DRESDE
RESDE est pour moi une ville du xvni* siècle conservant au milieu du nôtre son originalité charmante. Un séjour de onze années n*a pas modifié l'impression première qu'elle produisit sur moi.
J'arrivais par le vieux pont qui relie le quartier de Neustadt avec la vieille ville située sur la rive gauche de TElbe. Vénérable témoin du passé que ce pont du xm° siècle. Ses piles en forme de tours rondes, défient l'impétueux courant du fleuve. L'explosion des mines qu'y pratiquèrent les soldats de Moreau n'en a pu détruire jadis que deux arches.
Dresde et son passé se trouvaient devant moi. En face, le château avec sa façade morne, A droite, le Schlossthurm, l'église de la Cour avec son élégant campanile, l'opéra. A gauche, la terrasse du palais de Bruhl, ses allées verdoyantes et, par derrière, la coupole de l'église Notre-Dame. Le fleuve et les collines boisées complétaient le tableau.
L'extérieur sombre et monotone du Château servait de repoussoir aux formes élégantes de l'église de la Cour et au pêle-mêle des constructions qui bordent la terrasse de Bruhl.
Sans me rebuter de ce manque de charmes extérieurs, je pénétrai dans les cours du Château ouvertes à tout le monde. La renaissance y a laissé des traces de son art gracieux : tourelles aux angles, loggias, bas-reliefs courant le long des frises; le massif beffroi domine le tout.
Là résida jadis une cour brillante. Les Auguste en étaient le centre et s'efforçaient d*y rivaliser de faste avec la cour de France,
C'étaient de fort grands dépensiers que ces deux électeurs, rois de
Note» d'Art- 15 août 1889. — N- ûw
Pologne. Le premier, quî dut son surnom à sa force herculéenne, avait parcouru en prince et en artiste la France et Tltalie. 11 s'éprit des beautés artistiques qu'il y rencontra, des fêtes somptueuses dont il fut témoin, aussi, Tincendie ayant ravagé en 1701 l'intérieur du Château, il résolut de se créer une résidence plus digne d'un Mécène et d'un roi- Sur les plans de l'architecte Daniel Paepelmann s'éleva le Zwinger : ie style rococo (i) enfantait un de ses plus élégants chefs-d*œu\Tc*
Six pavillons reliés par des galeries occupant les trois côtés d'une cour d'une centaine de mètres, tel est le Zwinger. Les courbes et les sinuosités gracieuses du style Louis XV déploient tous leurs charmes dans l'architecture et la décoration de ces bâtiments. L'ornementation en est sobre. Le portique d'entrée, surmonté du bonnet électoral, est d'un ravissant effet.
Le rude climat du Nord, puis la nécessité d'abriter des collections obligèrent plus tard à fermer de vitraux les arcades des galeries. Ce qui leur a fait perdre beaucoup de leur légèreté primitive.
Une illusion de l'électeur-roi fut de s'imaginer que le ciel de Dresde était celui de Florence et que la Saxe pouvait offrir les mêmes ressources que la France. Dans sa pensée son merveilleux Zwinger {2) devait être la cour d'entrée d'un palais qui, occupant la vaste place entre l'église de la Cour et l'opéra actuel, se serait étendu jusqu*à l'Elbe,
La brutalité des chiffres montra à Auguste le Fort rinaniié de ses somptueux projets. Le palais rêvé ne vit jamais le jour.
Le quatrième côté du Zwinger resta béant jusqu'au moment oùTarchîtecte Semper ferma brutalement le quadrilatère et y construisit le monument correct et simple qui abrite la galerie de peinture.
Auguste III, héritier de la passion de son père pour les arts et le faste, fut le fondateur de cette riche collection. Il est donc juste de reconnaître que si ces princes prodiguaient Targent, ils savaient parfois en faire bon usage. Le ministre de Bruhl fut l'auxiliaire intelligent du roi son maître dans la formation de cet incomparable trésor.
Quel cœur d'artiste ne palpiterait pas en pénétrant dans ce sanc^ tuaire de l'art. Là, dans le demi-jour, apparaît radieuse la Madone de
1. Je ferai remarquer que le nom de style rococo n'a pas, eo Allemagne^ le sens fâcheux que quelques-uns pourraient lui donner en Franee.
2. Zwinger est la vieille expression employée pour désigner une cour eatource de murs, un enclos.
Saint-Sbcte. Là, la Madone de Holbein abaisse sur TEnfant-Dieu son regard tendre et pieux. Que de noms immortels, que de chefs-d'œuvre, depuis les grandes toiles des Italiens jusqu'aux petits Hollandais! Et qnel noble héritage le siècle du rococo a légué à la Florence de TElbe,
Tout près de là Téglise de la Cour.
Il fut un temps^ — et c'était précisément au début du xvnr siècle, où raecteur de Saxe, rentré dans le giron de l'Église, n'avait pas le droit, DU du moins la faculté, de pratiquer sa religion à la face de son peuple, La tolérance luthérienne s'arrangeait de manière à ce qu'il en fût ainsi. Le prince avait dans son château une étroite chapelle. Plus tard ce fut dans une salle abandonnée par l'opéra que se célébrèrent les saints mystères.
Enfin sous Auguste III s'éleva l'église actuelle de la Cour. L'architecte et les maçons eux-mêmes furent appelés d'Italie (i). Son style est d'une simplicité élégante. Sa forme est celle d'un quadrilatère dont les angles arrondis sont terminés chacun par une chapelle. La corniche est surmontée de statues, comme au nouveau Louvre. Au-dessus du portail s'élève un gracieux campanile formé de plusieurs étages de colonoettes et surmonté d'un toît en forme d'oignon , comme disent les allemands.
L'absence de toute peinture et dorure rend l'aspect intérieur un peu froid. A Raphaël Mengs sont dus les tableaux qui ornent les chapelles* Son « Ascension », du maître-autel, est justement admirée.
Une galerie règne autour de l'église, au-dessus du couloir qui sépare la nef principale des nefs latérales. Dans la partie de cette galerie qui surplombe le chœur s'ouvrent les « oratoires » de la faïmlle royale.
C'est là qu'on voit pieusement agenouillés le roi, la reine, les princes et princesses de leur maison, recueillis et priant, tandis qu'au côté opposé, à la vaste tribune de l'orgue, l'orchestre et les chanteurs de la chapelle royale préludent tumultueusement à la grand'messe de onze heures.
Encore un legs du xvm^ siècle, cet ensemble admirable que Ton nomme la chapelle du roi. Qui l'a entendue interpréter les chefs-
i> Les ouvriers qui travaillèrent à rédificatîon de Péglise coostruisireat tout près de là^ au bord de TBlbe, un groupe de maisonnettes basses qui porte encore le nom de village italien.
d'^ceuvre des maîtres italiens et allemands, ose à peine lui faire le reproche d'être quelque peu mondaine et dé n'exécuter parfois rien moins que de ta musique sacrée» Ces violons et ces cantatrices, que j*aî entendus à Topera, me rappellent un peu trop le temps des marquises pimpantes et des galants marquis. On voudrait toujours les entendre!,,, mais pas dans Tenceinte sacrée.
Avant de quitter Téglise de la Cour une mention aux suisse portant la livrée royale, auxquels il ne manque que d*ètre poudres à frîmas pour appartenir au siècle dernier, et aux cloches qui doivent à Napoléon T^ la faveur de pouvoir se balancer dans les airs.
L'empereur étant un jour à Dresde s'étonna de n'entendre aucun son s'échapper du clocher qu'il apercevait de sa fenêtre. « Sire^ lui fut- il répondu, notre église possède bien des cloches, mais elles sont encore à terre. » Par égard pour les susceptibilités protestantes, toujours promptes à s' effaroucher, on n'avait poîntosé jusqu àcejour les hisser à leur place. cEh bien 1 dit l'empereur, je veux dès demain les entendre. » Et le lendemain les cloches furent entendues au grand déplaisir des êvangéltques.
Les seules églises protestantes qui méritent l'attention de Tartiste ont été prises aux catholiques au temps de Luther.
D'abord Notre-Dame (i) réédifiée au xvm® siècle. Elle forme un octogone régulier. Une coupole de pierre terminée par une lanterne à jour et flanquée de quatre clochetons fort bas la surmonte. Cet édifice est d'un excellent effet dans l'aspect général de la ville.
Frédéric II de Prusse, il est vrai, ne semble pas avoir été de cet avis. Sur le point d'entrer dans Dresde ce roi peu artiste disait à ses canonniers : t Abattez-moi cette vieille cafetière 1 »
A rintérîeur de Notre-Dame, un fouillis de bancs : des échafaudages montant presque jusqu'à la coupole et qui sont, parait-il, des tribunes.
La haute tour de l'église de la Croix domine la place du Vieux Marché. Ce monument, ravagé par les flammes au siècle dernier, fut reconstruit dans le style de l'époque, mais sur un plan très sobre de détails. Il intéresserait peu, s'il ne rappelait au coeur catholique un douloureux souvenir. ,
u Son nom en allemand est Frauenkîrche. M. Tissot, dans son < ATlemagne amoureuse * !e traduit trop à la lèg^e par Eglise des Femmes. »
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' La chapelle primitive, qui fut le berceau de cette église, avait reçu en don de Constance d'Autriche, première femme de Télecteur Heiwi miustre, une parcelle de la vraie Croix. Cette relique insigne attirait au sanctuaire un grand concours de fidèles. A tel point qu'en 1319 le Souverain Pontife accorda quarante jours d'indulgences à quiconque contribuerait à la réparation du pont de TElbe et faciliterait ainsi le passage des pèlerins. D'après la tradition populaire la croix était arrivée à Dresde en flottant debout sur les eaux.
Quand vinrent les jours sombres de la réforme, le sanctuaire fut profané et le bois précieux en fut arraché. Qu'est-il devenu? Nul ne le sait.
De nos jours, Dresde a vu s'élever plusieurs églises. L'esprit de clocher des nombreuses sectes protestantes, le zèle des pasteurs, la religiosité des habitants ont rendu nécessaires ces 'constructions. En général, les architectes. Saxons cultivent un gothique et un roman de haute fantaisie et d'un goût douteux. L'église protestante de Sainte- Sophie est une preuve de l'impéritie de ses restaurateurs. ^Ses deux flèches parallèles sont hors de proportion avec les tours qui les supportent et de plus dénuées de grâce.
L'église russe, — une miniature, — est le seul monument religieux vraiment gracieux et bien proportionné que notre siècle ait donné à Dresde.
J'ai parlé au début de la terrasse de Bruhl. Le ministre d'Auguste III avait transformé en jardin le terre-plein du bastion derrière son palais. Cette terrasse a conservé sa destination première : ^e est le rendez-vous de quiconque aime l'air pur et les beaux sites.
Les soirs d'été, quelles douces heures j'ai passés là à écouter l'orchestre du Belvédère auquel répondait de l'autre rive la musique militaire de quelque jardin public, tandis que les fanaux colorés des embarcations glissaient mystérieusement sur le fleuve!
Au-delà, la synagogue, œuvre de Semper : discrète, sombre, semblant craindre le jour; pleine de caractère avec ses étroites fenêtres et ses dômes bas*
Quatre groupes décorent le vaste escalier qui donne accès à la terrasse de Bruhl : le matin, le jour» le soir et la nuii. Intense est la poésie de ces créations, de la Nuit surtout, personnifiée $ous les traits
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NOTES D'AKT & D'ARCHBOLOGIE
d'une femme voîlée, rêveuse et pensive. Pourquoi faut-il que la pierre ait été dorée !
Schilling est l'auteur de ces admirables groupes ; il partage avec Hœhnel la première place dans l'école allemande contemporaine. Les quatre statues assise qui décorent la façade de l'opéra : Gœthe, Schiller, Shakspeare et Molière sont de son émule. La touchante amitié de ces deux maîtres rappelle par plus d'un trait l'intimité des deux grands poètes de Weimar. Schilling et Hœhnel se formèrent dans l'atelier de Rietschel, le créateur de la nouvelle école de sculpture. Les œuvres de ce dernier sont exposées dans un palais, en dehors de la ville, centre d'un agréable ensemble de bosquets, de parterres et de lacs que l'on nonmie le Grand Jardin.
Le style rococo déploie toutes ses grâces dans ce joli palais. On le retrouve parfois plus simple, parfois marié au style de la Renaissance dans le palais Japonais, dans les façades et les pignons de maintes demeures seigneuriales ou bourgeoises, — lé palais de Bruhl, Thôtel de Saxe, — enfin dans les balcons fermés qui saillissent curieusement à l'angle des rues ou sur le devant des maisons.
Le xvnr siècle survit dans l'étiquette et les fêtes de la cour, dans les costumes des courtisans et des pages comme dans la livrée des valets. Ces chaises à porteur qu'utilisent encore les dames fidèles aux vieux usages; ces trompettes, ces heiduques, ces fourriers royaux qui "s'en vont par la ville porter les ordres et les invitations de la part des maréchaux, mille usages, mille impressions, mille riens, rappellent ce brillant passé.
Dresde est une douairière fort coquette, charmante dans sa grâce vieillotte, rieuse sous ses cheveux blancs, jeime toujours malgré son grand âge : elle aime à se mirer dans l'Elbe. Grande artiste» sans l'avoir jamais su, elle se plaît à causer de son jeune temps. Ayant essayé de vous la dépeindre, peut-être vous conterai-je un jour quelque chose de ce qu'elle m'a dît.