LES PEINTRES LYONNAIS AU SALON
Malgré le nombre plus considérable que celui des années précédentes des envois faits au Salon de toutes les parties de la France, la peinture lyonnaise se trouve une des plus honorablement représentées.
Certes, une école qui compte des maîtres tels que Meissonnier, Puvis de Chavannes, Hector Allemand, Appian, Vollon, Danguin, Dumas, Guichard, Ranvier, Aimé Perret, ne saurait péricliter.
Bien que l'artiste ne rencontre point toujours à Lyon toutes les facilités d'existence et de travail dont sont coutumiers les peintres de Paris, les beaux-arts ont toujours été fort en honneur dans la seconde ville de France.
La Société des Amis des Arts comptait il y a quelques années à peine près de mille membres inscrits, et leur noinbre n'a pu que s'accroître.
EUe suit toujours avec intérêt ceux de ses élèves qui ont dû émigrer dans les écoles parisiennes.
Aussi n'est-il point téméraire de penser qu'elle est très attentive à revendiquer comme siens tous ceux dont les premiers eflforts ont été coiuronnés de quelque succès aux différentes Expositions de Lyon.
Parmi les tableaux les plus remarqués depuis dix ans aux Salons de Paris, combien avaient d'abord passé par l'Exposition des Beaux- Arts de Lyon.
Est-il cependant permis d'exprimer un regret?
Pourquoi le maître le plus puissant et le plus original de la peinture décorative, M. Puvis de Chavannes, n*-a-t-îl point cette année son nom au Catalogue?
I. Nous croyons qu^une revue complète du Salon, venant après tant d^autres, offrirait à nos lecteurs peu d'intérêt. Nous préférons à ces généralités quelques études plus spéciales et phis approfoadies, dont Us Peintres lyonnais au Salon de 8px M^ *^^ Lyonnais^ commence la série. {La Rédaction,)
Sa place y était toute marquée pourtant, alors que ^le nombre des visiteurs du Salon sera peut-être doublé par suite de rExposition Universelle, et que tant d'étrangers auront pu admirer ses magistrales décorations de Sainte-Geneviève, son chef-d'œuvre, supérieures certainement à celles de Cabanel.
Cette peinture a rencontré bien des contradicteurs ; elle surprend au premier abord, mais l'œil ne tarde pas à s'y reposer avec une sorte de calme et de sérénité, qui est Tinspiration même du maître.
L'auteur du Bois sacré, cher aux Muses et aux Arts, méritaîi certainement de marcher à la tête de l'école lyonnaise.
Un vide aussi est à regretter, celui que cause la mort de M. Hector Allemand, enlevé depuis peu à l'affection de ses élèves et à son culte pour les beaux-arts.
Parmi les maîtres dont les œuvres se trouvent cette année représentées au Salon par une toile plus ou moins importante, il y a à distinguer entre l'école ancienne et Técole moderne.
Non pas que cette distinction soit absolument fondamentale.
Cependant, entre le plein air que recherche l'école moderne, et le fond sombre et un peu conventionnel de la vieille école, plusieurs maîtres, tels que Vollon et Danguin, ont conservé une certaine prédilection pour la teinte sombre.
Ceci est particulièrement notable chez Vollon.
Mais, école moderne ou école ancienne, toutes ces œuvres ont un véritable cachet d'originalité, d'étude consciencieuse de la nature, et de perfection dans les détails.
La peinture lyonnaise a suivi le progr^ naturel de l'art, mais cette évolution s'affirme avec tact et mesure, et aucune de ses toiles ne présente de ces tons criards, et de ces audaces plus propres à attirer Tattention du pubUc qu'à le charmer.
Une vingtaine de toiles environ offrent un intérêt remarquable ; ce sont celles de MM. Appian, Vollon, Perret, Roy, Lévigne, les trois Bail, Barriot, Couturier, Baudin, Caraud, Drogue, Béroud, Comillon, de Launay, Eugène Vincent, Darbois, Salle; de Mme Colomb-Agassis, de Mlles Cornillac et Firnhaber.
Le tableau de M. Adolphe Appian, Un Matin brumeux au Brusc^ révèle, bien par ses qualités un élève de Corot.
La tonalité des eaux vertes de la petite rade est d'une réalité sai-
sîssante; les trois barques, qui flottent comme à Taventure, accolées les unes aux autres, offrent aussi des teintes variées, en même temps que douces, qui se fondent parfaitement dans un matin brumeux.
Malheureusement le détail des rochers semble un peu inachevé ; ils ont quelque chose de sec et d'empâté. Quant à l'horizon^ de Favis unanime, il est d'un bleu trop intense ; ce second plan ne présente plus qu'imparfaitement les caractères d'une matinée brumeuse.
Ces critiques d'ailleurs ne diminuent point la valeur intégrale du tableau.
Plus achevé comme perfection de détails, est le Pêcheur du Tré* port y de M. Antoine VoUon.
C'est une œuvre maîtresse. Le visage tanné du vieux marin a bien la teinte vieux cuir qui lui convient ; ses traits durs et hachés par de profondes rides sont modelés avec un soin dont rien n'approche.
Ici le fond noir, couleur de tabac, qu'affectionne particulièrement M. Vollon, sert de la façon la plus remarquable à mettre en relief cette physionomie.
Dans son Cellier^ une excellente nature morte, la teinte grise est peut-être d'un effet moins heureux.
Quant à \Aveu tardif, d'Aimé Perret, le peintre et le poète s'y disputent la palme. ^
Quelle charmante scène que ce bon vieux campagnard offrant dans un sentier une prise à cette bonne vieille ! Le pinceau a vraiment ses inspirations. Tout est vivant et échappe à l'analyse dans le regard et le sourire de ces deux figures. Ce petit tableau est inoubliable.
Avec M. Marins Roy, nous entrons tout-à-fait dans l'école moderne. Son Bouquet, — un hussard cueillant quelques fleurs dans un petit jardinet de quartier, — est même d'un coloris trop vif. Mais c'est fraîchement rendu.
Point de détails minutieux dans la tenue du militaire, non plus que dans la touffe de feuillage ; et cependant le tout est d'un très bon effet.
Nous ne nous arrêterons point longuement sur la Fenaison au Mofti d'Or, de M. Théodore Lévigne, un excellent petit paysage, dont le mérite principal est la simplicité unie à une parfaite graduation des teintes, et nous passerons au genre qui caractérise les trois BaiL
Peu de peintres jusqu'à ce jour ont su donner une pareille inten-
86 ' NOTES D'ART ET D'ARCHÉoLOGlE
site de lumière sur les cuivres. Le Musée des Beaux- Arts de Lyon possède un grand nombre de leurs œuvres remarquables,
La lumière se trouve accrochée par une petite masse de couleur blanche qui forme saillie; c'est un véritable prisme, placé toujours habilement au point où il doit produire le meilleur effet. Tout le reste du tableau semble concourir à mettre en saillie ce point central- C*est peut-être laie véritable secret des Bail.
Cette année, M. Franck Bail nous a donné un tableau, Au Cellier j qui n'est nullement inférieur à sa réputation.
M. Joseph Bail nous donne une Nature mx>rie dont Teffet lumineux: est peut-être supérieur à ceux qu'il avait réalises jusqu'à ce jour.
Mais les trois poissons qui sont au pied de la marmite, et en particulier le congre et le rouget, sont d'un dessin un peu négligé et d^un coloris un peu lâche. Ce n'est pour ainsi dire que de la pâte étendue. On voit bien que l'intérêt du tableau n'est point là- Son Jemte Fumeur a les mêmes qualités, sans avoir les mêmes défauts- Le chaudron est fort bien rendu, et la tête du petit fumeur est excellente.
M. Jean Bail, père, a un Braconnier qui est de la vieille et bonne école* La teinte grise convient bien à cet intérieur d'habitation cam* pagïiarde.
Le braconnier tourne le dos à son âtre, et assis, avec un coude sur la table j contemple mélancoliquement le produit de sa chasse. La physionomie est bien rendue.
Peut-être le contour des vêtements a-t-il quelque chose d'un peu dur, et pour ainsi dire empesé. Sur la table, une cruche reçoit un léger rayon de lumière, et cette note gaie est d'un très bon effet.
On ne saurait dire que sa Forêt de Fontaiiieèieau ne soit pas véritablement d'un genre trop poncif. On se perd dans ce sombre dédale de détails où la lumière ne pénètre point, et qui semblent tous au mome plan. Ce tableau ne saurait supporter la comparaison avec les paysages de l'école moderne.
Avec M. Claudius Barriot, nous entrons dans un genre plein de iinesse et de simplicité.
Point de recherche ou d'effets de coloris dans une teinte ou dans l'autre; et cependant c'est une vive et charmante peinture que sa Petite Laitière, posée au milieu d'une allée de jardin.
Il y a du velouté dans Tair, en même temps que de la fermeté datos les traits et dans les différents plans du paysage.
. M. Léon Couturier a au contraire une toile de tons très crus : les Mlèves de V Ecole navale sur la Corvette-Ecole.
Les casquettes noires des élèves ressortent durement, tandis que le bleu de la mer a quelque chose de pâle et de fuyant.
De près, cet eflFet d'optique disparaît un peu, et Ton se trouve en face d'une excellente toile, très soignée dans ses détails.
Le Vieux Marin ^ de M. Félix Baudin, est un tableau de genre d'une très bonne facture.
H en est de même de celui de M. Joseph Caraud, X Aïeule, et de sa Leçon de Danse.
l^2L Jeune Fille au travail, de M. Jacques Drogue; la Salle^des Sept Cheminées au Musée du Louvre, de M. Louis Béroud ; les Fleurs au Ruisseau, de M. Joannis ComiUon; la Jeune Fille jouant de la harpe, de M. Femand de Launay: Mélie, et Au Soleil, de M. Henri Darbois ; une Nature morte, de M. Pierre Salle : autant de tableaux de genre, d'un excellent modelé et d'une réelle originalité, mais présentant moins d'intérêt au point de vue de la clas^ficatîon des écbles.
La peinture militaire est représentée par un tableau très mouvementé de M. Marins Roy : le Lieutenant Gallaiidau siège de Puebla.
Il y a de l'air, un puissant coloris ; le costume un peu débraillé des zouaves, après une longue campagne, est rendu avec un pittoresque saisissant ; la pose du lieutenant Galland a peut-être quelque chose d'un peu trop automatique.
Un remarquable portrait de M. L. G. a été fait par M. Eugène Vincent, élève de Dumas et Danguin. C'est la première fois, croyonsnous, qu'il aborde le Salon de Paris, et son portrait de M. L. G. l'a déjà classé dans un fort bon rang.
Il y a une grande perfection dans la finesse et la petitesse de tous les détails; c'est un effort pour transporter dans le portrait le genre Meissonnier.
M; Eugène Vincent avait déjà donné aux diverses Expositions de Lyon : V Etiquete, le Marché Saint- Antoine^ Un Baptême, Un raccommodeur de vaisselle, qui avaient été très appréciés.
Il ne reste plus qu'à terminer cette nomenclature, déjà longue, par le portrait de Mme D., de Mme Colomb-Agassîs, œuvre de beaucoup
de talent; le Sous- Bois, de Mlle Firnhaber, très habilement peint, maïs où Taîr manque un peu ; le Christ, de Mlle CorniUac, d'un très bon modelé, mais dont on critique avec raison les teintes trop jaunâtres.
On peut encore ajouter à ces toiles : le portrait de M, Trouvé, par M. Férnand de Launay ; les Derniers Moments de Ronsard, de M- Léon Carron, tableau d*un bon dessin, mais d'une teinte un peu monotone \ On a trinqué ^t Un Piège, de M. P. L. Couturier,
Nous ne voulons pas oublier non plus Timide Aveu , de Mme Marie Claire, scène champêtre pleine de vie et de sentiment; Jeanne d'Arc, de M. Gaston Bussière, très bonne étude d'armures; les Ramasseurs de varech, de M. Beyle; Avant la Fête, de M. Ennemond Payen ; Bongival, de M. Gustave d'Adelsward ; les Foins, de M, Christian Roullier.
On serait incomplet si, parlant de Tart lyonnais, Ton ne si^alaît aussi les gravures et les lithographies si connues de M. Danguin; sa gravure au burin, Saint Etienne visitant les malades, est tout à fait à la hauteur de sa réputation.
En résumé, la peinture lyonnaise |)résente au Salon de cette année une phalange nombreuse.
Quelles classifications d'écoles pourrait-on réellement établir entre les différents peintres? Ce serait peut-être dépasser le but de cette courte étude que de le rechercher.
Tous procèdent d'ailleurs avec la plus grande originalité, et à cet égard c'est un véritable sentiment de vitalité qui se dégage de toutes ces œuvres d'importance diverse ; il y a l'art sérieux des maîtres uni à une vue souvent très personnelle de la nature, conditions les plus favorables du progrès. CHARLES FUIKEL-
Li Géyani: Vw.^^^ UKLVILLR.
Paris. -J.Mersch, imp. ii, PI. Deofert-Uochenwu