LETTRE D^UN ARCHITECTE A M. A. DE MONCOURT
Mon cher Ami,
Permettez-moi de prendre la défense de cette pauvre architecture en fer dont vous critiquez avec tant d'à propos le mauvais usage dans la construction de la tour Eiffel.
Et d'abord, est-ce bien de Tarchitecture que cette œuvre d*un ingénieur, qui n'est conforme aux lois ni du beau, ni du vrai, ni de Tutile? Pour porter un jugement équitable sur notre corporation, voyez, à Vautre bout du Champ de Mars, la galerie des machines élevée par M. Dutert, un architecte celui-là ! Votre bon sens et votre goût artistiques vous feront sans peine convenir, que, si l'exposition se distingue de ses devancières par une maestria de luxe et d'originalité qui étonne et charme la vue, c'est que, cette fois-ci, les architectes, reprenant la place légitime que l'art leur assigne, ont pu réclamer avec autorité le concours que chacun des autres arts devait apporter à l'ensemble décoratif.
Revenons à la tour Eiffel. Son grand malheur, à notre point de vue, est d'avoir été conçue par un ingénieur et non par un artiste. Est-ce la forme générale qui est disgracieuse à l'œil? Non, car cette forme est logique. Elle a déjà été employée plusieurs fois dans les phares. De tout temps on a pressenti, même avant Tétude des solides d'égale résistance, le besoin d'évaser la base des pièces verticales. Les flèches et les colonnes s'épatent au contact du soU N'oublions pas ces pinacles Louis XVI, dont le gable rappelle de très près la tour Eiffel.
D'oii vient donc que cette dernière se distingue par une lourdeur et un manque de cachet artistique inconnus jusqu'à ce jour? J*cn vois deux raisons : manque de vérité dans l'expression de la forme et manque d'échelle. Si vous le voulez bien, mon cher ami, nous allons faire ensemble l'ascension de ce Golgotha des artistes, et j'espère vous
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convaincre qu'un architecte eût pu faire œuvre d'art, là où l'ingénieur n'a vu qu'une construction en fers marchands.
D'abord, pourquoi la base est-elle habillée en béton rapporté figurant un plan horizontal, tandis que les fondations en pierre ont une direction oblique franchement normale à la courbe des piliers ? Que vient faire ce grand arc, en réalité accroché aux piliers, tandis qu'il semble les porter? N'eût-il pas été plus logique de mettre franchement des goussets aux angles formés par la rencontre de la première plate-forme avec les piliers? Et si, afin de revenir à une forme connue, on voulait dessiner un arc, pourquoi ne pas adopter en fer un motif essentiellement décoratif, avec clefs pendantes, pendentifs? — La renaissance a abusé de ces arcs suspendus qui ne tiennent que par des artifices d'armatures. Ce qui était illogique en pierre devenait logique, et par conséquent facilement artistique, en fer.
La première plate-forme ne laisse pas supposer le vide immense qui existe au centre. Sa décoration au moyen d'arcs est fausse ; elle n'indique pas l'étrésillonnement puissant que forme ce plancher. Un simple balcon bien saillant et retenu par de vigoureuses têtes de boulons, plus ou moins décotées suivant leur fonction, eut donné, ce me semble, une plus juste idée du travail de ce fer. Ce balcon aurait eu pour autre avantage de laisser apparaître les quatre restaurants construits sur la plateforme, et de rendre ainsi à la tour l'échelle qui lui manque.
De la première plateforme au sommet, la courbe de la tour nous semble indécise. Le public, vous l'avez dit, a cru la voir pencher; cependant il n'en est rien. Cette erreur des sens est due à ce que rien ne peut servir de terme de comparaison à l'œil désorienté. Il fallait franchement rappeler la verticale par des pinacles, des galbes, des clochetons, ou tous autres motifs qui, faisant mieux valoir la courbe, eussent rassuré l'œil et ornementé cette ligne veule dans sa sécheresse.
Enfin, pour couronner le tout, on a imaginé un chapiteau qui n'en est pas un. C'est là, qu'il fallait, par une sorte de floraison légère mais abondante, rendre à la tour ce prétexte d'utilité qui lui fait tant défaut. Je ne saurais indiquer une meilleure solution de ce difficile problème que le chapiteau de la colonne de Juillet dessiné par Duc, encore un architecte. En pareille occurence, le couronnement doit rappeler une flamme au sommet d'une torche. Un motif joignant
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^ rélégance à une grande valeur de masse eût faît excuser le support,
• • Une dernière critique. Une charpente est-elle jamais bien belle
I à voir? Nos plus élégantes flèches seraient peut-être Intéressantes,
maïs perdraient certes leur cachet artistique si, Tardoîse et le plomb
enlevés, elles n'offraient plus au regard qu'une ossature sèche et
rigide. Le fer, par son incorruptibilité relative j peut évidemment se
passer d'enveloppe ; mais alors il doit porter avec lui sa propre déco-
i ration. Dans la tour Eiffel, certaines pièces obéissent à des efforts de
flexionj d'autres résistent à la compression, d'autres encore à Texten-
sion. Pourquoi, au lieu d'employer un réseau de poutres tubulaires à
t croisillons, ce qui entre parenthèses est une solution technique peu
remarquable, ne s'être pas souvenu des principes de Polonceau? La
I grâce et la légèreté de la ferme, inventée par cet ingénieur français (i),
étaient dues à un emploi rationel du fer suivant la fonction de chaque
pièce. En s'inspirant de ce principe, chaque membre de la tour Eiffel eût
offert un aspect approprié à sa fonction. La diversité et le sentiment de
réchelle en fussent résultés, sans nuire àl'unité. Des saillies, silhouettées
par le ciel, eussent indiqué les noeuds du fer et faît valoir les arêtiers
principaux. La peinture eût contribué à accuser la franchise du parti.
Si à Theure actuelle ce mastodonte fait d'autant plus mauvais effet
qu'on en est plus éloigné, c'est uniquement parce que Tceil, désorienté
par ce treillis uniforme, ne sait où retrouver les angles et les faces de
la construction.
Vous voyez donc, mon cher ami, que si la tour Eiffel n'a rien d'artistique cela ne prouve pas l'infériorité de Tarchitecture en fer ; la faute en est à l'ingénieur qui n'a pas su être architecte.
Nous avons, parmi nos amis de la Réunion artistique, déjeunes architectes de talent; pourquoi n'essaieraient-ils pas une interpréta- * tion artistique de cette sinistre tour? Je suis persuadé que leur solution vous prouverait que la construction en fer peut fournir à Tarchîtecture l'occasion d'un beau triomphe. Un Architecte,
I, Poloaceau (Jeaa Barthélemi Camille) avait inventé la ferme qui porte son nom, dans un concours à TEcole centrale. Les examinateurs doancrent à leur élève une fort mauvaise note et jugèrent le raisonnement détestable.
Quelques années plus tard, Polonceau entrait à Tlustitut sur la présentation de la même ferme et personne ne trouvait assez de louanges pour exalter la pré cision de la méthode. O impeccabilité des Ingénieurs!