LA TOUR EIFFEL
A tour Eiffel est terminée ; Parisiens et étrangers peuvent la contempler à loisir, de près, de loin, sur toutes les faces. Quant à nous, c'est au point de vue purement artistique qu'il nous convient d'examiner ce monument de l'architecture en fer.
Si M. Eiffel avait pour la troisième fois consacré son talent d'ingénieur à construire un pont gigantesque, à Tancarville, par exemple, ou à couvrir d'une immense galerie toutes les voies de la gare Saint-Lazare, l'esthétique n'aurait pas grand' chose à y voir. A toutes les objections, on pourrait opposer la raison d'utilité. Mais, en élevant sa tour de trois cents mètres, sans un but utilitaire bien défini, qu'a voulu M. Eiffel? Il s'est dît sans doute : « Je vais prouver qu'avec les ressources fournies par le progrès moderne, on peut faire plus grand, plus beau, plus élégant qu'avec les moyens employés avant moi. Ma tour, sans destination pratique, sera seulement un objet d*art, un beau monument
I. Ce temple a été décrit par Forbes dans son excellent ouvrage Indian architecture, A Bombay même, le docteur Wilson et M. J. Burgess M • R • A • S; F ' R • A • S • ont décrit aussi ce sanctuaire, ce dernier dans un grand ouvrage in-folio plein d'excellentes gravures et dessiné avec le plan féométral.
comme Tarc-de- triomphe ou la colonne Vendôme^ destiné, non plus rappeler de sanglantes victoires, mais à glorifier les conquêtes pacifiques de l'esprit humain. »
Voilà bien, nous voulons le supposer, le noble mobile de l'entreprise, qui, sans cela, ne serait qu'une réclame et im vain objet de eu* riosité. Plaçons-nous donc exclusivement sur le terrain de TArt,
L'architecture a pour but, non pas uniquement de répondre à un besoin, mais, parla même qu'elle est un art, d'exprimer par la forme matérielle une conception idéale. — Or, depuis qu'on travaille à la tour Eiffel, la presse répète sur tous les tons qu'il s'agit d'assurer le triomphe de la science moderne sur les procédés du passé, de mettre la science au service de l'art pour le rajeunir,., et autres lieux-communs semblables. Qu'y a-t-il de vrai en tout cela?
Evidemment, ce qu'on a voulu tout d'abord exprimer, c'est Tid^ de grandeur, et pour répondre à cette idée générale, on a visé à l'élévation, on l'a obtenue. Mais la grandeur suppose, comme corrélatif, la force résistante, la solidité.
Je ne parle pas, bien entendu, de la solidité réelle, qui n a rien à voir avec l'esthétique et que d'ailleurs je ne mets nullement en doute; mais de la solidité visible, %^r\^i\A^^ ^^^ impression de stabilité ^\}i^ doit produire un monimient aussi élevé. Or voilà, si je ne me trompe, une condition qui fait ici complètement défaut.
En efiet, des montants de fer d'un égal diamètre, se rapprochant peu à peu, offrent au regard, à mesure qu'ils s'élèvent, Taspect d'une masse de plus en plus compacte et pesante. Un arbre coupé au pied, placé la tête en bas sur ses branches, ne serait pas plus inquiétant. Nous avions déjà un exemple de ce manque de logique dans la flèche de la cathédrale de Rouen.
Ce résultat, je le sais, est inévitable dans l'architecture tout en fer; à ceux que blesse cet effet de château de cartes, on répond : œ Vous n*êtes pas encore habitués à ce mode de construction; mais 11 paraîtra plus tard aussi logique qu'un autre. » Non pas; l'esprit ne sera jamais satisfait, ce me semble, par ce vide laissé dans une si grande masse et demandera toujours quelque chose, ne fut-ce que de la toile pour couvrir ce squelette et lui donner l'apparence de la solidité. Une colonnette de bois, de pierre, de fer peut supporter n'importe quelle masse, si elle est verticale : voyez, par exemple, les flèches de U Sainte-
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Chapelle, de la cathédrale d'Amiens, etc. Mais Tobliquité d*un support fait craindre son affaissement, lequel n'est évité dans la tour Eiffel qu'à l'aide de contreforts intérieurs offrant l'aspect d'une immense toile d'araignée, qui font perdre de vue la grande ligne architecturale. Bien C|ue ce soit là, comme dans l'architecture gothique, un système de construction fondé sur un principe d'équilibre, nous sommes loin de l'élégance des contreforts du XIII® siècle, élégance qui n'enlève rien à la solidité apparente.
L'architecture en fer semble condamnée à la maigreur.
Il ne manque pas pourtant d'exemples du contraire. A Londres notamment, on admire un pont de chemin de fer dont le tablier repose sur d'immenses colonnes doriques en fonte, plongeant leur base dans l'eau ; l'aspect est très imposant. Mais ce n'est pas là, à proprement parler, de l'architecture métallique ; la pierre aurait pu aussi bien être employée. La vraie colonne de fer, celle dont le diamètre est en rapport avec la solidité requise, c'est celle qui soutient le dôme de Saint- Augustin... Elle donne l'impi^ion d'un tuyau de descente pour les eaux.
Mais revenons à la tour Eiffel. Si elle n'a pas la solidité apparente» a-t-elle au moins l'élégance ? \^2i gracilité , soit; l'élégance, non. A toutes les époques, on a recherché l'élégance. On en trouve des types parfaits, aussi bien dans l'art égyptien que dans notre style Louis XVI ; mais les artistes qui, inconsciemment ou non, sont arrivés à cet idéal, se sont toujours efforcés de subordonner la délicatesse des formes aux dimensions. Les Egyptiens, dont les bijoux sont des modèles d'élégance, en arrivent à la pyramide, le type de la masse, lorsqu'ils veulent faire colossal. Il en est de même des Grecs : le monimient de Lysicrate est plus grêle que le Parthénon ; peut-être celui-ci, conçu plus petit, auràit-il été de proportions différentes. Si nous passons en France, si nous examinoùs les monuments du xm* siècle, nous sentons avec quel goût les artistes de cette époque ont su tout proportionner dans leurs œuvres. Jamais l'architecte de la Sainte-Chapelle (qui lui aussi a employé le fer, mais en se gardant bien de le laisser voir) n'eût, construit une nef beaucoup plus grande sur le même plan; en supposant qu'on eût pu bâtir Notre-Dame de Paris sur les mêmes données qtie la Sainte-Chapelle, on eût fait une chose démesurée, mais noa pas vraiment grande. Un peu plus tard, on est souvent tombé dans
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cette recherche exagérée de Télégance. La cathédrale d'Anvers fatigue le regard avec sa prédominance des verticales. Au XYin*" siècle, époque où les artistes ont surtout brillé par Télégance , les monuments trop importants ont perdu en grandeur ce qu*ils gagnaient en grâce. L'Ecole militaire, dont les détails sont exquis, n'a pas la majesté que comportait Tidée à exprimer.
La tour Eiffel rentre dans la loi commune. En supposant même que son aspect exprime Tidée d'élégance, il ne produit pas Timpres- / sion de solidité, puisque cette prétendue élégance, ou pEutôt gra-
cilité n'est pas en rapport avec ses dimensions. La meilleure preuve qu'on puisse en donner, c'est qu'une foule de gens s'imaginent la voir pencher, soit d'un côté, soit de l'autre, si bien que les ingénieurs de la tour ont cru devoir prouver par des expériences sa parfaite verticalité.
De bonne foi, dira-t-on qu'il est vraiment grand et imposant, le monument qui semble menacer le spectateur de sa chute? Quel est le chef-d'œuvre d'architecture qui cause une telle inquiétude? Question artistique à part, ne soufFre-t-on pas en présence du campanile de Pise ou des tours de Bologne? Au contraire, n'est-on pas calme et rassuré devant les monuments (ils sont heureusement trop nombreux pour être cités), qui, par leur masse et par leur solidité^ inspirent la sécurité et donnent l'idée d'une grande force ?
On rencontre, il est vrai, des échantillons d'une architecture qui présente le même défaut dans cette période du moyen-âge qui commence au xm® siècle et se caractérise surtout au xv"" et au XV r. Mais d'abord cette architecture s'appliquant aux églises, répond bien à l'idée qu'elle veut exprimer : l'élévation de l'âme suppliante vers Dieu, disent les symbolistes; l'intention de construire de grands et beaux vaisseaux avec de petits matériaux, disent les architectes, Puis^ si inquiétantes que soient à première vue les forêts de contreforts que présente une cathédrale, on se rend compte aussitôt que c'est une garantie de solidité. De plus, ce n'est que dans les hauteurs de ces contreforts que la pierre prend des formes grêles, qu'elle se détaille en pinacles et en crochets. Partout cet art reste logique avec lui-même^ il se conforme toujours à son point de départ. Il faut arriver à la décadence du gothique pour trouver ces tours de force qui sont, je l'avoue, plus illogiques encore que l'architecture de fer; mais qui, du
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moins, compensent la recherche exagérée de l'élégance par le charme minutieux des détails.
En résumé et indépendamment de' tous les exemples, peut-on dire que la tour Eiffel soit, au point de vue artistique, un progrès, un pas en avant? Je ne le crois pas. Elle caractérise bien une époque utilitaire et, à ce titre, elle sera, pour l'avenir, un document intéressant; mais, il est à regretter, précisément pour cette raison, que tant de travail n*ait pas été consacré à une œuvre vraiment utile : car la jouissance artistique que vous procure cet édifice est médiocre, si on la compare à celle que vous donnent les monuments du passé. Peut-être même fait-il regretter ce passé, que d'ailleurs les architectes soucieux et amoureux d'art ont le bon goût de mettre aujourd'hui si largement à contribution. A. DE MONCOURT,