A MAURICE BOUCHOR
C'est la douce nuit.
Le soleil qui, pour la dernière fois venait d*éclaîrer le monde païen, s'était endormi derrière l'horizon avec Tindicible tendresse de ses plus beaux couchants, présage de l'avènement de Tamour, C'était l'hiver, au temps où les jours sont courts, et pour que la nuit du grand événement fût bien longue, cette dernière journée où venait de mourir le grand Pan, avait été la plus courte de Tannée : et la nuit était venue lentement, avec des douceurs d'aurore; l'immense Orient s'était voilé pour le grand mystère, il se baignait dans le clair-obscur de cette nuit sans étoiles et sans lune, et qui pourtant rayonnait dans rapaisement d'une lumière inconnue. Pas un soufjûe de vent ne descendait des collines ; les feux à demi-éteints montaient lentement dans l'air avec les dernières notes plaintives des musettes pastorales ; les tentes où veillaient les bergers étaient sur l'immense plaine comme les voiles des bateaux sur la mer assoupie ; les chiens dormaient au milieu . bis. L'horizon avait disparu, la terre et le ciel se confondaient c nuit qu'on ne reverra plus, un frisson d'attente et d'amour pasf^toute cette nature endormie. Une seule étoile brillait-
NOTES D*ART ET D'ARCHÉOLOGIE m§
Le Sauveur était né.
L étoile brillait au-dessus de Bethléem, désignant au monde Tendroit où venait de naître le Dieu qui devait mourir pour lui : elle guidait dans la nuit ceux à qui Tange était apparu ; et à travers la tner, les dangers, les grandes solitudes, elle était toujours là, montrant le chemin de la divine étable» Et confiants ils s* en allaient radieux, dans la joie de leurs cœurSj sans souci de la longueur des routes; sans souci laissé derrière eiix, le vieux monde n^exîstant plus; sans souci des ronces déchirant leurs vêtements ou leurs pieds, comme s'ils savaient déjà que le divin enfant qu'ils allaient voir dans sa crèche^ aurait un jour son beau front meurtri par les épines de la cruelle couronne. Le jour ils se reposaient d'une fatigue qu'ils Tte sentaient pas; le soir, r étoile commençant à paraître, ils se remettaient en marche : les rois allaient vers leur Roi» lui portant Vor et la myrrhe » les bergers lui portant leurs agnelets d'un jour, tous allant offrir leur cœur à ce Dieu qui d^avance leur avait donné le sien,
Dans 1 etable, la paille semblait des rayons de gloire ; la chaude haleine de Tâne et du bœuf montait comme la vapeur du premier encens : le bœuf, las des sillons creusés, ruminait lentement à côté de celui qui devait creuser dans le cœur des hommes un sillon que rien ne pourra combler; Tàne avait sa gravité songeuse, peut-être pensaitil au jeune ânon qui suivra sa mère au jour du premier triomphe, quand le peuple étendra des tapis sous ses pas, pendant qu'au-dessus de la tête de son divin fardeau, les palmes seront frémissantes et que pour la première fois les noèls joyeux retentiront dans Tair, L'étable était pleine d'un parfum troublant et d'une suavité indicible ; ce n'était ni les foins en juin, ni Tencens du roi mage, ni rien de déjà respiré, mais un peu de tout cela et cependant d'inconnu. C était la nuit, et il y avait de la clarté ; une étrange lueur qui n'était celte de la lune ni du soir, mais comme la lumière adoucie qui traverse un vitrail au matin d'un beau jour. Enveloppé dans ses langes et couché dans sa crèche, le Bambino communiquait de sa clarté à tout ce qui Tentourait; Tétable i^tî^it remplie de la vague lueur que jetteraient les miniatures d'or d'un
3sel dont on tourne les pages. Une harmonie indéfinissable se roa-
dans l'air, toujours commençante et jamais achevée; chantant l'aulC de ce qui n'a pas eu de commencement et qui ne doit pas finir.
Les humbles bergers étaient émerveillés : et quand ils eurent
quitté retable, la douce nuit touchait à son terme, le jour allait bientôt paraître.
La Vierge toute pensive prît dans ses bras le divin enfant ; elle arrangea ses langes, ramena sur lui une partie de son vêtement pour le protéger de la première heure froide^ et le berçant lentement, tout contre son cœur, avec une tendresse infinie, elle pencha vers lui son beau front soucieux et lui dit : a Doux Jésus, vos yeux viennent à peine de s*ouvrir, et quand nous quitterons cette étable où nous ne sommes que par charité, vous qui êtes laurore, vous verrez le soleil pour la première fois. Aussi loin que le regard pourra porter et plus loin encore et toujours plus loin votre esprit se répandra, votre nom se répétera, laissant un goût de miel aux lèvres de ceux qui le prononceront ; il n'y a pas de désert qu'il ne puisse franchir, il n y a pas de mer qu*il ne puisse traverser, mon Jésus qui marcherez sur les flots. Vous régnerez sur les rois et sur leurs royaumes, vous régnerez dans les cœurs. Par vous le monde sera rempli d allégresse, vous serez sa joie, vous sentirez ses maux; vos yeux pleureront pour ceux qui ne savent pas pleurer, et vous sécherez les larmes de ceux qui pleurent j des affligés qui crieront vers vous. Le soir, les enfants s'endormiront bercés par votre nom, au matin, ils le diront encore; les mères les tiendront sur leurs genoux comme je vous tiens en ce moment, et puisque je ne sais pas de plus doux nom que lé vôtre, mon Jésus, il faut bien que je vous le dise aussi.
« Puis les hommes épuiseront pour vous glorifier tout le génie que votre Père céleste leur a donné : ils construiront pour vous les plus belles demeures, Tesprit d'amour inventera des styles, et vous verrez se dresser les belles basiliques. Le parfaitement beau, les hommes le chercheront pour vous représenter ; du fond des tabernacles vous verrez votre image aux fonds d or des absides, grandie, démesurée, comme le Dieu qui doit tout emplir. Vous vous verrez dans de longues robes de pourpre, vos beaux cheveux couleur de vin retombant jusque sur vos épaules; vos grands yeuxayant la fixité des soleils regarderont les hommes avec des douceurs d'aube, et ils n'auront pas peur. Votre front nimbé des crucifères disparaîtra dans la coui des coupoles, vous lèverez vos deux doigts sur le monde apaisa ■ vos pieds vous verrez le troupeau mystique des douze brebis, s temple sera beau entre tous les temples; il y aura toujours de^
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mières, il y aura toujours des fleurs, il y aura toujours des cœurs adorant le vôtre : Tencens montera mettant du ciel aux voûteSj la musique sacrée troublera seule le silence de vos asiles. Et au travers de toutes ces splendeurs, vous vous souviendrez, mon Jésus, vous qui n'oublier pas, vous vous souviendrez de votre Eglise primitive où votre image était voilée de Tombre des catacombes, où les premiers chrétiens silencieux et graves descendaient en longue théorie bien loin sous la ville encore païenne ^ songeant au cirque qu'ils devaient traverser avant de vous atteindre. Vous re verrez leurs petites lampes étoîlant cette nuit sous terre, comme plus tard brilleront dans Téternel soir de vos églises les petites lumières qui diront à vos fidèles que vous êtes toujours là.
ff Et puis, écoutez bien, doux Jésus : là-bas, tout là-bas, du côté où le soleil se couche, vous verrez se dresser les plus belles cathédrales d'Occident; si belles quil n'y aura pas de plus beau chant d^amour, et que la contrée où elles s^élèveront majestueuses et rayonnantes, sera la fille aînée de votre Eglise, Là, on chantera Noël mieux que partout ailleurs, de blanches mains tourneront les pages de vos évangiles, les beaux visages penchés sur le vélin, recevront avec le reflet des belles enluminures, Tombre de vos souffrances; les cœurs se fondront au récit de votre agonie. Dans ce pays, où votre Père a voulu que le ciel et la terre soient propices aux hommes qui y demeurent, vos égUses domineront les cités ; de loin les voyageurs attardés verront les flèches des cathédrales, le coq d'or brillera dans Taîr et sera pour eux ce qu'était Tétoile pour les rois et les bergers qui tout à riieure vous offraient leurs présents* Il y aura des chapelles aux bords des océans, les marins y suspendront de petites nefs pour que la leur soit reconnue au jour de la tempête, quand le vent soufflera bien fort, et avec tant de violence sur ces côtes lointaines, que les petits arbres tordus semblent toujours courir chassés par le vent de mer. Il n'y aura pas de village qui nait son église où vous serez aimé; églises bien humbles comme le cœur de ceux qui les empliront le dimanche, qui chaque année eu souvenir de cette nuit où vous êtes , feront tant bien que mal briller leurs vitraux pour que ne garent pas dans la campagne ceux qui viendront de loin pour chanter Noël. Et pendant que dans leur église bien chaude ÎU blîeront Thiver, dehors les champs s'envelopperont dans leurs lan-
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ges de neige, les étoiles des nuits scintilleront pour vous^ mon Jésus, qui serez nu et grelottant sur les croix des chemins, Et alors comme vous aurez froid, vous qui êtes si bien en ce moment entre mes bras ; je ne serai plus là, moi, pour prendre vos pieds dans mes maîna, pour les réchauffer, je ne pourrai plus vous presser sur mon sein, et sentir votre cœur battre doucement à l'unisson du mien. Et vous vous souviendrez de la chaude haleine de Tànc et du bœuf, vous vous souviendrez de rétable où on nous a reçu par chanté; que ne donnerez-vous en échange! La charité et Tamour, vous l'enseignerez aux hommes, et partout on chantera Noëll Noël! Tous viendront vers vous, les humbles, les tristes, les affligés; tous ceux qui souffrent parce que vous aurez souffert; tous ceux qui ont froid, parce que vous aurez eu froid ; tous ceux à qui on a fait injustice, parce qu'ils trouveront en vous le haut degré d'amour qui donne la volonté de faire le bien et d'être juste. Mais tout cela, doux Jésus, je le sais, moi, mais je ne le verrai pas : je vous verrai en proie aux pharisiens subtils, à Judas qui vous vendra. Je sais que le bois d'infamie sera le signe de la Rédemption ; je sais que vos petites mains que j'embrasse seront percées de clous et que vos lèvres auront un goût d'absinthe. Je sais, doux Jésus, qu un
glaive doit transpercer^ mon cœur. .. &
Aman JEAN.