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LA PEINTURE CHEZ LES EGYPTIENS

Mieux que les coutumes et les lois, les arts servent à caractériser les origines des peuples. Les Aryens, ces fils privilégiés de la race humaine, eurent toujours un culte pour les artistes sacrés qui donnèrent corps, sur la toile, dans le bronze ou dans le marbre, à Tidée de la Beauté. Et lesZeuxis, lesTimanthe, les Praxitèle et les Phidias s'enorgueillissaient, certains que les souvenirs de leurs œuvres entreraient plus avant dans la postérité que les bruits de gloire des conquérants.

Les Egyptiens, au contraire, comme tous les peuples affiliés à la race sémitique, ne voyaient dans les peintres que des artisans et des manœuvres venant après les manieurs de pierres décorer les pylônes et les murs de leurs temples ou leurs sombres hypogées.

Us n'obéissaient guère d'ailleurs à des préoccupations d'esthétique. Pour eux les tableaux étaient des amulettes. Aussi, à part les coupoles des temples représentant une cosmogonie confuse ou des scènes destinées à perpétuer le cérémonial immuable des rites, on Jie voyait sur les murs que des peintures rappelant des offrandes faites aux dieux ; et voici pourquoi : c'était une croyance générale chez les Egyptiens que la représentation, l'effigie d'un sacrifice valait le sacrifice luimême. Tant que durait la peinture, le mérite en persévérait pour le donateur ainsi que l'hommage pour la divinité. Aussi, les Touthmès, les Aménophis, les Amen-em-hâ, après avoir immolé des milliers de boeufs « avec toutes les herbes odoriférantes et les meilleurs parfums » ne voulaient pas perdre sitôt le mérite de ces immolations et ils chargeaient leurs décorateurs de reproduire leurs hécatombes ad perpe* tuant memoriam.

C'est ainsi que sur les murs de Mèdinet-Abou, on voit Ramsès III venant rendre grâces à Ammon de la victoire qu'il vient de remporter sur ses ennemis. Il sort d'abord du palais porté par douze chefs militaires sur un palanquin autour duquel se balancent les éventails et les flabeilums, son fils le précède lui offrant l'encens. Viennent ensuite les princes, les fonctionnaires, les guerriers portant les escabeaux qui

Notes tf Art. 15 septembre 1889. — N» 7.

î permettront au roi de descendre de son trône, les musiciens et les fa-

i . miliers. Ailleurs, vingt-deux prêtres portent la statue d'Ammon : le

^, roi marche devant précédé du taureau blanc, symbole vivant de la

t divinité, encensé par un prêtre ; d'autres prêtres ayant au-dessus d'eux

des têtes de chacal, des têtes d'épervier, portent des vases, des tables et les ustensiles du culte. Enfin Ramsès III oflFre de Tencens et des présents au dieu Ammon tout entouré de lotus, symboles de lumière, et de rameaux en fleurs.

Le plus souvent la représentation du sacrifice était précédée de peintures figurant les combats et la victoire qui en avaient été le prétexte. Et ces scènes se multiplient à l'infini dans les temples de Denderah, de Louxor, d'Edfou, de Karnak, comme à ceux de Phila;, d'Abydos ou de Giseh, chaque Pharaon voulant laisser le souvenir de sa munificence et s'en continuer le mérite.

C'était une préoccupation du même genre qui faisait décorer l'intérieur des mastabas et des hypogées. On sait que les Egyptiens divisaient l'homme en quatre êtres différents qui, après leur séparation, tomberaient dans le néant si l'on n'empêchait leur destruction. Le corps rendu incorruptible et enfoui dans les entrailles de la terre devait durer éternellement; mais le double, ce second exemplaire de notre corps, cette forme subtile, éthérée qui ne quittait point sa première enveloppe avait besoin de nourriture pour continuer à être. Dans les premiers temps, on lui apportait chaque année des quartiers de chevreau et de gazelle j mais cela était dispendieux et d'ailleurs on ne pouvait continuer ces offrandes. Alors, comme poiu: les hécatombes faites aux dieux, on imagina de peindre sur les murs des images de nourritures, en expliquant leur provenance, la manière de les recueillir, etc. Et tant que durait la peinture, le Âa était à l'abri du besoin. On imagina aussi pour le distraire de représenter des jouets et divers instruments de délassement; très souvent aussi on y joignait des livres liturgiques, le àvre des morts, le livre de savoir ce qu'il y a dans V enfer, qui avaient le pouvoir d'éloigner les mauvais esprits. Enfin, dans la suite, on prit même le soin défigurer un extrait civil du mort, racontant ses faits et ses œuvres. Le dieu qui pesait dans des balances les mérites des défunts avait beaucoup à faire et aurait pu commettre quelque regrettable confusion qu'il convenait de lui éviter. D'ailleurs comment l'âme et la parcelle lumineuse détachée de la divinité auraient-elles pu venir visiter

de temps à autre la momie et le double, sî leur demeure n^était marquée de caractères absolument particuliers?

On comprend que dans ces conditions les Egyptiens aient eu un mince souci de resthétique. Ils ignoraient presque complètement la spience du dessin et du coloris. Leur art demeura toujours à Tétat d* ébauche. Comme tous les primitifs, ils ne découpaient que la silhouette du sujet et la reportaient sur le fond du tableau. Mais ignorant toutes les règles de la perspective, ils commettaient des anomalies singulières. Ils s inquiétaient peu de savoir si les proportions générales du corps pouvaient être ramenées à des proportions constantes, la pratique seule les leur faisant déterminer par à peu près. Presque tous leurs personnages ont la tête de profil, Tœil de face ainsi que le buste, le tronc de trois quarts et les jambes de profil. Etre animés, végétaux, objets divers étaient rabattus sur le même plan ou superposés à plat sans le moindre souci de l'épaisseur. Ainsi, pour représenter un bassin entouré d* arbres, ils dessinaient le bassin en plan géométral et rabattaient les arbres sur les quatre côtés, les troncs tendant vers le centre. Imaginez un échiquier dont chaque case contiendrait une figure à mi-corps et vous aurez l'idée d'une peinture figurant la phalange égyptienne à la bataille de Jodshou.

Pour les scènes d'ensemble, les différents plans étaient superposés entre eux sans se rattacher par aucun lien. On dirait des hiéroglyphes simplifiés pour être rendus intelligibles au vulgaire.

Lorsqu'un artiste était chargé d'une peinture, le dessinateur venait d'abord et couvrait la pierre d'un crépi d'argile noir et de paille hachée menu, puis il passait sur cet enduit une mince couche de plâtre fin ■ gâché avec du blanc d'oeuf. L'esquisse tracée en petit à l'aide du calame, avec de Tencre rouge ou noire, sur des fragments de calcaire était ensuite reportée et agrandie en carré. Alors seulement arrivait le peintre. Les tableaux monochromes sont les plus rares. L'artiste se contentait d'étendre de grandes teintes plates à l'aide du calame ou d'une brosse en crins; ces teintes étaient uniformes, non fondues entre elles et ordinairement d'un grand éclat. On croirait que les Egyptiens avaient un code de peinture comme celui dont M. Balysis nous parlait ici même, car il y avait certaines couleurs dont ils ne s'écartaient ja» mais. Ainsi le nu était toujours brun foncé pourl'honune et jaune clair pour les femmeSp

« Ils avaient à leur disposition plus de couleurs qu'on ne serait disposé à leur en accorder d'ordinaire, nous dit un trts savant ég^yptologue, M. Maspero, Tancîen directeur du musée de Boulaq, Les plus anciennes de leurs palettes — et on en connaît qui sont de la V dynastie — ont des compartiments séparés pour le jaune^ le rouge, le bleu, le brun, le blanc, le noir et le vert. D'autres, à Li XVIir' dynastie, comptent trois variétés de jaune, trois de brun, deux de rouge et de bleu, deux de vert, en tout quatorze ou seize tons différents. On obte^ nait le noir en calcinant des os d'animaux. Les autres matières employées à la peinture existent naturellement dans le pays- Le blanc est du plâtre mêlé d'albumine ou de miel, les jaunes sont de L'ocre ou du sulfure d'arsenic, l'orpiment de nos peintres; les rouges, de rocre, du cinabre ou du vermillon ; les bleus, du lapis-lazuli ou du sulfate de cuivre broyés. Si la substance était rare ou coûteuse on lui substituait des produits de l'industrie locale. On remplaçait le lapîs4azuU par du verre coloré en bleu au sulfate de cuivre qu'op réduisait en pousièrc impalpable. La couleur conservée dans des sachets était délayée au fur et à mesure des besoins avec de l'eau additionnée de gomme -adragante. »

Nous avons dit que le plus souvent ces peintures ressemblaient à des hiéroglyphes simplifiés : ils s'entremêlaient souvent du reste aux peintures, ainsi que les objets symboliques. Les Pharaons, par exemple^ ont toujours la tête couronnée de l'aspic figurant l'éternelle jeunesse. Ils sont portés sur des sièges ornés d'ailes d'autruche, symbole de justice, le sphynx et le lion les précèdent figurant la sagesse et le courage.

Voilà ce qu'était la peinture égyptienne. Eh bien ! lorsqu'on est habitué à ses singularités, à ses anomalies, on se prend à l'aimer et on ne la voudrait pas autrement.. Quelle adresse et quelle souplesse dans ces lignes jetées au calame, et combien à l'aide d'un simple trait ils ont su rendre l'agilité de la gazelle, la force calme du lion, l'allure pesante des troupeaux! Quelle connaissance ils avaient des relations des couleurs et comme ils savaient les harmoniser malgré la hardiesse des tons juxtaposés! Ces corps, il est vrai, sont raides et gauches, mais leur attitude a quelque chose d'hiératique et de divin. Lorsque Ton considère longuement ces figures immobiles, on découvre je ne sais quelle intention ignorée dans ces bouches toujours souriaates et ce regard

NOTES DWRT et D ARCHEOLOGIE

étrange. Les formes n'ont rien d'humain, elles possèdent une sveltesse et une gracilité qui vous troublent et vous étonnent. Et il vaut mieux qu'il en soit ainsi, car après avoir parcouru les allées interminables peuplées de sphinx accroupis et d'obélisques comme chargées d'un grimoire cabalistique, après avoir pénétré dans ces temples grandioses où n'entrèrent jamais les rayons du jours, si l'on rencontrait au milieu des dieux à tête de chien, à tête de chacal ou d'épervier, une figure vraiment humaine, on serait désenchanté. Car on aime à s'imaginer que ces édifices géants furent construits par les Génies aux premiers âges du monde, et cela diminuerait l'horreur sacrée dont on est saisi en y pénétrant j la detsta daifnona, dont parlaient les anciens.

, A. Delaigue.

Apis III de la xviii* dynastie.

D'après Mariette, le Sérapéum, pi. 3.

LUÎGLISE DE. MAIGNELAY

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