ART RELIGIEUX
C'était au commencement d*août, La campagne, après une longue suite de mauvais jours, retrouvait Téclat de Tété. I^a pluie lui avait donné une nouvelle fraîcheur. L'air était vif ; le ciel, d'un bleu tendre ; une vapeur laiteuse et transparente, fréquente aux environs de Paris, en tempérait l'éclat. Dans une presqu'île de verdure, formée au sortir d'une vallée par une rivière aux eaux dormantes, trois pro«, venaient de s'asseoir à l'ombre d'une meule de foin ; c'étaient h amis, fidèles au rendez-vous de l'autre jour.
« Le critique ne nous a pas trompes , dit le philosophe, t pour le plaisir des yeux : cette eau tranquille qui serpente da"'
NOTES d'art et D'AECHÊÛLOGIB 3J*f
au pied des peupliers sans qu'on devine à la voir dans quel sens elle coule; au-del|, ce gracieux coteau que bastionnent de blanches maisons groupées en pleine lumière autour de l'église, et dominées parle clocher,
a Et, ajouta le critique, comme je vous Taî annoncé, non loin d'ici subsistent quelques souvenirs du xvir siècle : ce sont des ruines. Voyez à notre gauche cette vallée d'où sort la rivière : en la suivant on arrive après quelques heures de marcheaux ruines dePort-Royal des champs. Vous savez de quelle secte néfaste ce fut le repaire : les ruines des bâtiments ne sont rien près des ruines morales dont la secte fut responsable , Je voudrais aujourd'hui lui demander compte de ce qu'elle a fait de Tart religieux en France, quand elle fit de la religion un sujet d épouvante. L'artiste, quoiqu'il puisse dire, est toujours un dévot du divin tel qu'il le conçoit; mais comment la conception chrétienne du divin, mutilée par le jansénisme, pouvait-elle inspirer l'artiste? n'étaitce pas rebuter son imagination et son cœur? Et en dehors de la conception chrétienne j que reste-t-il, à part Fathéisme, sinon la conception déiste avec toutes ses nuances? Voilà peut-être, avec bien d'autres, une cause de naturalisme dans lart*
— Soit, repartit le philosophe ; j'admets d'avance tout le mal que vous pourrez dire du jansénisme » ce calvinisme cafard* Il a pu écarter des sujets religieux les artistes, comme de la religion elle-même la masse des fidèles. Mais il y eut avant le jansénisme une autre influence non moins funeste : celle qui tendait à faire de Tart, dans ses diverses manifestations, un amusement frivole, souvent coupable. Cette tendance, qui triomphe à la Renaissance, existe dès le Moyen- Age dans ce qu'on regarde à distance comme les siècles chrétiens,
a Aucune époque à mon sens ne peut revendiquer pour elle le monopole de Tart religieux, La bouche a toujours parlé de labondance du cœur : il y a des temps où les œuvres attentatoires à la religion et à la morale se multiplient, et oii, dans la manière de traiter la matière religieuse, Tartiste subit l'influence pervertissante de son milieu, il y ■ :i d'autres où les influences sont meilleures, mais où le procédé est 'ins parfait : l'œuvre d art procèdealors d'une itispinition pluspure^ is au point de vue de l'exécution Ton ne saurait s'y arrêter comme n modèle. Et ce ne sont pas toujours les époques les plus anciennes i offrent ce défaut.
2l8 NOTES D*ART ET D'ARCHÉOLOGIE
« Nous avons ri du rôle d^apôtres que prirent un instant chez nous artistes et gens de lettres. Ce n'était à tout prendre que Tapplication erronée d'une idée vraie, cette idée, nous avons tenté de la dégager des erreurs compromettantes.
— Tenté! interrompit Tartiste, avons^nous réussi? Je crains fort, pour ma part, que nos entretiens ne laissent, sur ce point et sur bien d'autres, quelque vague dans Tesprit des lecteurs, si jamais notre aini le critique les livre à la publicité.
— Puisque vous mettez ma discrétion en cause, dit le critique, permettez-moi une réflexion qui pourra servir de préface à la publication que vous semblez craindre. Nos conversations sont des conversations ; elles rendent nos opinions; nos opinions sont contestabless et j'espère qu'elles seront contestées. Rien n est bon comme la lutte, rien n'est pis que la paix de l'indifférence. On ne discute guère de nos jours que d'un pôle à l'autre de la pensée : il y a cependant entre les penseurs du même parti ce que Joseph deMaistre appelait des querelles de famille. Il est bon qu'elles se réveillent de temps à autre. Elles montrent que s'il est des points certains dont la négation est une absurdité, il en est d'autres dont l'examen, pour être une gloire de l'esprit, n'en reste pas moins toujours ouvert : la pensée y roule comme une vague, mais sans dépasser la ligne infranchissable qui s'oppose à notre insatiable curiosité.
— Tels sont, observa le philosophe, les systèmes philosophiques. Entreeuxiln'yasouventqu'unedifïérencede terminologie. De nos jours on revient sous d'autres noms auxidées qui avaient cours au Mo y en- Age : la science a eu raison de certains points faibles du spiritualisme moderne, et le spiritualisme, se dégageant de théories compromettantes, se retrempe à des doctrines que Tlnstittit de France, il n'y a pas trente ans, qualifiait d'incompatibles « avec les principes d'un vrai spiritualisme (i) » . Ces doctrines au point de vue qui nous occupe, ne manquent pas d'intérêt. Elles disent que l'intellect est une faculté inorganique, travaillant pour atteindre son but sur les données de la sensation ^ faculté de l'organisme animé. C'est par ces données que nous ani, dans l'existence présente, par voie d'abstraction, à rintelli^ble essences, aux quiddités.
I. A. Fargfes, Etudes philosophiques :\ . Le cer^eau^ l'âme ei les faculté.
NOTES d'^ART et D'ARCHEOLOGIE âïÇ.
Mens hebes adverum per inaterialia surgfU faisait écrire le grand Suger sur la basilique de Saint Denîs. Cette mé^ taphysique s'accordait avec Tart : comme lart, elle voyait dans le monde visible un moyen d'atteindre au^monde invisible,
« Totti ce qui passe n'est que symbole! cette phrase ^ jetée par Gœthe à la fin du second Fanst^ est Técho des générations croyantes qui cherchaient dans le monde extérieur Texpression sereine ou terribles des convictions religieuses dont elles vivaient. Que dis-je? tout est symbole dans l'art. Symbole, cette peinture où la représentation des choses n'est rien, où la valeur d'expression est tout, oùTobjet matériel est reproduit, non pour lui-même , maïs pour les idées qu'il éveille dans toute âme susceptible d'impression esthétique. Symbole, cette musique dont les sons ne seraient qu'un bruit s'ils n'évoquaient les fantômes de notre imagination et ne portaient notre esprit à mettre dans ses idées et ses sentiments l'ordre, l'harmonie, dont ils lui offrent la combinaison matérielle. Symbole, cette poésie qui dans une individualité vivante comme Hamlet ou Alceste condense les éléments d'un caractère épars dans la vie réelle-
01 Le symbolisme chrétien du Moyen-Age n'est donc pas une exception dans l'histoire de l'art. Ce qui lui est propre, ce n'est pas le procédé, on le retrouve partout ; ce n'est pas la langue, on la parle à toutes les époques. Ce qui lui est propre, c'est la fin que ce procédé poursuit, c'est ce qu'exprime cette langue. La matière alors, surna^ turalisée au contact de la foi, suggère aux chrétiens des analogies nouvelles : le dogme, avec toutes ses nuances et toutes ses délicatesses, prend corps dans ce qu'on a nommé la flore et la faune de nos cathédrales. A ces images nous ne voyons plus que des caprices de la fantaisie, heureux si nous n'y attachons pas une intention ridicule ou irrévérencieuse. C'est que le sens nous en échappe : ceux qui les ont faites ou les ont vu faire étaient familiers avec les détails de la liturgie, av^ec les textes de l'Ecriture, avec les leçons des Pères de TEglise^ toutes choses qu'elles commentaient, qu'elles illustraient, et auxquelles nous sommes étrangers .
* L'artiste ne perdait pas de vue la forme, comme Torgueilleuse ■ttise des âges postérieurs le lui a reproché : il donnait au contraire la forme toute la perfection dont il était capable ; on le voit par le rogrès constant accompli à cet ég^d depuis les origines jusqu'au
seuil de la Renaissance. Sans doute les progrès ont continué depuis, mais la forme a cessé de dire ce qu'elle disait autrefois, parce que les homme ont eu d'autres pensées : à mesure que dans leur esprit comme dans leur vie ressuscitait Tidée païenne, Tart suivait leur goût, et cessait d'exprimer Tidée chrétieniie. Delà date la décadence de Tart religieux : est-ce une raison d'en mépriser la grandeur? Les Faèies de La Fontaine nous prêchent dans des scènes inimitables une morale fort vulgaire : peut-être les pierres de nos cathédrales, si nous les comprenions, soutiendraient-elles en leur genre la comparaison avec les inventions du bonhomme, et à coup sûr eîtes nous donneraient un meilleur enseignement. Mais elles sont muettes pour nous, et peutêtre gardent-elles pour toujours leurs secrets.
— Rassurez- vous, dit le critique. Les temps approchent où nous pourrons de nouveau les entendre : des milliers d'érudita s'exercent à les interpréter. En cela elles ressemblent aux hiéroglyphes égyptiens. On aurait tort du reste de les confondre avec des hiéroglyphes : ce n'est pas une écriture, c'est une langue. Et cette langue, comme toutes les autres, a ses lois et ses caprices. De là .sans doute les difficultés de l'interprétation, mais de là aussi la richesse des produits, fruit de Tindépendance laissée à l'artiste.
« Cette indépendance a pu occasionner des écarts. Si le symbole ne se fonde que sur une analogie lointaine^ difficile à saisir, il sera obscur, factice, conventionnel, il sonnera faux, il manquera de vie : ce sera un masque de cire sur une tète de mort. Trop souvent, après le xni* siècle, il tombera dans ces défauts. C'est ainsi qu'en littérature, après la Divine comédie nous avons eu le Roman de la Rose^ après V Iliade la Henriade^ après le théâtre de Shakespeare celui de Victor Hugo.
« De ce que l'érudition nous aide à interpréter les allégories qui ornent nos cathédrales, s'en suît-il que l'art religieux doive de nos jours revenir à ce symbolisme? je n'ai pas cette prétention. Comme le philosophe nous l'a dit, tout art tient au symbole, puisque par les choses qu'il représente il nous suggère des idées autres que ces choses prises en elles-mêmes. Mais cette suggestion ne dépend pas se de la volonté de l'artiste : elle ne s'impose au public qu'à co"" répondre à ses préoccupations. De notre temps, si je ne m pour réussir à suggérer quelque idée surnaturelle, il faut s'en \
type humain : la physionomie seule est à la portée de tous. Au point de vue, je ne dirai pas du sentiment religieux^ mais de Tidée chrétienne, les autres objets du monde visible ont perdu toute valeur suggestive , Suppose^ des roses et des lis peints ou sculptés auprès d*un autel ; ces fleurs plairont, on en sentira la valeur décorative, et les mieux doués y trouveront des idées de fraîcheur, de grâce, d'innocence, de pureté; mais nul sans doute ne s'avisera d*y voir le symbole de la virginité et du martyre. Cette idée se serait sans doute présentée la première à des hommes familiarisés avec les offices de TEgUse, et qui auraient lu ou entendu lire, aux matines de la Toussaint, cette leçon deBède : Overe beaia mater Ecciesta,,. Flarïbus efus nec ross?, rteç if lia destint, Cerient ntmc. . . singulL * , accipianiçoronas velde virgim'iate candidas^ vel de pasïone purpureas,
<f Actuellement j en dehors de la physionomie humaine, le public n'est disposé qu'aux suggestions du monde naturel, et c'est beaucoup que les impressions de ce naturalisme fassent un digne cortège à l'expression surnaturelle des figures.
— Le public! s'écria Tartiste, le public î mais c'est lui qui nous manque. Et ce n'est pas seulement à Tart religieux qu'il tourne le dos. Toute œuvre sérieuse lui fait peur ; il y voit un reproche à ses goûts frivoles. Ou plutôt elle lui passe au-dessus la tête; il ne la voit pas. Plongé dans la région basse des distractions faciles, il ne peut s'élever à ce qui exige pour être goûté Tattention, la délicatesse, Taptitude à saisir autre chose qu'une sensation fugitive, à suivre une idée, à en décomposer les nuances*
ff Cette situation est pénible pour Tartiste : je vous en parle d'expérience. Il vit dans un désert, où rien ne lui répond que Técho de sa ■ propre voix. Ce n'est plus la solitude, c'est Tisolement : parmi les indifférents qui l'entourent, où trouver les rares esprits capables de lier société avec lui, et dont la sympathie le soutiendrait et au besoin le corrigerait? Comment échapper h ce dilemme : ou suivre la foule et devenir vulgaire, ou, se renfermant en soi-même, perdre la mesure et devenir baroque?
^Consolez -vous, mon cher, dit le philosophe, si du moins l'uni-
alîté du mal peut offrir une consolation* L art n'est pas seul à *Trir des dispositions du public : toutes les parties du domaine de 'elligence sont menacées. Voilà longtemps qu'on l'a dit ; « Une
« nuance d^îdée n'intéresse plus personne. Pour attirer Tattention, il ne faut rien moins qu'un paradoxe extravagant, * Cest au retour des funérailles de Cousin que M. Caro faisait cette remarque. La Vte de Jésus ^ qui remontait à quelques années en arrière, était encore le scandale du jour. Pour attirer le public, 1 auteur n'avait rien trouvé de mieux que de produire, dans le maillot provoquant de son style, ce blasphème qui n'était pas de lui ; c'était plus simple à coup sur que de continuer, sur les Lysanias d'Abylène ou sur ragriculture nabatéenne, je ne sais quelles recherches plus ou moins doctes et plus ou moins personnelles : le compliment est de Fernand Brunetière, qui lance à Renan cette vérité sans paraître lui dire une sottise ; nous savons de reste que Fernand Brunetîère est un gascon (t),
« La philosophie critique, continuait M, Caro (2), n'a pas été sans « influence sur les tristes progrès de l'indifférence publique. Elle a dé- « senchanté l'imagination des générations nouvelles en faisant te vide « dans leur raison. Elle leur a enlevé la foi aux idées, et avec cette foi * la passion. Les doctrines seules peuvent passionner l'esprit hU' « main. * Soit, mais le pitre auquel M. Caro faisait peut-être allusion n'avait-il pas trouvé la scène toute montée? Et qui avait préparé le parterre aux tours d'équilibre de la philosophie critique, si ce n'est le père de l'électisme dont ce jour là, par devoir professionnel, M, Caro portait le deuil. Renan nie le fait du surnaturel; Cousin avait passé sa vie à le déclarer impossible ou indémontrable : ce n'est pas impunément pour elle-même qu'on refuse à la raison Texercice légitime de ses facultés sur ce que la théologie nomme les motifs de crédibilité- Et maintenant, que M. Caro s'étonne de voir la foule courir aux journaux à petites nouvelles, et se moquer de ce qu'il nomme pompeusement l'aristocratie intellectuelle du spiritualisme universitaire : on ne saurait avoir plus de candeur.
1. F. Brunetîère, L* Evolution des genres, I, 200 : f Mais Tauteurdes Origines du christianisme f de V Histoire du peuple d'Israël, des Etudes d'Histoire religieuse, est-ce qu'il s'imag-ine qu'il doit la célébrité de son riom à tel méffloire, dont je doute que vous connaissiez Texistence, sur ïa Dynastie des Lysanias d*Ahy* lene ou sur V Agriculture nabatéenne ? Je serais heureux de le détromper^
cas, et de lui dire que, si nous respectons en lui le scmitîsant, c'est de loin, ne peut, avec plus de politesse, dire une plus cruelle impertinence au titu^*-la chaire d'hébreu au Collège de France.
2. Des mœurs littéraires, passim, dans Nouvelles études momies sur i^ ^ présent, Paris, Hachette, 1869.
NOTES D'ART ET d'ARCHBOLOGIB 223
« La situation est pénible, dites-vous. Permettez-moi de vous répondre que dans tous les temps les esprits supérieurs ont senti, au milieu de la foule qui les coudoie et les énerve, les angoisses de Tisolement ;
Hélas î je suis, Seigneur^ puissant et solitaire,
peuvent-ils tous dire après le Moïse d'Alfred de Vigny ; et dWdinaire ils n'y sont que trop disposés.
ff Cet isolement fut toujours une condition de leur grandeur. En doit- il être autrement à notre époque? Doivent-ils s'arrêter, convaincus qu'ils ne travaillent plus pour personne? Non, mon cher : en face du fait de TindifFérence contemporaine, il y en a un autre, celui de nos croyances, que tant de frères inconnus partagent, A ceux-ci nous donnerons l'appui de notre force, quelque faible qu'elle soit.
« Voyez en face de nous, au-dessus du coteau, ces nuages blancs qui montent peu à peu, Ils viennent de la mer. Tout à l'heure ils débordaient à peine la cime de la hauteur : les voilà maintenant qui s'enflent au-dessus, pareils à des voiles. Bientôt ils se disperseront à tous les coins du ciel, et quelque contrée ou voisine ou lointaine en recevra îa bénédiction. Qu'il en soit ainsi des pensées que nous venons d'échanger, si elles ont quelque valeur. Nous ne savons où elles tomberont, mais si elles font germer quelque énergie, si elles soutiennent ou développent quelque activité, ne feraient- elles même que de susciter des objections, notre entretien, si agréable qu'il ait été pour nous-mêmes, aura produit un fruit meilleur qu'un stérile agrément. »
Comme il achevait ces mots l'heure sonna au clocher : c'était le
moment du départ. L'artiste et le philosophe gagnèrent le chemin de
fer ; le critique, après les avoir accompagnés, rentra chez lui et rédigea
d'après ses notes leur dernière conversation.
Bernon
P. -S. — L* erratum de la page 152 (septembre) se réfère à la ligne 35 de la page 134(30111).
Errata à Tarticle Raison et Insptraiion (septembre 1890) :
Page 14S, ligne 9, ^?^ lieu de a sans doute pour but et réussira peut-être remettre en vogue bon nombre de vieilles vérités, lire a sans doute pour it de remettre en vogue bon nombre de vieilles vérités : ce sera une vériilc (évolution de la critique que d*y avoir réussi.
Même page, ligne 24, au lieu de greiguor, lire greignur.
BIBLIOGRAPHIE
Clair (Le P. Charles). — La vie de saint Ignace de Loyola, d'après Pierre Ribadeneira, son premier historien. — Paris, Pion, Nourrit et Cie, 1891. Un volume grand in-8.
La plupart des lecteurs des Notes d'art connaissent cet ouvrage qui vient à peine de paraître et dont la première édition est déjà épuisée. A ceux qui ne le connaîtraient pas, j'adresse ces quelques lignes. Je n'ai point à m'occuper de l'ouvrage lui-même, de sa valeur intrinsèque (d'autres en parleront ailleurs avec plus de compétence) ; je n'ai malheureusement à le considérer ici qu'au point de vue artistique et je dois m'en tenir en quelque sorte à l'extérieur seul, à son vêtement.
On pourra faire ressortir le charme pénétrant de la vieille langue du P. Ribadeneira, sa simplicité savante et son originalité, sa suavité et son onction, attachantes qualités que le traducteur a su admirablement faire passer dans notre langue. On dira aussi l'aimable contraste que fait naître le rapprochement de ce style, à l'allure grave, avec le style plus alerte et plus incisif du commentaire qui accompagne perpétuellement le vieux texte, fait corps avec lui, Texpliquant et le complétant pour la plus grande instruction et le plaisir de tous. De là une agréable variété qui repose le lecteur.
On ne manquera pas d'ajouter qu'on ne retrouve plus dans ce livre les procédés fatigants et surannés de certains vieux panégyristes, qui se complaisaient à exalter uniquement le côté surhumain de leurs héros, les plaçant à d'inaccessibles hauteurs, aimant surtout à amplifier sans fin à propos de chacune des vertus théologales, cardinales ou autres. Ici saint Ignace est € contrefait au vif > , il nous apparaît tel qu'il était, avec son naturel ardent et parfois même quelques légères imperfections qui le rapprochent du commun des fervents chrétiens : il est plus homme, plus vivant et plus vrai; on le sent plus près de soi, il devient moins austère et plus attrayant.
Ce livre est un monument littéraire et artistique, où les documents d'art présentent le plus souvent autant d'intérêt et de précision que les documents historiques qu'ils complètent et mettent en valeur; l'auteur en effet a formellement répudié l'illustration de fantaisie, et s'est également refusé ^ r^r-*;-"^le système si couramment admis du c compelle intrare ».
Ces documents sont loin d'avoir tous la même valeur artistique ' de chefs-d'œuvre d'Alonzo Cano et de Rubens, se trouvent aussi ductions de second ordre, écloses à une époque de décadence ; mais '
dent tous à éclairer le texte, et ils ont tous une couleur locale et ud parfum d'ancienneté, qui lacîlitent révocation des hommes et des choses d^autrcfoîs, et permetteûi de remouter aisément le cours des siècles jusqu'aux temps où vivait le saint patriarche»
Le Père Clair se demande dans l'un des derniers chapitres si Ton possède un vrai portrait de saint Ignace, et il adopte cette conclusion uq peu desespérante r qu^il n'existe aucun portrait absolument ressemblant & , Nous craignons qu'eu fils trop aimant il soit difficile à satisfaire, et qu'il ait trop cornplctemcnt adopté l'opinion de l'ami intime de saint Ignace i le P. Ribadeneira, qui déclarait ne point retrouver cette physionomie vénérée dans les œuvres reconnues comme absolument fidèles par plusieurs de ses contemporains. Il est bien évident que toute œuvre humaine est incomplète, qu'elle ne peut révéler qu'un seul côté d'un caractère, et que le rayonnement de Tâme d'un saint doit être bien ditficilement réalisable; qu'il n'y a enfin pour un ami qu'un seul portrait vraiment fidèle j celui qu'il conserve gravé au fond de son cœur. Cela admis, il me semble que des œuvres telles que le chef-d'œuvre d'A- Cano, la médaille de la page 397 et le portrait reproduit en face de la page 316 ont une telle vérité d'expression, que Ton peut hardiment affirmer que ceux qui les ont exécutées ont vu le saint lui-même ou bien ont travaillé d'après des documents de premier ordre.
Une portion importante de l'illustration hors texte est empruntée à l'église du Gesù à Rome et surtout au magnifique tombeau qu'elle reafermCi Mais nous avouons préférer à tous les jolis bas-reliefs tirés de ce tombeau d'autres monuments plus simples j par exemple cette médaille de médiocre conservation que M, Le Blanc-Belle vaux a si fidèlement dessinée (p, 397)- Nous la signalons à raitention de nos lecteurs. Elle a été modelée peu de temps après la mort du saint et certainement avant sa béatification. C'est une œuvre d'une vérité saisissante, d'une simplicité voulue qui contraste absolument avec les œuvres italiennes de cette époque ; d'un style large et ferme, elle paraîtrait même un peu réaliste si la douceur de rexpression ne venait tempérer l'âpre énergie du modelé. 11 est évident que dans ce portrait, ainsi que dans ceux que nous venons de citer, ce n'est plus le jeune homme aux joues roses et blanches, tel que le décrit Juan Pascual ; c'est le saint vieilli et brise par les infirmités, les fatigues et les austérités; raniaigrissemeot fait saillir une torte et solide ossature révélant une énergie tenace, adoucie parle
me de l'expression. Le médailleur semble avoir été plus saisi par le ca-
^^e énergique de saint Ignace que par son humilité et sa douceur; il n'en moins fait une œuvre vivante et vraie oii respire un grand sentiment
" nature, "ant à l'église du Gesù, malgré la froideur et la pauvreté de son orne-
326 NOTBS d'art ET D' ARCHÉOLOGIE;
mentation extérieure, on peut dire qu'elle est riche et belle j c'est peut-être même le chef-d'œuvre de cette époque de décadence. Néfaste époque pour l'art que cette fin du x\f siècle, où les artistes italiens, grisés par leur habileté et bouffis de prétention, placent leur idéal dans le vain amusement de la difficulté vaincue et dans la recherche d'un pittoresque compliqué et contourné, saccagent à qui mieux mieux les monuments de Rome, et couvrent la Ville éternelle d'édifices toujours semblables, toujours fidèlement calqués les uns sur les autres. Cette monotonie dans le style froid et préteuiieux finit par fatiguer les plus patients, à tel point que si l'on ne voit le Gesù qu'après toutes les autres églises de Rome, on court le risque d'ôtre sévère jusqu'à l'injustice lorsqu'on vient à s'apercevoir qu'on a là, sous les yeux, le prototype de tous ces monuments qui vous ont si souvent exaspéré an cours de vos pérégrinations au travers de la ville. On lui fera payer alors, par l'exagération et l'aigreur des critiques, tout l'ennui que l'on a eu, et Ton englobera indistinctement tous ces monuments dans la même réprobation, bien qu'il y en ait de fort beaux et que l'on puisse signaler dans presque tous des parties excellentes. Dans cette célèbre église du Gesù, le tombeau de saint Ignace en particulier est un morceau incomparable de richesse, tant par Taccumulation des matières précieuses que par la profusion des ornements ; l'ensemble est bien venu et le talent a été prodigué partout sans compter, il y a beaucoup de jolis détails, l'exécution est d*un fini parfait» et cependant tout cela est sans conviction, c'est recherché, emphatiqne, trop chargé > trop scintillant : on reste étonné, on n'est point séduit.
En ce qui concerne l'impression de ce livre, il suffirait de dire qu*on le doit à la maison Pion, actuellement dirigée par un amateur des plus distingués, par un véritable artiste. Ses caractères sont nets, facilement lisibles ; les frises, les culs-de lampe et les lettres ornées sont d'un style parfaitement homogène, et le tout forme un harmonieux ensemble d'un effet à la lois élégant et sérieux.
Avant de finir, nous tenons à faire remarquer que l'illustration est due aux membres de la Réunion artistique. En dehors de quelques héliogravures et des reproductions d'estampes anciennes, il n'y a d'exception que pour quelques clichés phototypographiques directs, auxquels il sera préférable de substituer dans la prochaine édition de bons dessins à la plume ou des gravures sur bois.