V ANGELUS DE MILLET
Les Chambres vont-elles ratifier l'acquisition de cette toile désormais célèbre? On se le demande avec quelque anxiété.
Nous souhaiterions vivement voir ce tableau entrer au musée du Louvre, mais non au prix énorme de plus de 553.000 firancs.
Que Millet soit un grand artiste, tristement méconnu de son vivant, nous n'y contredisons pas; que V Angélus soit son chef-d'œuvre, c'est possible. Mais si nous nous efforçons de dominer les discussions, les engouements du jour ; si nous essayons de classer cette œuvre parmi celles que nous ont léguées les siècles passés, de lui assigner sa place dans l'histoire de la peinture, il paraît impossible de lui accorder le premier rang.
Cette composition, d'une poésie intense, d'une charmante simplicité, impressionne vivement par sa grande et belle unité ; toutes qualités particulièrement recommandables par ce temps où l'on se laisse amu-
tr2 NOTES D'ART ET D^ARCHEOLOGm
ser par les petits côtés du pittoresque, du rendu mÎQutieux^ du détail; mais enfin la touche n'a-t-elle pas quelque lourdeur, le dessin est-il toujours impeccable ?
Et dès lors, si ce tableau est coté à un tel prix, quelle valeur attribuer aux chefs-d'œuvre indiscutés de ces hommes qui dominent Tart tout entier, Giotto, Léonard, Raphaël, Durer, Rubens, Rembrandt? Parmi les œuvres contemporaines, que vaudrait donc l'Œdipe dlngres, que vaudrait un plafond d'Eugène Delacroix?
Subitement, voici Millet, hier presqu'inçonnu^ devenu un génie sans pareil. Or il y a d*autres génies que le mercantilisme et la réclame ont déjà consacrés ou qu'ils s'apprêtent à porter sur le pavois* Ils auront leur tour. M. Roll, par exemple, qui est un grand pontife pour les admirateurs quand même de l'école dite du plein air, arrivera quelque jour à ses 500.000 firancs. Après lui, viendra M> Dagnan-Bouveret, ou tel autre artiste, de moins haute valeur peut- être ^ qu'il plaira aux charlatans et aux trafiquants d'art de proclamer immortels.
Et l'Etat, c'est à dire le contribuable bénévole, payerait toutes ces fantaisies? Mais non! Un gouvernement n'est pas tenu de se jeter de gaîté de cœur dans les pièges qui lui sont tendus; il doit se défier des réputations surfaites, des grands mots de patriotisme prodigués à tort et à travers, être prudent et savoir attendre les bonnes occasions.
De toutes façons, ce serait un fâcheux précédent. N'avons-nous pas, en eflfet, vu Mi le Surintendant tn-paritbus des Beaux- Arts se griser de son importance et des applaudissements de la galerie, et enchérir allègrement avec l'argent de la France? Il est des hommes sages, les a-t-on consultés? Car enfin nous avons bien vu M. Antonin Proust marcher hardiment au traquenard, mais oii étaient donc les conservateurs du Louvre? On ne les a pas vu apparaître dans toute cette affaire^ et pourtant ils avaient quelque droit à être consultés.
Bref, nous admettons que V Angélus V2À\\q 200*000 francs (il avait été acheté 180.000 francs par M. Secrétan); nous allons même, si Ton y tient, jusqu'à 300.000 francs, ce qui est suffisamment exagéré. Cela met à plus de 200.000 francs le prix des applaudissements de la salle et M. Antonin Proust peut trouver que cela fait son compte. Tout le monde ne sera pas -aussi satisfait que lui, car c'est à tout le monde qu'il incombera de payer ces 553.000 francs, plus les fraîs^ qui ne laisseront pas que d'être considérables. j^ de LA BORIE.
Le Gérant.' Eucéwe BEL VILLE.
Paris. -J.Mersch« imp.22, PI. DMfert-Rocheretu