‹ Notes d'art et d'archéologie (volume 2)Chapitre 53 sur 59 · VALENCIA DEL CID · texte numérisé non relu

VALENCIA DEL CID

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Valence, 15 mai 1888.

Je t*écris, petite sœur, devant rîramense fenêtre grande ouverte de ma chambre d*hôtel où Ton ferait à Paris un appartement complet ; quand je lève les yeux, je voîs se découper sur le ciel bleu les branches de vigne dont la cour est toute enguirlandée et qui, sous le vent chaud et parfumé, me font des gestes amis. — r Les clochers brodent des dessins brillants sur le fond sourd des bruits de la ville qui ne m' arrivent que confus et un joli ronronnement de guitare vient de passer dans Tair,,. Je suis donc d'humeur douce et je ne te dirai pas les méchantes choses que je voulais t' écrire de Barcelone, qui m'a plus agacé qu^émerveillé et pour laquelle j'aurais sûrement été injuste si j'avais pris la plume sous l'impression directe du mauvais déjeuner que j*y ai fait et de Tennui que j'y ai éprouvé.

Je ne veux pas contester que Barcelone puisse être un charmant séjour, mais Tartiste ou le poète qui enjambe un nombre appréciable de kilomètres à la recherche d'une émotion pittoresque ou d'une sensation d'art se trouve désappointé dans ces rues désespérément tirées au cordeau et coupées à angle droit avec une régularité si mathématique que le plan de la ville représente un damier parfait. Là est sa plus grande originalité du reste, car au point de vue architectural, le style néo-casernîque du Paris moderne y règne dans l'impassibilité de sa platitude, seulement traité à Fespagnole, c'est-à-dire dans un degré de goût inférieur.

Je ne veux pas oublier cependant l'aspect majestueux du port encombré de navires, la superbe promenade de la Paz qui longe la mer et conduit au pied du monument gigantesque de Christophe Colomb qui sera inauguré dans quelques jours, ni surtout la fameuse Rambla, l'orgueil de Barcelone comme la Cannebière est celui de Marseille. La Rambla est une triple avenue de iioo mètres de long qui

^ote« d'Art, 15 Février 1891. — N« la.

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part du cœur de la ville pour aboutir au port ; la partie du milieu, réservée aux piétons, est plantée de fort beaux arbres, d'énormes platanes dont les branches se rejoignent, tormant un immense berceau. Sous cette voûte verte ^ gfrouîlle une foule bigarrée ou se coudoient la misère et la suprême élégance ; dans les deux rues latérales bordées de magasins aux étalages rutilants, deux files ininterrompues de voitures et de cavaliers qui regardent et surtout veulent être regardés» La plus jolie note est donnée par les fleurs ; tous les dix pas, on en rencontre une boutique pleine, et ce sont des vrais fleurs, fraîches et parfumées, non pas chichement mesurées comme chez nous en petites bottes étriquées, mais jonchant les tables et le sol, élevées en pyramides croulantes,' si bien que le pauvre qui ne peut, pour un sou, en avoir plein les deux mains jouit de leur parfum et de la joie de leurs couleurs. D'ailleurs les marchandes ne sont point avares et l'œillet ou la fleur de grenade que je vois au coin de la lèvre de bien des loque* teux superbes n aété payé, je m'en doute, que par un sourire ou un mot ami.

J'aurais moins perdu mon temps à regarder couler ce flot humain qu'à chercher dans la ville des curiosités qu'elle n'a pas. Comme je te l'ai dit, rien ne ressemble autant à une rue de la nouvelle Barcelone que la rue qui la traverse si ce n'est celle qui lui est parallèle, les ruelles tortueuses de la vieille ville appelées à dispar^tre bientôt n'ont elles-mêmes pas grand intérêt, j'ai visité quelques églises dont je ne dirai rien, n'ayant que peu de chose à en dire, mentionnant seulement la cathédrale, un beau vaisseau gothique. Une de ses tours se présente assez bizarrement au haut d'une petite rue qui débouche sur l'immense promenade de la Paz. Cette fente ouverte dans un pâté de maisons neuves plates et blanches a un certain ragoût* On dirait que la couche de plâtre neuf de notre civilisation moderne a craqué sous la poussée d'un vieux souvenir qui ne veut pas disparaître, et Ton s'attend avoir comme dans un rêve, les deux grandes maisons bêtes se rejoindre dans leur impeccable alignement, cachant le coin ouvert sur le joli passé.

De mon trajet nocturne en chemin de fer de Barcelone à Valence, je n'ai gardé que le souvenir désagréable de l'employé, toujours le même, qui est venu me réveiller cinq fois pour contrôler mon billet. O administration I tu es donc de tous les pays !

Mon unique compagnon de voyage, un Français, roulé en boule dans le coin opposé au mien n'avait nullement Taîr disposé à entrer en conversation. Il ma confié luî-niême plus tard que Texpérience lui avait appris à se défier en voyage de ses compatriotes plus que de tout. Toutefois, quand le jour parut et qu'il put m'examiner à son aîse

Yue &un& tour de la cathédrale de BarcdoTiCi

il démêla sur ma figure noire de poussière que je n* états ni un pickpocket ni un assassin, et se mit fort obligeamment à ma disposition pour me conduire à Thôtel où il descendait lui-même. Ici, une parenthèse de réclame pour la Fonda de Espafia, qui dément victorieusement la tradition reçue qu*îl n y a pas un bon hôtel en Espagne. Il était S heures, quand nous sommes sortis de la gare, attendus

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par une foule de gamins piaulants de toutes tailles qui se disputaient rhonneur de porter nos bagages. Comme j*en avais deux pendus à ma valise, dont ils paraissaient décidés à ne pas se séparer, je préférai leur abandonner le colis que de les traîner avec. Et c'est ainsi, par ce joli soleil de mai qui donne de la joie aux choses, que je fis mon entrée dans la bonne ville de Valence, la capitale du Cid et du roï Jacques le Conquérant. Je prévois que j'aurai à t'en dire beaucoup de bien, car j*en suis déjà charmé et pense que sa grâce vaut bien le luxe prétentieux de l'immense Barcelone* Ma haine de la cheminée d'usine qui s'élève sur les ruines de tant de choses que nous aimons me rend quelquefois injuste, et Ton me reproche d'attaquer la lumière électrique, sans me plaindre des pavés biscornus et branlants ; ma foi» tant de gens célèbrent notre siècle qu'il faut bien lui rappeler que d'autres Tout valu. Vivent les vieux murs où le temps a mis la marque de son pouce coloré et le vent sa touffe d'herbe !

Dieu 1 que je suis rétrograde I

(A suivre.) E. BalySIS,

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