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le faîte atteint une hauteur de cinquante mètres. Que de sang a dû couler, que de traits a dû voler au soxnmet de ces sœurs ennemies, pendant les luttes incessantes des xm^ et XIV* siècles 1
Tout ici témoigne des vicissitudes qu'a subies cette petite cité| dont l'histoire, intimement mêlée à celle de ses voisines, Volterre, Sienne, Pîse, Florence, remplirait un volume. Soumise d*abord aux évêques de Volterre, elle s'aflFranchit de leur joug pour se constituer en commune, au commencement du XTTT siècle ; mais cette indépendance devait coûter cher aux San Gimignanais. Les querelles des Guelfes et des Gibelins firent en effet, chez eux comme ailleurs, d'innombrables victimes; c'est alors que les plus riches familles se construisirent ces demeures, semblables à des forteresses, ces tours rivalisant de hauteur, pour repousser les assauts ou défier Texil. Lassée de toutes ces luttes sans profit, où se mêlaient les traits d'héroïsme et les trahisons, les beaux coups d'épée et les assassinats, après des guerres d'autant plus meurtrières que la peste venait achever l'œuvre de destruction, la commune se soumit à Florence qui devait du moins lui donner un peu de tranquillité et lui envoyer pour orner ses monuments ses meilleurs artistes des xrv* et xv^ siècles.
Si le décor est toujours le même, les acteurs de toutes ces tragédies ont disparu. Tout est maintenant ici bien calme, bien solitaire. Gravissant le perron, j'entre à la collégiale, déserte et sombre ; l'architecture n'en est pas bien remarcjuable ; mais que de trésors de peinture dans ce riche revêtement de fresques qui la tapissaient tout entière. Autour de la nef, l'histoire de l'ancien et du nouveau Testament , et
Place de la Collégiale.
I02 NOTES d'art et u' ARCHÉOLOGIE
si quelques sujets sont maintenant bien dégradés, il en est d'admirables, peints par Bartolo di Fredi et surtout par le Berna, peintre sien nais peu connu^ qui, tombant de son échafaudage, mourut ici-même au milieu de la consternation générale. Au chevet se trouve le martyre de saint Sébastien, par Ben. Gozzoli. A droite, on entre dans une petite chapelle, véritable bijou, consacrée à santa Fina, dont la pieuse légende est aussi charmante que les œuvres qu'elle a inspirées.
Santa Fina était une pauvre petite jeune fille de San Gimignano qui, en 1253, après une courte existence remplie de souffrances de toutes sortes, de mortifications et de vertus, s'endormait saintement dans le Seigneur, à Tâge de quinze ans. Elle avait été prévenue de sa mort par saint Grégoire, son saint de prédilection, et c'est au milieu du concours d'un peuple émerveillé que se firent ses funérailles. Un ange descendu du ciel fit résonner la cloche du campanile, et sur sa tombe se multiplièrent les miraculeuses guérisons et d'autres prodiges.
La chapelle de la collégiale dédiée à Santa Fina fut bâtie par Giulano da Majano ; son trère Benedetto y sculpta un délicieux tabernacle, et Ghirlandajo y peignit deux admirables fresques d'une étonnante conservation. L'une d'elle représente saint Grégoire apparaissant à la jeune vierge étendue sur son lit et lui annonçant la fin de ses souffrances; dans l'autre, on voit les funérailles de celle que tous appelaient déjà la Sainte. Rien ne peut surpasser le calme, le recueillement de ces deux scènes telles que nous les montre Ghirlandajo. La Sainte est une délicieuse création, corps vraiment immatériel, vision d'une âme. Les figures des assistants sont des portraits dignes de ceux qui couvrent les murs de Santa Maria Nouvella et de Santa Trînita ; le fond nous oflfre la vue de San Gimignano et de ses tours caractéristiques dont un petit ange, flottant dans l'air, vient secouer les cloches pour annoncer la délivrance et le couronnement de l'âme envolée. Cette petite chapelle mériterait à elle seule d'attirer les artistes à San Gimignano ; mais bien d'autres chefs d'œuvres lui font cortège à tous les coins de la ville.
Le palais communal, voisin de l'église, est, lui aussi, bien curieux, La petite cour, avec son puits, avec son grand escalier extérieur, est charmante;- au premier étage, la salle del municipio ^ où Dante (que de souvenirs ,partoutl) est venu parler comme ambassadeur de Flo-^ rence, est peinte à fresque par Lippo Memmi ; on y a déposé quel-
ques tableaux provenant de couvents supprimés et, entre autres, un grand Ptniurîcchio de toute beauté et d'une merveilleuse couleur.
A Saint- Augustin, grande église d'un couvent converti, hélas! en caserne, le chœur est décoré par Benozzo Gozzoli, qui, en dix-sept compositions parfaitement conservées et dont quelques unes sont ravissantes, a retracé toute la vie de saint Augustin. C'est absolument le pendant de l'œuvre entreprise par le même peintre, dans le chœur de ilontefalco, près Fo- Ugno, à la gloire de saint François,
Dans la même église B. Gozioli, qui séjourna ici trois ans, a peint un saint Sébastien protégeant contre la peste, représentée par des traits de la colère céleste, les habitants de San Gimignano groupés à sa droite et à sa gauche sous son manteau. Ils sont tous là, hommes, femmes, enfants, à genoux, tranquilles et confiants.
La beUe époque où l'on revit ici a laissé encore bien d'autres souvenirs intéressants de ci, de là, dans diverses chapelles, sur les murs des maisons.
Tout en passant de l'un à l'autre, quel plaisir on goûte d'errer à Vaventure dans les rues étroite s t les escaliers, les pas-
Le vieux puits.
sages voûtes ! On va de surprises en surprises, trouvant des aspects toujours nouveaux à cette Pompeï du moyen-âge. Ici, c'est une place plus importante, au centre de laquelle se dresse sur quelques marches un vieux puits entouré d'une grille; les jeunes filles de la ville viennent, à la tombée de la nuit, y puiser l'eau nécessaire aux usages domestiques, et retournent au logis, leur cruche suLr la tête, en groupes vraiment pittoresques. Ailleurs, du sommet dégagé de toutes parts
I04 NOTES d'art et D' ARCHÉOLOGIE
OÙ s'élève San Gimîgnano, ce sont des aperçus charmants, par dessus les remparts, sur la campagne et les lointains horizons*
Mieux encore que la ville, les environs ont gardé leur caractère et Ton retrouve avec joie ces fonds un peu extraordinaires des peintres giottesques, les tours, les murs, les chemins sinueux^ les arbres ronds, les ifs en pointe, etc.
Mais le soir est venu; mdipadrona dtcasa m'a servi un dîner très champêtre, assaisonné du charme de sa conversation, après lequel la promenade a pris un caractère plus saisissant, plus étrange. Tout parait plus mystérieux dans l'ombre et le silence ; la noire silhouette des tours est encore plus sévère; on éprouve je ne sais quelle crainte de troubler le recueillement de tous ces muets témoins du passé. Dans les recoitls obscurs les petites lampes brillent devant les vieilles madones, et, n'étaient ces douces images de la Bonne Mère, aimée aujourd'hui comme il y a des siècles, on se sentirait là, bien seul, bien étranger de temps et de lieu, en allant s'endormir dans Timmetise chambre des Ardinghelli, la tête pleine des visions d'un autre âge.
Le lendemain était un dimanche; la ville s'éveillait plus animée; de la campagne on arrivait de toutes parts pour la messe, et la collégiale, si solitaire la veille, était remplie d'une foule à la tenue grave et simple, qui ne rappelle en rien ce qu'on voit dans les églises des grandes villes. Beaucoup d'hommes à genoux jusque sur les marches de l'autel ; les femmes accroupies dans la nef, sans chaises ; tout le monde répondant à la voix du prêtre, et au pied de ces murailles couvertes de fresques, où brille çà et là un nimbe d'or éclatant, spetcacle qui ravit à la fois le cœur du chrétien et les yeux de l'artiste. Saint Bernardin, Savonarole ont fait entendre ici leur austère parole et l'auditoire recueilli semble encore les écouter.
La journée se passe vite à voir, à revoir, à se promener dans la campagne environnante, au milieu des aubépines et des fleurs du printemps, à admirer de loin la silhouette de San Gimîgnano, si bien placé au sommet du plateau et dominé par les treize grandes tours j qui survivent aux vingt-cinq qui existaient encore au xvr siècle. Les pentes des coteaux sont couvertes d'oliviers dont la jeune verdure les revêt d'une fine teinte grise ; çà et là quelques cyprès pointus jettent leur note sombre dans le paysage et protègent, là-bàs, de leur épais rideau quelques fermes contre le souffle du vent. Les plans souli*
gués par les brouillards des vallées se perdent à Thorizon. Le soleil se couche; les portes de la cité allument devant la madone protectrice leurs petites veilleuses, prières de la nuit; il faut rentrer. Mais c'est décidément fête aujourd'hui, car un jeune homme passe dans les rues, entraînant derrière lui, au son d'une musette, une douzaine de gamins; c'est la contpagnia martoneittsitcaromana qui rassemble ses auditeurs pour lui faire entendre, dans quelque grange écartée, V opéra intitulé : Arliquino è la Pn'nctpessa. Que nous sommes loin, grand Dieu! de l'architecture de M. Garnier, et, sans en médire, que cela &it du bien I
Demain, après deux jours passés dans cette atmosphère de calme, de silence, en compagnie intime de ces chers Maîtres, les Gozzoli, les Pinturlcchio, les Ghirlandajo, il faudra quitter San Gimignano, avec le désîr bien vif d'y revenir un jour et de 41e pas le retrouver alors trop changé, trop modemïsé. C'est une petite merveille; mais gardons-nous de le dire trop haut. N'envoyons en ce lieu privilégié que les vrais amis de l'art et de la vieille Italie. Le parfum qu'on y respire ne doit pas être prodigué ; il s'évanouirait bien vite dans l'invasion ' de la foule, au contact des indiflférents.
Paul H. Flandrin.
Porte de San Gimignano.