‹ Notes d'art et d'archéologie (volume 2)Chapitre 51 sur 59 · UN COIN DU POITOU · texte numérisé non relu

UN COIN DU POITOU

Des haïes plantées de chênes, souvent coupés à tète^ encadrent des champs presque toujours en jachère, où poussent des ajoncs et de maigres genêts; çà et là, une lande plus étendue où paissent des bœufs blonds aux yeux noirs. Et les collines succèdent aux collines. Quelquefois un cours d*eau au fond d'une vallée plus profonde dont le sol est jonché de blocs de granit; on bien au flanc d*un coteau, sous de vieux châtaigniers, une ferme aux vastes bâtiments très bas, en moellons, couverts de tuiles rondes quï annoncent que nous avan* çons vers le midi, vieille importation romaine sans doute, en tout cas signe certain que le pays n'a pas à craindre un long enseveUssement sous la neige. - •

Cette partie du Poitou est encore un des coins de la France où le progrès se manifeste le moins, en dépit de la blancheur des nouveaux ft groupes scolaires j*, qui détonnent dans l'harmonie un peu vieillotte et bien rustique de la région. On trouve là, encore vivante, la secte des vieux- catholiques qui ne reconnaissent pas le Concordat : ils n'ont pour prêtre que leur patriarche, un vieillard choisi à Télection. Nous sommes aux confins du Bocage. Les paysans, qui saluent encore le Monsieur^ sont les descendants des Chouans qui se sont embusqués peut-être derrière cette haie, alors que la bonne route où nous sommes n'était qu'un chemin creux. Les routes sont nombreuses dans le pays ; elles n'ont pas modifié le caractère des habitants : le large chapeau des hommes n'a pas fait place à la casquette de soie, les femmes portent une sorte de hennin les jours de fête; elles n'ont pas encore le chapeau soi-disant à la mode de Paris, mais cela viendra avec le chemin de fer électoral, dit économique, quî serpentera là comme ailleurs. « Le groupe scolaire j*j lui, est déjà établi, mais il n'a pas encore produit son effet; les enfants ^ devant l'école, saluent très bas, en dépit des regards sournoîs de M. Tinsti tuteur,

La terre en Poitou n'est guère morcelée, les domaines de cinq cents à mille hectares ne sont pas rares. Souvent la vieille famille qui possédait la terre est ruinée ou n'habite pas le pays, en un mot ne remplit pas son rôle sociaL Qui sait si le petit-fils du Chouan qui, en défendant sa liberté, défendait l'état de choses ancien, si le gamin que

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nous voyons sortir de Vécole ne défendra pas avec toute réuergie que lui ont léguée ses ancêtres des idées toutes contraires ? La revendication à main armée n*est pas chose neuve dans nos campagnes : elle s'est appelée Jacquerie au XJV* siècle. Ici on est encore en plein xvm* siècle; demain peut-être tout sera changé^ tandis que dans les provinces où la civilisation bat son plein, le paysan, devenu propriétaire, sera, sans doute par intérêt, mais avec d'autant plus d'énergie» le défenseur de rancienne organisation sociale.

En attendant cet avenir incertainjle vieux Poitou reste le même et bien des choses du passé reparaissent. Les étangs qu'on dessécha avec une sorte de rage dans toute la France pendant la période révolutionnaire, comme pour détruire un symbole de l'ancien régime, les étangs s'emplissent de nouveau^ tandis que les châteaux ou les abbayes dont ils dépendaient tombent en ruines. On trouve à chaque pas des traces du passé ; ici, une vieille gentilhommière entourée de ses douves est devenue la demeure d'un fermier; là^ un château, for* teresse au moyen âge, dont une partie des tours a été démolie au XVr siècle, a fait place à une élégante habitation renaissance; aujourd'hui le fumier couvre sa cour d'honneur et souille les eaux de ses douves profondes* Plus loin, le manoir, aujourd'hui restauré, où Jacques duFouilloux, rinitiateur de la vénerie française, mêla la pratique au précepte et écrivit son livre tant de fois réédité. De son domaine, très élevé au dessus des pays environnants, on aperçoit une vaste étendue ; au sud, la plaine vers Saint-Maixent, vers Niort, où le climat plus doux donne déjà à la contrée un aspect plus méridional, où la noire tige verticale des cyprès dépas*^ant les toits aplatis rappelle la Toscane; à l'ouest, on domine Parthenay perchée sur sa colline.

Chaque province semble avoir vu fleurir larchîtecture qui convient le mieux à son caractère. En Poitou, comme en Auvergne, le style du Xir' siècle, écrasé, massif, semble épouser les formes des arbres bas, jamais élagués, des toits plats aux tuiles rondes. Et c'est aussi ce style roman qu'on rencontre le plus souvent en Poitou, depuis Notre-Dame la Grande et Saint- Hilaire de Poitiers jusqu'aux plus humbles églises des hameaux. Une chapelle du XV^ siècle étonne, rencontrée au coin d'une rue dans un bourg du pays; on sent qu'elle n'est pas à sa place ; elle est d'ailleurs d'une exécution assez lourde. De plus, le style roman semble, dans cette province,

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s'être formé plus logiquement » plus paisiblement qu'ailleurs, de la tradition romaine; tandis qu'en Provence, par exemple, à Arles, à Nîmes surtout, il n'est qu'un pastiche des monuments romains qui s'étaient conservés presque intactvS. En Poitou, la transition est clairement indiquée par ce qui reste de lepoque mérovingienne. Le temple ou baptistère Saint-Jean, à Poitiers, contient déjà le germe de ce que sera T architecture dans le pays durant la belle période des XI* et XIî** siècles. Ailleurs j à Beau vais, une église également mérovingienne, la Basse-Œuvre, ne laisse pas pressentir ce que sera rarchitecture romane dans les provinces environnantes*

Mais si l'architecture romane est celle qui séduit le plus dans cette région, Ton y trouve aussi des vestiges bien intéressants de Toccupatîon romaine, J*aî nommé Sanxay, dont la découverte, due au R* P, de la Croix, a vivement préoccupé les archéologues il y a quelques années. Au tournant dVne jolie vallée, arrosée par un ruisseau, les Romains avaient construit une ville d'eaux, non loin d'une source ferrugineuse* Les fouilles pratiquées sur remplacement de cette ville ont laissé à jour le cirque, pour lequel on avait utilisé comme gradins, sans presque les modifier, les stratifications d'une colline. Au bas, l'arène ; à droite et à gauche, les constructions nécessaires au service; comme fond, l'autre versant de la vallée, le paysage. Cette idée si simple, dont les Grecs ont su tirer un si admirable parti ^ n'a pas toujours été en faveur chez les Romains, qui, le plus souvent, fermaient leurs cirques ou leurs théâtres. En face du cirque, on voit encore les fondations d'un temple dont le plan est intact* Les constructions de ce temple aftectaient la forme d'une croix. Plus loin, les bains, dont les substructions, encore très bien conservées, montrent une fois de plus le raffinement que les Romains apportaient dans les questions de bien-être et d'hygiène.

Toutes^ ces ruines n'ont pas l'intérêt de celles de Pompeï; mais c est toujours une chose émouvante de retrouver dans un coin perdu de notre vieille France des vestiges de ces civihsatîons disparues, de sentir que, dans ce même paysage, il y a eu des représentants de cette grande nation romaine qui, après avoir conquis notre pays et l'avoir transformé, a été tellement oubliée qu'il faut en rechercher l'influence dans quelques monuments ruinés et dans les origines confuses de notre langue.

Depuis, le Poitou a été envahi de nouveau par les Sarrazîns d'abord, promptement chassés par Charles Martel et qui n'ont peutêtre laissé dans le pays que l'industrie de 1 élevage des mulets* Puis, ce coin de France est redevenu lui-même; la race autochtone a repris le dessus et s'est Icntemeut reformée à travers le moyen âge. La domination anglaise a passé sans laisser de traces.

Une petite ville du Poitou garde encore le caractère de ce passé lointain, c'est Parthenay. Fièrement campée sur son éperon au confluent de deux rivières, elle fait penser vaguement à Tolède sur sa boucle du Tage. Ses assises de remparts superposés^ ses portes, son pont fortifié, se silhouettant à contre-jour sur un ciel limpide d'hiver, donnent Timpression d'une grande ville. Si elle ne fut jamais grande^ elle dut au moins avoir au moyen âge une importance militaire assez considérable.

La ville haute renferme, entre autres, une église de Tépoque romane, Téglise de Sainte^Croîx, d'une pureté de style remarquable. Dans la basse ville, un pont fortifié défend le faubourg dont presque toutes les maisons sont du XV^ siècle. En dehors des enceintes, deux petites églises romanes, seuls restes de couvents aujourd'hui disparus, attestent encore Timportance que la ville dut avoir vers les Xl^ et Xir siècles.

Il est encore de ces coins de France où Ton sent revivre les temps anciens* Dans les grandes villes, un monument, si intéressant qu'il soit, contraste d'ordinaire tellement avec ce qui l'entoure qu'il paraît une pièce de musée. A Paris, Notre-Dame, isolée, n'est plus ce qu'a voulu son architecte. Et il en est ainsi presque partout- Ce n'est que dans certaines bourgades, oubliées parle progrès, que l'on retrouve presque sans mélange Pimpression du passé : tels, Cluny avec ses maisons du Xir siècle. Provins avec sa haute ville du xio^.

Mais, partout, ce qui reste tend à disparaître. Le temps et, bien plus que le temps, les hommes se chargent de tout niveler. La maison à cinq étages, avec puits servant de cour^ bien alignée sur une rue bien droite, remplace dans les grandes villes la maison basse, sur une rue tortueuse, mais cachant souvent un jardin. Dans les petites villes ou dans les faubourgs, c'est la maison prétentieuse du petit rentier ou la Cité ouvrière monotone, n'ayant même pas, comme en Angleterre, l'excuse de la propreté ; si bien que l'aspect de certaines villes

NOTES dVrT et d'ARCHÉOLOGIK

I modernes j de certains quartiers bien neufs, fait désirer par dessus tout

I • la jouissance de Taîr pur et du grand ciel

BIBLIOGRAPHIE

A. DE MONCOURT,

Drochon fT^e R, P.). Hùtoi're îiiasirée des pèlerinages français de la Très sainie Vierge, — Paris^ Pion, 1S91, ia-4 de XU-uy^ p., 450 grav, et 2Q cartes. Prix : br. 20 francs- La géographie entière de la France est écrite dans ce livre qui nous fait agréablement voyager de province en province et visiter sur notre passage les sancLuaires Jes plus vénérés. Le point de départ est la chapelle de Notre- Dame du Salut j rue François ^^ C'est là en eÉfet qu'habitent les PP. Augus* tins de T Assomption, les grands initiateurs de ces nombreux pèlerinages que BOUS voyons depuis quelques années sillonner tous les chemins de France ^ les patrons de cet ouvrage^ bleu fait lui-même pour susciter de nouvelles légions de pèlerins. Quatorze cents sanctuaires à visiter, voilà le bilan de ce livre ï Mais quelle variété ! Les uns, bâtis sur le rivage, se mirent dans les flots ; les autres se cachent dans le fond des vallées au milieu de la verdure; d'autres s'élèvent sur les montagnes et vont se perdre dans le ciel : chacun a son histoire, son aimable légende, sa physionomie propre. J'espère que ce voyage de longue haleine» mais pleme de charme, tentera de nombreux lecteurs et que le succès de ce premier ouvrage engagera son auteur à publier prochainement Tétude qu'il prépare sur le culte des saints protecteurs de la France.

Havard (Henry) ^ inspecteur des Beaux- Arts. — DicHonnaire de VameubUment et de la décoraiion, — May et Motteroz, ancienne maison Quantln, 4'- volume, F àZ. L'ouvrage complet, 3oo francs- Ce seul volume contient 17,000 mots, 16.3S colonnes, 972 vignettes, 64 grandes planches et une profusion de documents auxquels se mêlent agréablement nombre d'anecdotes. Par cette énumération on peut iuger de la somme de travail qu a dû coûter â son auteur cette publication qui a été achevée au jour fixé et qui conîstitue une véritable encyclopédie, s'adressant aux hommes de goûi aussi bien qu'aux artistes et aux collecdonneurs.

Perrens{F. t.), membre derinstilut. — Hisiotre de Florence , depuis la dôminaiian des Médtcis jusqu'à la chuie delà République (1434-1531), — Paris^ QuantiDi 1890, iû-8, 7 tr. 50.

Ce volume est en m^me temps le troisième et le deiQÎer de Thistoire de Florence sous les Médicis, le neuvième et le dernier de Thistoire générale de Florence. Nous sigoaloQs cette publication â cause de son importance et parce que Tauteur a joint à Thistoire politique celle des arts et des lettres ; mais nous sommes loin de la recommander dVne façon absolue au point de vue de Tesprit et des tendances.

ScHLUMUERCER (G»), — Un empereur hyBantin au x" siècle^ Nicéphore Phocas. — Paris, Didot, 1S90, iii-8, 4 chromoUth,, 3 cartes et 240 grav.

l,e but de M* Schlumbergcr a été de faire revivre pour le grand public une civilisation brillante par les arts et les lettres» et à peu près inconnue de nos jours. En efiet, c'est plutôt un ouvrage de vulgarisation que de rigueur et de précision scientifiques*

Dans qut;lques ubieaux vivement brossés, Tauteur s^efforce d'évoquer une époque très attachante et qu'O connaît assurément mieux que personne, LlUustratîon, très soignée, fait passer sous les yeux une foule de monuments importants, qui sont disijtersés dans les musées et dont Tcnsemble constitue une collection choisie et des plus précieuses pour Thistoire de Tart byzantin. On pourra regretter seulement que le style soit parfois un peu lâché et que TeûsembLe paraisse manquer d'harmonie et de cohésion,

H. DE LA Tour.

^^^ ^<Tj ^Si B.^mM^^ ^- jfe ^- jfe ^ #- ^ 4^ ^l^^MS ^m^^ ^ j^^^ CHRONIQUE

Le comité de la Société des Artistes fraïiçais a procédé^ la semaine dernière, à la formation de ses nouveaux services.

n y avait Sa votants-

M. Bailly a été élu président de la Société pour Tannée i8gi , par 7 1 voix contre 7 à M. Bonnat, et i voix à M. P. Dubnis.

M, Bonnat a été nommé premier vï ce- président par 54 voix.

MM. P\ Dubois 36; Bouguereau, Chapti ^6; Thomas 9; Cavelierô; Gérôme 2.

M. P. Dubois a été nommé ensuite deuxième vice-président par 48 voix contre 15 i MM. Boug^nereau et Chapu.

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M. 1 ony Robert-Fleury a été nommé secrétaire- rapporteur par acclamation ; M. Daumet^ secrétaire-trésorier f MM, de Vuillefroy, Qh, Gamiçrj Thomas et Lamotte, secrétaires.

MEMBRES DES SOUS-COMlTÊS :

Peinture : MM, Gér6me, Lefebvre, Cor mon, Guillemet, Bernier, Détaille, Maig-nan, Busson, Humbert^ Yon*

Sculpture : MM. L3oisseau, Karthnîdi^ Cavelier, Mathurin Moreau* Architecture : M M, Normand et Pascal.

Gravure : MM. Si roux et Le fort.

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