VALENCIA DEL CID
A M. E, Beîmliet secrétaire des Notes d'Art-
Mon cher Âmi»
Vous me feites le grand hoiiEeur de me demander de la copie pour les Notes d'Art. Je vous livre, eu toute humilité, ce paquet de lettres écrites d -Espagne et qui ne peuvent avoir d'intérêt que par la sincérité des impressions dont elles sont Técho fidèle. Excusez la familiarité de la forme et la ténuité du ionds ; je compte sur la brillante collaboration des dessinateurs habituels de la Revue pour me soutenir dans la tâche difficile de satisfaire les délicats
qui sont vos abormés.
E. Balvsis,
A Madame X..., Paris.
Cette, 12 mai ïSS8.
Cest de France qu^est datée cette lettre, petite sœur, elle servira de préfece à la volumineuse correspondance que j'ai promis d'etjtre^ tenir avec toi pendant mon séjour en Espagne, Je suis un voyageur novice > mais tu n es pas blasée toi-même, aussi tu riras moins que d'autres de mes enthousiasmes ou de mes découvertes naïves.
Ici déjà tout est nouveau pour moi, depuis cette Méditerranée bleue à en pleurer, jusqu'au menu du repas que Je viens de terminer sur la table où je t'écris ^ au milieu de parfums inconnus à nos cuisines du Nord, — car vous êtes des gens du Nord vous autres Parisiens^ té I — Le jeune rat de la fable était un effronté à côté de moi dont les excursions ont rarement dépassé Versailles! Mais, je te Tai dit, ceci est une préface, et Ton dit que les meilleures sont les plus courtes. Bonsoir, petite sœur, la nuit tombe et demain matin j'aurai passé la frontière.
Barcelone, 13 mai.
Œ Cerbère, changement de voiture pour TEspagne, tout le monde descend, * 11 est trois heures du matin et Tobscurité est complète, on
Note* d'Ait. 15 Janvier 1891. — N* u.
S^yt NOTES D ART ET D'ARCHÉOLOGIE
bâille, on s'étire, on roule les châles et les couvertures, les valises s'ébranlent et les voyag-eurs soninolems commencent à quitter leurs places sans se hâter.
Il n*y a que la voie à traverser et nous sommes en Espagne ; voici d'ailleurs les gendarmes espagnols avec leurs petits habits, leurs buffleteries de cuir jaune et leur chapeau diminutif de la légendaire coiffure de Pandore, soigneusement recouvert de toile cirée. C'est très laid. Au bureau de change des monnaies, on fait queue; Topération du change est longue et compliquée ; chaque pièce échangée est examinée, palpée^ jetée par terre avec énergie et par la buraliste et par le voyageur- La fausse monnaie, me dit-on, est une des industries nationale de TEspagnc, d où ces précautions qui ne choquent personne d'ailleurs* Au buffet, je fais mes débuts dans la langue en demandant a un chocolaté » au garçon qui me réj>ond en français : «Voilà monsieur! 1* Il m'a peut-être donné tout ce qu'il sait de français contre tout ce que je sais d'espagnol, une politesse en vaut une autre.
Le train qui doit nous emporter vers Barcelone est là, entre deux murailles de rochers immenses qui forment un couloir juste assez large pour donner passage à la voie unique. Tous les wagons communiquent entre eux par des passerelles, les coussins de velours rouge sont dursj sales et râpés, mats les glaces sont hautes et Ton n'étouffe pas comme dans les boîtes capitonnées de nos lignes françaises. Mon compartiment s'emplît de Hongrois, d'Allemands, de Suédois, onsonne^ le train siffle j le wagon gémit, en route. Nous voilà partis*
Un tunnel, un mur, un tunnel, un mur, et ainsi de suite pendant quelque temps; par instant, la muraille s'ébrèche et alors on aperçoit au loin la mer comme une raie violette qui se confond avec les raies jaunes et grises dont le ciel est tout bariolé; le tableau est merveilleux ^ mais c'est une vision rapide qui disparaît subitement. Ce n'est pas que nous dévorions l'espace; oh! non> jamais, m'assure mon voisin de face, un gigantesque Suédois très aimable, on n*a vu un train espagnol dévorer l'espace; il mâchonne ses petits kilomètres bien tranquillement, de temps à autre il s'arrête pour souffler un peu, repart tout à coup, fait deux cents mctres avec furie, puis reprend son allure calme de fiacre à l'heure. Les express s'arrètant à chaque station, les trains omnibus s'arrêtent entre les stations, il faut bien qu'il y ait une difterence. Les gens pressés vont en voiture, à cheval ou à pied.
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De Port-Bou à Gérone le paysage est délicieux; des oliviers, des caroubiers j des montagnes de toutes formes et de toutes tailles, de temps en temps les restes roussis d*un château, un petit bois tout ensoleillé que le chemin de fer traverse en lançant des bouffées de fumée noire dans le panache tremblotant des bouleaux» Dans les champs on voit passer des paysans en blouse bleue coiffés de bonnets rouges j de loin on dirait des coquelicots et de près des forçats en rupture de ban.
La voie n est pas comme en France, fermée par des palissades, des fossés, des grillages menaçants; c'est une route sur laquelle tout le monde a le droit de se promener aussi bien que te chemin de fer ; quand un train passe on grimpe sur le talus, voîlà tout*
Aux stations, mais pas à toutes^ des buffets les plus primitifs du monde ; une table en plein air ornée d'une grosse femme et de quelques assiettes où s'empilent de^^ petites omelettes et des côtelettes microscopiques. Pour dix sous la grosse femme plonge ses doigts dans le tas des omelettes ou celui des côtelettes, ouvre un pain, y place Tobjet choisi, et Ton mord à même. J'avais très faim, mais j'ai reculé. Plus poétiques j les marchandes d'eau fraîche, avec leurs cruches en terre, offrant des branches d'orangei;s chargées de fruit et toutes tressées de fleurs, elles ont aussi de Vagnardientc, une eau-de-vîe blanche abominable qui racle terriblement la gorge et m'a paru le plus singulier des rafraîchissements. L'eau est très demandée; elle ne coûte qu'un sou le verre, mais ce verre n'est jamais rincé; il faudra que je me fasse à ces mœurs simples.
J'ai pu, de la portière de mon wagon, faire déjà quelques observa* tîons superficielles sur les naturels du pays, car une foule compacte encombre chaque station. A la première, je plaignais en moi-même tout ce monde condamné i voir passer notre train rigoureusement complet sans pouvoir y prendre place, mais, à mon grand étonnement, personne ne semblait s'inquiéter de monter en wagon. En effetj le train reprît sa marche et comme aux stations suivantes le public était aussi nombreux et aussi parfaitement immobile, j'ai fini par comprendre que tous ces braves gens venaient là uniquement à titre de spectateurs. C'était dimanche et Ton venait en famille voir passer le chemin de fer.
Et maintenant, petite sœur, il faut que je t'annonce ma première
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déception ; franchement si je ne m'attendais pas absolument à trouver sur ma route les chefs de g-are vêtus de gilets de velours à grelots d'argent dansant au son des castagnettes, je me croyais en droit d^espérer quelques costumes pittoresques, au moins chez les paysans. Ohl les odieux pantalons gris, les blouses de Normand, les vestons genre Belle-Jardinière n ! Comme je préféraîs l'Espagnol légendaire, celui qui danse sur la couverture des romances de Loïsa Puget, ces jolies romances où toujours un œil noïrèn'iic à propos pour rimer avec ntantîlie! Des yeux noirs j'en ai déjà vus pas mal^ mais ombragés de navrants mouchoirs à carreaux, ou surmontés de chapeaux mode Paris, Tavant-dernière mode, celle pour exportation.
Les paysans n'ont conser\'é du costume national que le chapeau de feutre rond et les alpargatas,
Ualpargata que Ton trouve dans tout l'ancien royaume d'Aragon est la plus pittoresque et la plus incommode chaussure du monde. C'est une simple semelle en corde tressée, du bout de laquelle partent deux rubans de soie noire, larges de deux doigt s> qui passent en se croisant sur le dessus du pied dans des boucles fixées au talon pour se rattacher au-dessus de la cheville* Le pied n'étant maintenu que par l'extrémité des orteils tend toujours à s'échapper et en réalité la moitié du pied dépasse toujours la semelle. Ou porte avec cela des bas de coton épais bleus ou blancs, à moins que Ton n'en porte pas du tout ce qui est d'ailleurs le cas de la majorité.
Ceci est pour les hommes exclusivement; quant aux femme s ^ elles ont un choix de chaussures éculées de toutes les formes et paraissent même avoir un penchant déplorable pour les bottines à élastiques. Le type est assez fin, le visage rond, les yeux superbes dans un teint blanc et rose, ce qui m'a surpris sous ce soleil ^ mais aucune grâce dans Tensemble. Le mouchoir qu ellos portent sur la tête, plie en biais, la pointe en arrière est noué sous le menton sans apprêt.
Plus nous approchons de Barcelone plus les stations sont peuplées, il fait un soleil supqrbe et cette foule grouillante semble prendre un plaisir extrême à nous voir passer dans la poussière blanche que soulève le train,
11 est dix heures et demie, nous ne sommes plus qu a quelques centaines de mètres de la ville et les maisons de plaisance ornées de faïences et de tuiles vernies commencent à se montrer. Elles ne dififè-
refit pas d'ailleurs sensiblement des habitations de campagfne de la banlieue de Paris et n'ont rien à envier dans leur élégance très discutable ans chalets d'Asnières ou de Courbevoîe. Des jardins minuscules ornés de plâtras et d*arbres encore tout en espérance en sont le plus clair ornement.
Ahl ça, suis-je en Espagne? Où bien VEspagne que j'espérais n'est-elle qu'une création des librettistes d opéra-comique! Maïs voici qu'une forêt de mâts apparaît, puis des tours, des maisons massives, des constructions gigantesques, une odeur de fumée bien civilisée vous prend à la gorge, la locomotive sifïle bruyamment, on entre en gare, c'est Barcelone ^ la vraie capitale de TEspagne disent les gens de progrès,
(A suivre.) E. BalySIS,