance de s'accorder sur le point de savoir si, à l'égard des tentures ornées de dessins dont parlent fréquemment les écrivains anciens, il faut entendre tout sim-

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a trouvé dans les fouilles récentes des représentations graphiques ou peintes du métier même à tapisser. Nous en donnons ici deux spécimens : Tun de source égyptienne, l'autre de production grecque (fig. i et 2). Le style, on le voit, en est des plus archaïques ; mais, malgré la raideur encore barbare de la main qui les a tracés, ils ne laissent rien à désirer, particulièrement le dessin grec, au point de vue de la clarté et de l'exactitude, même dans les moindres détails. Nous avons donc du métier antique, grâce à ces documents d'une entière authenticité, une perception précise et en quelque sorte tangible. Il ne peut y avoir là-dessus place à aucune équivoque, et si on les a imparfaitement compris, c'est faute de connaissances techniques dans cette branche spéciale de l'art textile.

Le premier est tiré des peintures de l'hypogée de Beni-Hassan (fig. i) ; la science contemporaine lui assigne une date antérieure à 3.000 ans avant notre ère. Cet âge, on le voit, est déjà bien respectable ; pourtant il nous est permis de le reculer encore par induction, l'invention d'un objet précédant ordinairement sa représentation. Quoiqu'il en soit, on prétend que les Chinois auraient quelques droits à la priorité dans la découverte de la tapisserie ; mais peu nous importe ; ils n'ont point eu la part prépondérante des Egyptiens dans la civilisation du monde ancien. Cette peinture représente des femmes occupées à tisser. Le métier, placé verticalement, a cela de curieux qu'il offre, à l'état rudimentaire sans doute, tous les éléments constitutifs du métier encore actuellement employé à la tapisserie des Gobelîns, soit dans les ateliers de hautes lisses, soit dans ceux de la Savonnerie, c'està-dire du tapis : ensouples ou rouleaux horizontalement placés en haut et en bas du métier pour tendre les fils de chaîne et enrouler la tapisserie au fur et à mesure de sa fabrication, opérée de bas en haut ; fils de croisure, bâton de croisure et bâton d'écartement : toutes choses dont la disposition n'a pas changé depuis tant de siècles ! Ces points d'analogie sont certainement très curieux à noter. Mais c'est à tort qu'on a cru, sur ces conformités, reconnaître dans ce métier un métier de hautes lisses. C'était aller trop loin. Ce nom ne peut lui convenir. Il n'y a qu'un obstacle à cela, mais il compte; car de même que pour faire un civet il faut un lièvre, c'est le moins qu'au métier de

hautes lisses il y ah des lisses. Or, dans ce dessin 11 ne s'en trouve pas la moindre indication. Cette erreur est manifeste, et cependant les écrivains modernes Tout commise imperturbablement chaque ibis qu'ils ont traité de la tapisserie. L'érudition et la bonne volonté ne peuvent suppléer à la connaissance pratique d'un art aussi spécial : les mots techniques perdent alors leur sens naturel. Aussi ces écrivains sont-ils tous

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Fig. 3. — Tissage du tapis et tranche-fil.

tombés dans une autre erreur, d'ailleurs fréquente aujourd'hui, qui consiste à appeler de hautes lisses tout métier placé verticalement, croyant sans doute que cette particularité est la seule qui le distingue du métier de basses lisses, disposé, comme on sait, horizontalement. Ils nonunent improprement lisses le double rang des fils de chaîne dont l'ensemble était appelé autrefois la pienne ou simplement chaîne. La vérité est que les lisses (fig. 3) sont des fils absolument distincts qui, fixés à une tringle ou bâton de lisses située à 20 centimètres environ en avant du

métier vont à travers le premier rang des fils de chaîne s'attacher au rang postérieur, de manière à le faire passer, par leur traction, en avant du premier ; ce qui permet au tapissier de produire le croisé de la. trame qu'il complète en repassant la navette et en écartant, cette fois seulement avec la main, les fils du premier rang de la chaîne. Ce va et vient de la navette produit ce qu'on appelle en terme de métier une passée ou duite. Ces lisses dans le métier vertical sont placées dans le haut du métier et au-dessus. de la tête du tapissier : de là le nom de hautes lisses. Tandis que dans le métier de basses lisses elles se trouvent en avant et au-dessous de sa tête. De plus, elles sont doubles et mettent en mouvement chacun des deux rangs de ftls de chaîne par le moyen, non de la main du tapissier, mais de pédales : double raison pour appeler ce métier de basses lisses, sans entendre faussement sa disposition horizontale.

Quant à la barre, dont une extrémité est recourbée, qui, dans le métier égyptien, le traverse de part en part et que manœuvrent en ce moment deux tapissières ou tisserandes, à l'apparence pour tasser la trame, elle n'est autre, probablement, que le tranche-fils du métier de tapis velouté, façon d'Orient (fig. 4). En effet, il s'agit plutôt ici de l'exécution d'un tapis que d'une tapisserie, comme semble nous l'indiquer l'épaisseur du tissu visible sur un côté de la partie terminée. C'est donc pareillement à tort que M, Mûntz a cru y voir le peigne des Gobelins : elle n'a, avec lui, aucun rapport pour la longueur et le mode d'emploi. Tout peigne a des dents à la faveur desquels, qu'il serve au tapis ou à la tapisserie, il peut atteindre et serrer la trame à travers les fils de chaîne : son action est extérieure, tandis que cette barre transversale passe entre les deux rangs des fils de chaîne et n'a aucune utilité d'être dentée, au contraire. Il se peut, après tout, qu'il ne faille y voir qu'un élément indispensable au métier du tisserand, antérieur naturellement à celui du tapissier, qui est resté le même avec quelques perfectionnements appropriés. Je ne parle que de ce que je connais par expérience, et de l'art textile je ne connais à fond que la tapisserie et le tapis des Gobelins. Ayant été chargé pendant quatre ans de l'inspection des travaux d'art de la célèbre manufacture, j'ai pu par la pratique en connaître tous les

secrets. Je puis donc, à Tégard de ce document égyptien, affirmer ces deux points : i^ Il ne peut être question d'un métier de tapisserie de hautes lisses, puisqu'il n'y a point de lisses; et comme, sans

Fig. 4. — Emploi des lisses.

ce moyen, il est impossible de passer la navette ou broche pour produire le croisé du point de tapisserie, il faut admettre alors, si ce n'est pas une simple toile que l'on tisse ici, comme semble l'indiquer l'absence totale de dessins sur la partie tissée, que les tapissières se servaient d'aiguilles d'os ou de métal pour tourner les fils des deux rangs de chaîne. Ainsi s'expliqueraient heureusement tant de passages des écrivains anciens, où il est parlé de l'aiguille artificieuse des déesses

et des rdnes occui>ées à la fabrication de tentures, lesquelles alors seraient, non brodées, mais bien tissées, c'est-à-dire véritablement des tapisseries. 2® On ne peut assimiler 2m peigne des tapissiers des Gobelins cette barre transversale qui n'en a ni la figure ni les dimensîoas ni aucun des caractères, qui, par conséquent, ne peut avoir le même emploi, et qu'il faut plutôt y reconnaître le tranche-fil du métier de la Savonnerie, c'est-à-dire du tapis façon d'Orient. — Ainsi rétabli et précisé, le sens de ce document ne perd rien de sa haute valeur : il est plus logique même, au point de vue archéologique, car le tapis semble avoir précédé la tapisserie dans les inventions des tissus.

J'ai exposé le plus succinctement possible ces développements techniques dont l'aridité, je le crains, a dû paraître fort ennuyeuse- Mais j'ai cru utile de le faire avant de passer à l'examen du second document (fig. 2), pour en faciliter la compréhension et en pénétrer toute l'importance. Il nous révélera la possibilité du stratagème de Pénélope. C'est le motif de cette étude. Toutefois, je compte plus sur les dessins qui l'accompagnent que sur le pei*^de clarté que j'aurai su donner à mes explications. La plus brève démonstration devant un métier réel serait bien autrement persuasive^ et les descriptions ont cela de fâcheux que plus elles sont longues^ plus elles risquent de devenir inintelligibles.

Cette représentation du métier grec est tirée de la peinture gra* phique d'un vase athénien trouvé à Chiusi, du plus beau style bien qu'encore archaïque ; c'est donc une œuvre du v® siècle. On y voit précisément Pénélope assise devant son métier dans l'attitude de la tristesse méditative. Télémaque debout devant elle semble l'entretenir de son départ prochain. D'abord le métier, de vaste proportion et manquant de base (les montants finissent même inférieurement en pointes arrondies), semble devoir s'appuyer contre un mur, comme on le voit encore aujourd'hui dans certains pays des bords du Danube. De plus, il n'y a qu'une ensouple ou rouleau, qui relie en haut les deux montants et sert à enrouler la tapisserie selon les besoins fréquents de son exécution. Ici les fils de chaîne, disposés bien visiblement sur deux rangs, sont tendus à l'aide de petits poids ou pesons, fixés à l'extrémité de

chaque fil. La tapisserie s'exécute de haut en bas, contrairemeat au métier égyptien et conforfne en ceci au métier actuel des; Gobelins. On n'y voit point non plus de lisses et c'est aussi improprement qu'on l'a app^é métier de hautes lisses. D'ailleurs la royale artisane n'en avait point besoin. La flexibilité relative laissée aux fils de chaîne par la tension des pesons ne les rendant pas indispensables. Remarquez les trois vergues transversales dont deux de croisure et une d'écartement^ disposition que facilitait encore le jeu de la navette effilée ou de l'aiguille à travers les fils, sans le secours de lisses pour obtenir le croisé. C'est donc bien certainement un métier à tapisserie qui est ici représenté et, qui plus est, exclusivement propre à cet usage. Point d'indécision possible, comme au sujet du document précédent dont le tracé était par trop rudimentaire. La lecture de celui-ci est claire. Ce n'est point une toile ni un tapis que tisse l'industrieuse Pénélope, mais indubitablement une tapisserie. En effet on y voit, dans la partie roulée et dans celle en cours d'exécution, une large bordure ornée de dessins et des représentations figurées, tissées à même la tenture, c'est à dire produits au fur et à mesure de son exécution. Ces dessins, retracent des griffons ailés et autres symboles funéraires, comme il convient au linceul du héros Laërte, et conformément au texte homérique.

J*ai insisté sur ce point ; car-c'est précisément parce que Pénélope tissait une véritable tapisserie qu'il lui était facile de détruire la nuit le travail du jour : ce qu'elle n'eût pu faire avec toute autre manière de tissus ou de tapisserie à l'aiguille, j'entends sur canevas. Sur son métier, identique en cela à celui actuellement employé aux Gobelins, le croisé de la trame lie, rassemble en un seul les deux fils correspondants du double rang de la chaîne, ce qui permet de préciser le sens du travail, ce fil double restant apparent et constituant la surface cannelée de ces sortes de tissus. Or, il est clair qu'en passant verticalement, dans Tintervalle des petits canaux obtenus sur la surface tissée par les fils ainsi accouplés et unis, une lame de couteau bien effilée et tranchante, on pourra détruire, en un moment, le travail exécuté sans aucunement atteindre ou léser les fils de chaîne qui reprendront immédiatemeirt leurs positions premières et sans que personne puisse s'apercevoir de cette soustraction. Ainsi je faisais procéder devant moi, quand, dans mes rondes d'inspection aux Gobelins, je jugeais, ce qui arrivait rare-

ment d'ailleurs, qu'il fallait refaire un travail défectueux* Ainsi procédait l'avisée Pénélope ; et il n'y a pas de raison pour que son stratagème ne lui eût servi indéfiniment aux yeux des prétendants bien ignorants, sans doute, de cette commodité du tissage, si, comme vous le savez, une servante infidèle n'eût trahi son secret. Telle est» dans toute sa simplicité, l'explication technique et définitive d'un passage de l'Odyssée qui jusqu'à présent a défié tout commentateur. Elle pourrait tout aussi bien servir à élucider les autres passages des auteurs anciens oii il est fait allusion à l'art textile des peuples les plus civilisés de l'antiquité, et même jeter un jour décisif sur la nature des tissus ouvrés du Bas-Empire et du moyen âge. D. Maillart.

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