‹ Notes d'art et d'archéologie (volume 3)Chapitre 10 sur 77 · ARTISTIQUE · texte numérisé non relu

ARTISTIQUE

A Monsieur le Directeur des Notes d'Art et ^Archéologie.

Monsieur,

Vous promettez de faire bon accueil aux communications de vos correspondants. Je profite de cette oflBre aimable pour vous soumettre, à vous et à vos lecteurs, quelques réflexions inspirées par l'étude consciencieuse de l'histoire d'il y a cent ans. Elles ne sont pas gaies; ce qui n*est pas une raison pour prétendre, à priori, quelles ne sont pas justes (i).

Vos confrères les artistes sont invités à célébrer, eux aussi, le centenaire de 1789. Permettez-moi de vous dire en toute franchise qu'on se moque d'eux. On veut contraindre la victime à bénir son bourreau. Car enfin, Monsieur, la Révolution de 89, à considérer ce qu'elle a détruit et ce qu'elle a produit, fut pour les beaux^arts un fléau lamentable. Or que diriez-vous des Napolitains, s'ils fêtaient par des solennités joyeuses les éruptions périodiques de leur Vésuve, ou des habitants de Casamiciola, s'ils se permettaient de danser à l'anniversaire de l'horrible tremblement de terre qui faisait naguère de cette île charmante un monceau de ruines ?

Je comprendrais mieux qu'on réclamât le concours des artistes pour organiser une cérémonie funèbre et expiatoire. Leur imagination aurait beau jeu! En tous cas, voici quelques détails qui pourraient, ce me semble, figurer au programme de la cérémonie,

On vient d'ouvrir, je le sais, un musée de la Révolution; mais j'en rêve un autre, qui mériterait ce nom à plus juste titre. Là s'étaleraient aux regards, avec le texte de nos dix-sept constitutions tour à tour

I. Nous laissons à notre 'correspondant la responsabilité d'un jugement qui paraîtra peut-être un peu rigoureux. Chacun est libre d'étudier à son tour les faits et d*en tirer, s'il est possible, d'autres conséquences. {Note de la Rédaction.)

déclarées immortelles (i), les effigies en plâtre de toutes les souverainetés éphémères que le suffrage populaire, toujours infaillible, a successivement acclamées et maudites. Là s*entasseraient les débris de tous nos monuments détruits par « les grands ancêtres » de 89 et leurs dignes petits-fils, les conununards. Au beau milieu, une pyramide faîte de tout ce qu'on pourrait déterrer de crânes et d'ossements des victimes de la Terreur, monument plus éloquent que celui du champ de bataille de Morat, et plus utile à contempler que la tour Eiffel.

Des membres de l'Institut feraient des conférences pour apprendre à leurs compatriotes et aux étrangers ce que la civilisation en général et les arts en particulier doivent à la Révolution. Tout le monde serait bien vite convaincu qu'après un siècle il est temps de remplacer la légende par l'histoire, le mensonge par la vérité, et que le centenaire de 89 doit être inauguré par un acte de pénitence publique et nationale. Au lieu de banquets patriotiques un jeûne officiel, comme en Angleterre et aux Etats-Unis, en souvenir de la maigre chère à laquelle la Révolution réduisit ses dévots (2). Au lieu de discours insipides, de bals et d'illuminations, un grand deuil, service de première classe, conduit par le président de la République, dont le nom d'ailleurs ne serait pas sans quelque signification lugubre...

Qu'en pensez-vous. Monsieur, et ne jugez-vous pas, pour parler en style « clérical », qu'en présence de tels souvenirs, le De profu^idis et le Miserere sont plus de mise que le Te Deum et VAllelmaf

Non, voyez-vous; pour trouver dans l'histoire universelle une sauvagerie semblable à celle dont la France fut le théâtre il y ajuste cent ans, il faut reculer jusqu'aux invasions barbares. La Révolution, particulièrement dans ses rapports avec l'art, ne mérite qu'un nom : VandalisTHc, Encore ai-je peur de faire tort aux Vandales. Genséric, roi des Vandales, touché des prières du pape saint Léon-le-Grand, épargnait les monuments de Rome. Je ne sache pas que les pillards de 89 et de 93 aient quelque part fait preuve de pareille modération.

1. Nous en sommes depuis 89 à notre onzième constitution; mais en tenant compte des < révisions », on arrive au chiffre fabuleux de dix-sept régimes différents. Une constitution tous les six ou sept ans !...

2. « Tous les Français ont mangé du pain de chien pendant trois ans et souvent n'en ont pas eu assez pour subsister ; plus de i million sont morts de faim et de misère. 1 (H. Taine^ La France en tSoo. — Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1889, P-255.)

Bien au contraire, sous prétexte d'anéantir « les hochets du fanatisme et les odieux symboles de la féodalité », ils se sont acharnés à tout renverser (i).

La sotte égalité qui abattait les clochers et les pigeonniers coupables de s'élever au-dessus du niveau obligatoire des chaumières, ne pouvait pardonner à la supériorité du génie. — A bas la science! Lavoîsier réclame en vain quelques heures pour mener à bien une utile découverte. — A bas la poésie! André Chénier ne trouve pas grâce, bien qu'en se frappant le front il puisse dire : « Il y a quelque chose là! » — A bas la littérature! C'est assez du Père Duchesnef — A bas la musique ! N*a-t-on pas la Carmag>tole et le Çà ira? — A bas les arts, tous les arts! Ils sont aristocrates d'origine et d'instinct. Architecture, sculpture, peinture sont mises en bloc au rang des suspects. On brûle les châteaux, on pille les églises, on efface les armoiries, on fouille les tombes, on casse la tête aux statues, on découpe des tabliers de cuisine dans les toiles des maîtres, on fait main-basse sur les chefsd'œuvre d'or et d'argent. Tapisseries,- broderies, tentures admirables sont en proie aux pillards « patriotes » ou aux juifs brocanteurs, et tandis que l'Anglais emporte dans son île, comme le vautour dans son aire, des merveilles d'art achetées à vil prix, le sàns-culotte *dlume son feu avec les boiseries des palais et sa pipe avec les manuscrits des couvents (2).

1. « On travaille sans relâche à faire disparaître ces images repoussantes, tiionuments gothiques de la servitude de nos pères. Sans doute qu'on n'oubliera pas de décapiter tout au moins tous ces rois de pierre qui surchargent le portail de réglise métropolitaine. > {Révolutions de Paris ^ de Prudhomme, n^ 211.) — Prudhomme est un bourgeois relativement modéré. Jugez par lui des autres?

2. Le 20 novembre 1793, on vit défiler dans la salle de la Convention, une àe& plus nombreuses sections de Paris, celle de TUnité, dans un ordre aussi extraorilinaire que bizarre. La marche s'ouvrait par un peloton de la force armée, suirie lie tambours, de sapeurs et de canonniers, revêtus d*habits sacerdotaux : on voyait ensuite paraître un groupe de femmes habillées en blanc, avec des ceintures aux trois couleurs. Après ces femmes, venait une file immense d'hommes rangés sur deux lignes et couverts de dalmatiques, chasubles et chapes; tous ces habits étaient ceux des religieux de l'église Saint-Germain-des-Prés, remarquables par If^ur richesse, par les magnifiques broderies d'or et d'argent qui en rehaussaient Véclat. On apporta ensuite sur des brancards des calices, des ciboires, des soleils, des candélabres, des plats d'or et d'argent, une châsse superbe, une croix en pierreries et plusieurs autres objets d'une grande valeur. Ce cortège entra dans dans la salle, aux acclamations des spectateurs, aux cris de : Vive la LÀberté! la République! la Montagne l Enfin, une espèce de catafalque en drap noir fermait

Voilà^ peint sous ses vraies couleurs, le 89 artistique. — Sachant tout cela, ô artistes, race intelligente et fière, consentirez-vous à faire votre partie dans ce grotesque concert dont Joseph Prudhomme devrait être le chef d'orchestre, et à chanter naïvement 89 et ses principes, et ses conquêtes, et ses progrès, et ses gloires?

Peut-être me dira-t-on : Vous confondez deux dates : 89 et 93. — Ce n'est pas moi qui me rend coupable de cette confusion. Elle est le fait des organisateurs du Centenaire qui ne distinguent pas entre les deux époques. Voyez plutôt quels sont les Maints dont ils préparent la canonisation : Carnot, le régicide, Danton, l'organisateur des massacres de septembre... et leurs pareils. Et puis, qui ne sait que 89 et 93 sont rivés Tun à Tautre comme les anneaux indissolubles d'une même chaîne, comme TefFet à la cause, comme la conséquence logique à son principe? En tous cas, c'est en 89, dès l'ouverture des Etats-Généraux, que commencent par toute la France, les incendies, les pillages, toutes les violences (i). C'est en 89 que débute cette période néfaste « de suffocation y d'obscurité et de froid >^ dont parle M. Taine (2).

Je maintiens donc qu'il est dur de contraindre les Arts à fêter 89 !

Voilà, Monsieur, qui va déplaire au profanunt vulgus qui broute les idées toutes faites. Mais vos lecteurs ont trop d'esprit pour grossir le troupeau de ces moutons-là.

Agréez, etc.

la marche ; la musiqae qui le précédait jouait Malbrouk est mort et enterré. Cette bande de masques s^arrèta dans la salle et se mit à danser la carmagnole avec des membres de TAsseroblée eux-mêmes, qui prirent part à cette grotesque fête. » (Dauban, la Démagogie à Paris, p. 517 suiv.)

On sait que la Convention vota l'anéantissement de Lyon, t Les démolitions sont trop lentes; il faut des moyens plus rapides à Timpatience républicaine. L^explosion de la mine et l'activité dévorante de la flamme peuvent seules exprimer la toute-puissance du peuple >, etc. (Lettre de CoUot d'Herbois et de Fouché de Nantes, à l'Assemblée du 22 novembre 1793.)

1. Dès 1790, Marie Alexandre Lenoir conçoit le dessein de sauver quelques épaves au milieu de cet effroyable naufrage. D'un côté, c il force les moines récalcitrant à lui livrer leurs chefs-d'œuvre artistiques > ; de l'autre, il lutte contre les dévastateurs qui voulaient tout briser et fait apporter pèle-mèle à son nouveau musée des Petits-Augustins, tableaux, statues, etc./ trouvés dans les couvents, les églises, les palais.

Parmi les merveilles d'or, d'argent, de bronze fondus à la monnaie ou convertis en canons, il parvient, non sans peine, à recueillir intactes les statues de Germain Pilon qui ornaient le tombeau de Henri IV. Lenoir fut blessé d'un coup de baïonnette en protégeant le mausolée de Richelieu.

2. H. Taine, laFrance en tSoo, — Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1889, p. 2%}^,

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