‹ Notes d'art et d'archéologie (volume 3)Chapitre 29 sur 77 · A. BÉCHET · texte numérisé non relu

A. BÉCHET

COUP D'ŒIL vSUR L'ART RELIGIEUX

AVANT, PENDANT ET APRÈS LA RÉVOLUTION (l)

Sous le nom d*art chrétien, nous comprenons aussi bien la poésie que la sculpture et la peinture et tous les autres arts. . ; L'art chrétien a eu, en France, des hauts et des bas. Il y a d*abord

' le splendide épanouissement du xm® siècle. La Grèce a le Parthénon ;

nous avons la Sainte-Chapelle, qui est Tarchétype de Tart chrétien.

Mais, après ces splendeurs, le sentiment religieux a bien vite faibli ckms l'art français. Je n'en citerai qu'un seul exemple, et très triste : au XV® siècle, un peintre célèbre représentait la sainte Vierge sous les traits d'Agnès Sorel.

Au XVH® siècle, Tart français s'est singulièrement relevé sous toutes les formes. Dans la peinture, nous avons eu Poussin, Philippe de Champagne et surtout Lesueur. Le tableau de la Prédication de saint \ Paul, qui est au Louvre, ne déparerait pas la collection des cartons

\ peints par Raphaël pour la vie des apôtres. Et, ce qui est très signifi-

[ catif pour exprimer combien l'art chrétien répondait alors aux senti-

\ ments de la nation, ce tableau a été oflfert à l'église Notre-Dame de

\ Paris par la corporation des tapissiers et des merciers.

r Sous le rapport de l'architecture, nous avons eu, à la même époque,

des monuments très remarquables, dont le meilleur peut-être est le dôme des Invalides, I . Quand nous arrivons au xvni* siècle, il s'opère un grand change-

; ment. Pour exprimer les diflférentes époques de l'art religieux en

Fxance depuis le XVIII* siècle, on pourrait dire qu'il y a le crépuscule^ } la nuit et V aurore. Au 'X.VlW siècle, nous entrons dans le crépuscule.

Four vous faire comprendre ce ciu'était l'art à ce moment, je vais comparer les deux manières dont un même sujet a été représenté au XVII® et au xvm® siècle : c'est le sujet d'Esther.

Esther se prépare à aller auprès d'Assuérus, et elle y risque sa vîe. Dans la tragédie de Racine^ Esthcf s'y prépare par la prière, et

X* Communication adressée au Congrès catholique de 1889 par le Président de la Société de Saint-Jean, M. le baron d'Avril.

NOTES d'art BT D'ARCHëOLOGIE

fe

d'abord par la prière collective. Elle invite les jeunes Israélites à se réunir pour prier Dieu. Vous avez tous dans la mémoire ces admirables strophes :

Déplorable Sion, qu'as-tu fait de ta gloire?...

Vous le voyez, tout en Dieu et par Dieu; voilà ce que j'appelle de l'art chrétien d'une grande époque.

Si nous passons à la manière dont le sujet a été représenté dans le siècle suivant, il y a une bien grande différence. Je prendrai pour terme de comparaison un tableau qui a quelque mérite technique, et qui a été popularisé par la gravure, même la tapisserie. C'est toujours la préparation d'Esther à se présenter devant Assuérus. Mais, au lieu d'une prière, nous avons une toilette. Dans un accoutrement à peine convenable, Esther, l'Esther priante de tout à Theure, est devenue une fille très minaudière et pas très vêtue. Les filles d'Israël, qui chantaient tout à l'heure ce' que vous venez d'entendre, sont devenues des soubrettes très égrillardes , dont on ne voudrait certainement pas comme femmes de chambre dans une famille honnête. On se demande aussi ce que fait là un vieux monsieur, qui est, paraît-il, censé représenter Mardochée. Ce n'est pas à une Esther de ce genre qu'Assuérus eut dît les paroles que Racine lui met à la bouche :

De Taimable vertu douz et puissants attraits! l'eut respire en Esther l'innocence et la paix.

Il est certain que, au point de vue religieux, l'Esther du XVUT siècle est le pendant de l'Agnès Sorel du XV* ; et, pour remooter aux causes, l'Agnès Sorel du XV® siècle est le pendant du soufflet donné au Pape par le messager de Philippe-le-Bel. Ce sont trois profanations, car, lorsqu'on parle d'Esther, il ne faut pas oublier qu'elle est la figure de la sainte Vierge.

Voilà ce que j'avais à dire de ce pâle crépuscule de la fin du XVill* siècle. Mainteuant, arrivons à la nuit.

On ne peut pas accorder le moindre caractère religieux, je nedîiai pas chrétien, aux fêtes et aux cérémonies de la Révolution firaaçaiae : c'était purement carvanalesque. On a, entre autres, la singulière idée de dessiner des costumes romains pour habiller les Français, et cela, au moment où Ton déshabillait les Romains eux-mêmes, dans les tableaux de David, et les Grecs, dans le tableau de Léonidas. On eatead

NOTES D*ART feT D'ARCHEOLOGÎE t2I

souvent parler, danô Targ-ot moderne, de la religion de l'art : je crois qu'on pourrait dire ici « rirréligîon de l'art ». Cela a été un g^rand coup de balai, et, malheureusement, ce coup de balai a entraîné beau^ coup de choses bonnes; la Révolution s'est acharnée à dévaster les débris les plus précieux des âges précédents : elle a amassé autant de ruines que les g-uerres de religion.

La nuit religieuse de Tart n'a pas duré longtemps. , Au commencement du XIX*" siècle, il y a une première époque

I qu'on peut appeler Taube. Je la caractériserai par trois noms : le peintre

Gros, le peintre Prudhon et ce vénérable Alexandre Lenoir, trop oublié aujourd'hui, qui a passé sa vie à recueillir pieusement, dans le Musée des Petits-Augustins, tout ce qui avait échappé au vandalisme protestant et jacobin.

, En 1802 enfin, Chateaubriand vient. Le Génie du chrisizam'sfne a été un véritable manifeste chrétien de l'art. Chateaubriand avait très peu de ressources à sa disposition. Une connaissait pas les peintures de Fra Angelîco : il ne connaissait pas les chansons de gestes, la chanson de Roîand^ les Mystères ; il était réduit à glaner quelques vers chrétiens dans les tragédies de Voltaire, dans Zaïre, par exemple :

Mon Dieu, j'^i combattu soixante ans pour ta g-loire.

Malgré Texîguité de ses ressources, Chateaubriand est arrivé à démontrer une très grande chose : à savoir, que le christianisme n'est

t pas seulement vrai, mais qu'il est beau. On le savait instinctivement

du temps de saint Louis; mais on l'avait oublié depuis, avec le reste. L'année 1802 est le lever de l'aurore. Une fois Timpulsion donnée, on ne s'est plus arrêté. Rio ouvre un nouveau monde de sentiments et d'idées. Montalembert arrête d'une main les dernières convulsions du vandalisme; de l'autre, il fait revivre l'idéal du moyen-âge, dans ^ la femme chrétienne avec sainte Elisabeth et dans les moines d'Occi-

I dent. Cauraont popularise rarchéologie, qui va réunir demain son

cinquante-sixième congrès. Flandrin et Orsel apparaissent. Les savants exhument tous ces précieux débris des poésies du moyen-âge, de cette époque lumineuse que»Boileau.a appelée : c les siècles grossiers »^ Viollet-le-Duc, Didron, Vitet mettent la science et le goût au service de l'art relijgfieux — deâ monuments qui menacent ruine, sont restaurés.

NOTES ÎJ^AKT ET D'ARCHÉOLOOrE

En même temps, la mosaïque est remise en honneur. L'art décoratil entre dans une voie où il peut reproduire bientoi<des -travaiix comparables à ceux des plus belles époques de Tart.

Il y a aussi rimagerie. Elle a de bonites intentions ; le reste viendra.

En somme, on a beaucoup fait, mais'il reste- beaacotip à faire; il reste aussi beaucoup à ne pas faire. Nous avons une b6ite< aurore, il est vrai, mais ce n^est encore qu urte aurore. Lorsque nous aurons re* trouvé dans Tart la véritable originalité, ce sera le pldnjour. Mais ces choses ne se font pas toutes seules ; il faut y travailler ; et, permettez* moi de le dire en terminant, la société française, même catholique a deux grands écueils à éviter, au point de vue du maintien et du fonctionnement de Tart : d'un côté, rindifFérence, de l'autre la frivolité. Si j'avais eu à présenter un vœu, je l'aurais formulé ainsi : nous devrions secouer rindifférence et répudier complètement la frivolité, dans le domaine des arts.

I !"♦*£?•> ''rvo',*

TOLEDE

E ne prétends pas avoir découvert Tolède,' encore moins ai-je rinted* tion de donner ici aux touristes idn guide détaillé des chbsesque doit y visiter tout anglais cèfUscieniûëux, avec historique abrégé' des mouu^ ments et adresses des hôtels confortables ; je ' voudttws : ; seulement noter les impressions profondes et délicieuses que j'ai ressenties dans cette ville aux murailles dorées, que son pavé pointu a sauvegardé des bienfaits trop modernes de la civilisation, des tramways et de la lumière électrique.

Aussi bien les déceptions artistiques ne manquent pas eti Espagne,

NOTES d'art et P' ARCHÉOLOGIE I23

o*est bien fini des costumes éclatants et des costumes pittoresques, on s*habiUe à la. Française, on y joue Topérette et on y entend les musiques militaires, comme je l'ai entendu à Valence, exécuter une fantaisie sur la Jlfa^^^Z/tf, en Thonneur du Saint-Sacrement. — Tolède, la ville des Romains, des Maures et de Charles-Quint n*a pas échappé complètement au souf&e égaUtaire qui envahit le monde et a porté rhahit aoir et le chapeau haute forme jusque sur le trône du Japon, mais le décor est si charmant, les souvenirs qu'on y heurte à chaque pae accrochés à un rocher rouge, à un pan de mur en ruines font presque pardonner aux habitants leurs complets à carreaux jaunes ; après tout, peut-être est-ce parce qu'on les publie un peu.

C'est après quatre mortelles heures d'un trajet en chemin de fer à travers le paysage le plus nu, le plus désolé, le plus poussiéreux qui soit, que l'on arrive de Madrid à Tolède ; de loin la masse imposante de l'Alcazar, rebâti au XVI* siècle, récemment transformé en école militaire et plus récemment encore (en 1887, je crois), brûlé de fond en comble, domine la silhouette massive de la Ciudad de los Reyes^ la Mère des Villes.

Au pied du rocher immense le chemin de fer s'arrête ; deux ou trois carrioles insuffisamment rembourrées se partagent les voyageurs, et, c'est au galop fou de quatre rosses au cuir râpé, à l'ossature plus aiguë que les quartiers de pierres sur lesquelles elles bondissent, que nous escâiladons des côtes fantastiques, risquant à chaque détour d'accrocher la voiture rivale que nous avons dépassée et dont le condcQtenir n'aurait aucun scrupule à nous culbuter du haut des murailles pour pcourer la supériorité de son équipage.

Le pont d' Alcantara orné de ses deux portes ; l'une, celle de Charles- Quint surmontée de pinacles et de boules, majestueuse dans son luxe lourd, l'autre, celle des Maures, massive et crénelée, superbe de solidité et de gravité simple, enjambe le lit de pierre où se débat le vieux •Tage tout jaune, frangé de liserés blancs d'écume et c'est alors un spectacle inoubliable que celui qui, subitement, et comme derrière un rideau déchiré arrache au plus sceptique une exclamation de stupeur. ♦*— Les roches rougeâtres, orangées de tous les tons de l'ambre, puis devenant grises jusqu'au bleu impalpable, se perdent à gauche, en fouillis étrange et d'une sauvagerie curieuse ; les murailles crénelées, qui rampent sur elles, sinueuses comme un reptile, semblent, ainsi que

f le caméléon de la fable avoir £HÎs.leUr couleur en y restant collées.

Les hommes ont bien ici vraiment complété Toeuvre de Dieu et ces

tours, aujourd'hui ruinées, ces restes de murs imposants toujou];s,

ajoutent à la grandeur du tableau ; mais cette teuvre des hommes, Dîeit

Ta retouchée à son tour et seule sa palette a des tons si riches ; c'est

r. lui qui a coiffé d'une touffe d^herbe grise le bastion démantelé et pique

; un pompon de fleurs jaunes au tympan noirci de la porte mauresque.

t A droite, un panorama superbe; au-dessus d'un troupeau de

î/ maisons à toit plat, une masse carrée et lourde : Thôpital; un rubatl

[;* d'argent : le Tage; un tapis jaunâtre, brodé d'arabesques vert foncé;

la campagne; un mur immense de lapis lazuli : le ciel.

I Et pendant que les chevaux escaladent la route tortueuse, le coup

j d'oeil change à tout instant; c'est une suite de tableaux à chacun des-

^ quels rien ne ressemble moins que celui que Ton vient d'admirer. L^

j;^ carriole s'engouffre avec fracas sous une arcade mauresque flanquée

de deux tours, un bijou de l'architecture arabe, la Puerta del Sol,

.1 longe quelques instants encore la. muraille à pic et débouche sur une

L- petite place coquette entourée de maisons blanches, plantée d'arbres^

F de fleurs et où le soleil d'Espagne fait briller les petits cailloux pointus

L qui servent de pavés, comme des dents de jeunes loups — c'est le

r Zocodover. — Depuis les conquêtes de l'esprit moderne on l'appelle

Y, Plaza de la Constitucion ; qu'on me permette de préférer le nom arabe-

^ Les hasards de la route m'avaient donné pour compagnon un

f* Italien, touriste comme moi, amateur passionné des choses d'art et

\' causant fort agréablement dans le français le plus pur ; c'est avec lui,

K qu'après un déjeûner fort bien accueilli et malgré la température de

[; four à verrier qui tenait enfermés chez eux la grande majorité des

Tolédans, que je commençai à travers les petites rues tortueuses de. la

ville une flânerie délicieuse dont je ne me serais, je croîs, jamais lassé. —

Les unes montent à pic, les autres descendent brusquement ; souvent

en étendant les bras nous touchions les deux murailles ; ici, il faut en-

' jamber trois marches, là se cramponner à une rampe pour ne pas

arriver trop vite au bas d'une pente glissante.

Au-dessus de nos têtes, un frôlement léger parfois; c*est une main qui écarte les stores, un œil qui se hasarde à travers les grilles contournées des balcons et des fenêtres en saillie ; le bruit de nos pas , insolite à cette heure trouble la sieste générale.

ja6 . NOTES D'ART ET D' ARCHÉOLOGIE

Quand les portes massives ornées de clous énormes de marteaux forg-és d'un goût étrange ou gracieux sont entr 'ouvertes, nous apervons Icpatzo encombré de lauriers roses, d'orangers, d'oeillets parfumés, pressés. autour d'une fontaine qui gazouille dans une vasque de marbre ou de pierre. Un vélum d'étoffe ou de paille tressée couvre la petite cour et y entretient la fraîcheur dans une demi-obscurité charmante^ Le soleil qui dore les toits et cuit les murailles ne peut là que tracer sur les dalles des raies blanches et des arabesques à travers les défauts du tendïdo.

De temps en temps la muraille s'élève plus haute, percée de fe« nêtres plus rares, c'est un couvent, et puis encore, des portes basses; blasonnées, encadrées de pierre pétrie fantastiquement, A^^ moucha^ rabtes accrochés comme des cages, des fenêtres grillées à travers lesquelles les œillets passent leurs longues tiges bleutées et leurs pompons rouges ou jaunes aux couleurs espagnoles. La rue débouche parfois sur une petite place ornée d'arbres, de bancs, de fleurs, et qui sera charmante ce soir, mais il est midi, passons vite, en bénissant les architectes tolédans et leurs rues étroites ou le soleil n'a point ses aises.

Notre première visite fut pour la cathédrale, écrin merveilleux de merveilles sans nombre.

Encaissée de tous côtés, tant par les reliefs du sol que par- les. maisons, qui grimpant, les unes sur les autres, semblent de loin revêtiii le colosse de pierre comme d'une croûte madréporique, l'aspect, extsérieur en est assez confus et déroutant* Les styles les plus divers y sontconfondus d'ailleurs et les colonnades froides de Philippe II y figurent entre deux portes découpées du plus riche gothique^

Après nous être heurtés à trois ou quatre grilles fermées, avoir en* filé des ruelles tortueuses qui se terminaient brusquement en cul-de^^saç au moment où nous croyions toucher au but, nous finîmes par arriver entre deux haies de mendiants de tout âge, couchés sur le pavé incaià^ descent dans des haillond couleur d'amadou, à Tentrée d'un cloître sur lequel s'ouvrait une des portes de la cathédrale* — Le cldctre sur lequel donnent les fenêtres de l'archevêché entoure ua jardindélicieux, ombragé de grands arbres, pleins de fleurs, avec, au miUëa,' une fontaine jaillissante ; les murailles sont peintes de fresques daod» le goût du xyni'' siècle dont Teffet est assez h^ireujç et ces abords

KOTES D'ART ET D'ARCHBOLOGIB

gracieux, d'un charme discret rend plus saisissante encore l'impression «révère et majestueuse produite par le lieu saint lui-même.

Avec ses cinq nefs colossales, ses piliers gigantesques formés de côlonnettes d'une grâce impeccable, la richesse prodigieuse de l'ornementation des chapelles qui l'entourent, ses trésors de toutes sortes^ ses reliques vénérées, l'antiquité de son origine que l'on fait remonter aul*"^ siècle de notre ère, la cathédrale de Tolède est un monument umque en Espagne. Burgos est aussi riche, Séville, Cordoue ont leurs mérites spéciaux, Tolède a de plus une au réole de légendes héroïques ou religieuses dont on retrouve à chaque pasJes traces et diaque pierre en raconte une, touchante ou terrible, parfois éclairée d'un sourire, souvenirs des temps où la foi était trempée comme les lames.

C'est de 1227 que date la cathédrale actuelle. Trois autres l'avaient précédée. La première aurait été batte du vivant fnême de la sainte Vierge par Elpidius second évêque de Tolède; détruite sous Dioclétien en 227 elle aurait été reconstruite par ordre " de Constantin vers 312.— C'est celle-là que les Maures transformèrent en mosquée. — Eafin le saint roi Ferdinatid posa lui-même en 12 27 la première pierre de l'édifice tel que nous le voyons aujourd'hui, et dont le plan primitif, chose rare dans les monuments de ce genre, a été suivi avec une exactitude paffÊiite jusqu'à Tachèvement total de la construction. Bien des parties y ont été ajoutées après coup, sans doute, mais sans nuire à l'harmonie générale»

Malheureusement, l'habitude constante dans les églises d'Espagne d^entourer de murs et de grilles le choeur et le sanctuaire ne permet pas d'embrasser l'ensemble de Tédifice, et cette coutume est aussi fâcheuse au point de vue artistique qu'au point de vue religieux. Ces dispositions s'accordent mal avec nos habitudes et je suis tenté de dire qpi-riles ne sont pas xligne^ du Dieu qui marchait dans ce peuple € serré

Une rue à Tolède.

de toutes part » et dont chacun pouvait toucher le manteau. Ici la foule est en dehors du lieu où se passent les saints mystères ; de la pompe des cérémonies, elle n'entend que l'écho et ne voit briller l'or des ostensoirs qu'à travers l'entrebâillement d'une porte où les bsu-reaux d'une grille que franchissent seuls les prêtres et... les voyageurs moyennant i peseta.

Un volume ne suffirait pas à décrire la magnificence de détail des chapelles, de ce rétable gigantesque, tout en bois sculpté, peint et doré, tellement compliqué qu'il en est une fatigue pour Timagination qui se débat comme dans les calculs d'un cauchemar ; des ciselures de la muraille de pierre entourant le sanctuaire, peuplée de rois, d*ariges, de saints, d'animaux grouillant dans une végétation folle, habitant des niches de dentelle et des palais de filigrane ; des sacristies regorgeant d'étoffes précieuses, de reliquaires d'or et d'argent ruisselant de l'éclat des cierges, et surtout rien ne pourrait rendre l'éblouissement, le sentiment d'admiration imposé à un tel degré que c'est comm'e un soulagement quand une faute de goût vient frapper Toeil et détendre l'esprit. Cette note discordante est à Tolède le transparent^ entassement prodigieux de consoles, de cassolettes, de bras, de jambes, de nuages tortillés, de draperies volantes, d'auréoles, d'ailes, qui représente, paraît-il, la sainte Cène, et qui forme extérieurement le fond du sanctuaire.

C'est du rococo espagnol, le plus exécrable des rococos du monde.

Un mot de la chapelle mozarabe, fondée pour perpétuer à côté du rite grégorien la pratique du rite antique suivi par les populations chrétiennes pendant l'occupation des Maures. Des fresques anciennes parfaitement conservées et représentant des batailles sont le seul intérêt artistique de cette chapelle, dont l'attrait véritable est la curiosité de son origine.

Autour d'un des piliers de la nef, avec un luxe considérable de grilles, une chapelle a été bâtie, entourant le pilier sur lequel, d'après la tradition, la sainte Vierge posa son pied lorsqu'elle apporta à saint Udefonse la chasuble miraculeuse. Ce n'est pas toutefois dans cette église qu'eut lieu l'événement, mais dans celle des Goths, qui l'avait précédée ; l'emplacement du miracle a été cependant scrupaleusement respecté.On ne peut approcher du saint pilier ; aussi les

fiflèles se contentent-ils de le toucher du bout des doigts qu'ils baisent ensuite.

En sortant de la cathédrale, nous reprîmes notre course, comptant sur le hasard, qui est le meilleur des guides, pour trouver des coins pittoresques et des sensations inattendues,..

Nous franchissons la porte ou plutôt les deux portes juxtaposées dé Visagra (vza salera) ^ la vieille, celle des Arabes, massive et sans ornements, celle de Charles-Quint, flanquée de deux tours rondes J

énormes, surmontée d'une aigle gigantesque en bas-relief, et nous --;

nous trouvons hors la ville, sur une promenade fort bien entretenue, ^•

ma foi, j'allais dire trop bien entretenue.

Le soleil commence à baisser et le paysage s'anime, nous croisons sur la route des ânes chargés d'herbe, que poussent des paysans en bronze drapés de haillons majestueux; ils ont en main des bâtons ^

longs comme des lances, et en les voyant disparaître sous la porte aux arcades mauresques, nou^s oublions que celles-ci sont habitées par t

des douaniers galonnés, et nous pensons au roi Galafre, dont le palais -■

ruiné dresse en face de nous ses murailles roussies, aux fenêtres ^

béantes, qui nous regardent comme les orbites d'un squelette. "j^

Et nous longeons sur le rocher l'enceinte de la viHe ; des murailles, -^

des tours, qui tantôt baignent dans le fleuve, tantôt s'en éloignent en |

s*élevant à une hauteur prodigieuse comme pour défier ses tourbillons. /^

Un pont merveilleux, celui de San Martin nous permet de passer j

sur l'autre rive et voici devant nous San Juan de los Reyes avec ses ^

murailles couvertes de chaînes ; ce sont celles des prisonniers chrétiens " j

de Grenade; voici la flèche de la cathédrale qui s'enfonce dans le ciel *T

irisé, et puis, les murailles jaunes, les toits roux, gris, bleus, les pentes \

galonnées de verdure, les arbres des jardins qui font une frange fon- ^ cée à la crête des murs ; un seul bruit, le Tage qui se roule sifr son lit de sable et mord les arches du pont; des âniers' passent encore

en <5hantant et leur voix nasillarde est bien Pharmonie désirable, f

discrète et qui semble recueillie devant la majesté du lieu. Quand nous 1

rentrons dans la ville, il fait nuit, le Zocodover est envahi par une '^

foule grouillante, piaillante, multicolore où l'uniforme des élèves de A

récole d'Artillerie met des notes brillantes. Les éclats de rire, le i

bruissement des éventails, les conversations gutturales couvrent '^

presque le bruit de la musique qui joue au milieu de la place. Çà et là ;

des marchandes de rafraîchissements promènent leur boutique, sorte de panier ou de petite table en étaiil luisant toute garnie de bougies et de petites lanternes aux verres de couleur; au milieu de la façade d'une maison qui fait le centre de la place, une grande niche est ouverte dans laquelle est une image de la sainte Vierge, tenant le corps de Notre-Seigneur sur ses genoux, des cierges brûlent devantelle. Du haut de la terrasse qui domine la plaine, la Vega toute piquée de petites lumières semble un tapis de velours noir brodé de paillettes d'or, comme le ciel, de satin bleu tout pailleté d'argent. Le bruit s'apaise peu à peu, nous rentrons dans nos chambres d'auberge blanches et nues comme des cellules et pour nous bercer uae chouette jette son cri plaintif. C'est le dernier habitant d^une tour mauresque ou peut-être même du palais désert de la belle Galiana qui fut reine de France, épouse de l'empereur Charles à la barbe fleurie

Il faut un mois pour visiter Tolède ; Santa Maria la Blanca, mosquée, synagogue, puis église, avec ses arcs mauresques, ses fines dentelures de stuc, ses gros piliers octogones aux chapiteaux fouillés ; rhôpital Santa^Cruz, les ruines romaines de toutes sortes, amphithéâtres^ bains, souterrains, les alcazars, le cloître de San Juan de las Reyes, une merveille du XV® siècle que l'on restaure actuellement, et les mille et mille coins ignorés que les guides passent sous silence et les points de vues rares, les pierres rouillées aux souvenirs charmants ou terribles.

Artistes, poètes, vous aimerez Tolède, et comme moi vous sentirez que vous y laissez un peu de votre cœur en voyant fuir à l'horizon les hautes murailles témoins des luttes épiques du haut desquelles les Tolédans modernes, armés de longues gaules, pèchent les hirondelles à la ligne, (i)

E.-C. Belvdlle.

I. Un fil enduit de glu suspendu au .bout d^une longue canne à pèche et auquel on attache une hirondelle vivante compose tout Tattirail de ce sport originaU — Recommandé à Tadministration de la Tour ËifiFel. E. G. B.

i: IMITATION DU R. P. VASSEUR

Un religieux, homme d'infiniment d'esprit me disait un jour : « J*aî douté une fois de l'existence de Dieu ; c'est quand j'ai vu brûler la bibliothèque de Strasbourg et les marchands d'images du quartier Saint-Sulpice agrandir leurs magasins. »

Nous reviendrons quelque jour sur cette question de l'imagerie religieuse tombée au dernier degré de la niaiserie et qui semble créée pour fournir complaisamment un texte aux plaisanteries des incrédules et des indifférents. — J'ai pour ma part, de ^ véritables colères, quand il me tombe sous la main de ces colombes remorquant des cœurs enflammés dans des petits jardins ornés de trois pensées et d'un petit jet d'eau, de ces enfants frisés entourés de moutons plus frisés encore qui sont, à mon avis, plus qu'une maladresse et presque une impiété. C'est pourtant d'un livre d'images que je veux parler ici et ce long préambule a pour but d'expliquer la réclantey j'écris le mot sans honte, que je voudrais lui faire aussi large que possible.

En effet, c'est surtout un livre d'images, X Imitation illtistrée que le R. P. Vasseur vient de publier chez Letouzey et Ané, Paris, ruedu Vieux- ^^ Colombier; mais l'image religieuse lLniÉ<^a traitée de cette façon, devient œuvre d'art, et c'est à ce titre que nous en parlons. Les 600 pagfes de rélégant volume sont ornées chacune d'un sujet différent. La suite des légendes forme un second texte à côté du texte principal, et c'est

ainsi que nous retrouvons les litanies de la sainte Vierge, les litanies des Saints, les principaux points de la doctrine chrétienne, les cérémonies de la messe, etc., etc.

Le P. Vasseur qui n'est pas à ses débuts a su varier à Tinfini ces compositions gracieuses. Nos lecteurs en jugeront par les quelques

exemples que nous avons eu la bonne fortune de pouvoir mettre sous leurs yeux. Nous ne saurions blâmer Tartiste d'avoir emprunté quelques-imes de ses figures aux plus aimés des maîtres chrétiens, la manière dont il les a mis en œuvre lui est d'ailleurs bien personnelle. Ce livre est destiné aux enfants, et c*est là, à notre avis,, le grand mérite du P. Vasseur, d'avoir compris que l'enseignement par l'image devait être artistique et nous avoir prouvé si brillamment qu'il pouvait l'être sans cesser de demeurer à la portée de ceux auxquels il s'adresse... Nous souhaitons le plus grand succès à cet eflFort remarquable.

Là Gérant: Eugène BEL VILLE.

fan». -J Mersch, imp.li, PI. D«oferl- Rocbercau

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