LES DEUX FRESQUES
Entre les vieux piliers, sous les hautes verrières, Dans le triangle nu que laissent les arceaux Et blanc comme un feuillet de livre de prières, Deux peintres tout le jour promenaient leurs pinceaux. Les fresques s'étalaient, jeunes, fraîches, vivantes, Et semblaient prolonger les vitraux empourprés ; Les voûtes par dessus déployaient triomphantes Un large ciel d'azur aux ramages dorés.
Ils restaient là debout, chacun devant sa tâche. L'un sifflait et chantait, Tœil hardi, Tair gaillard; Sa main allait, venait, et, pour toute relâche Sur son voisin parfois il jetait un regard.
Le voisin, lui, tout plein de son œuvre ébauchée. Le bras inertç et lourd restait de longs instants. L'œil sur la place vide et la tête penchée, A l'autre qui riait il répondait : J'attends.
Or l'esquisse était simple : un enfant dans les langes,
Une femme drapée en son ample manteau
A genoux, tout autour une guirlande d'anges
Si naïfs qu'on eut dit l'œuvre du Beato.
Quand son pinceau courait, achevant un visage,
Tout son visage à lui souriait et brillait.
Mais lorsque l'idéal le fuyait au passage
La main tombait sans force et la lèvre priait.
Dans ces moments de peine ignorés du vulgaire.
Étrangement mêlés d'angoisse et de désir.
Souvent l'éclair passait... Espérance précaire I
La main toujours trop tard volait pour le saisir.
Chaque jour cependant fixe sur la muraille
Une teinte plus douce, un contour plus charmant;
Le paysage au fond s'étale et se détaille.
Et la Vierge à son Fils sourit plus doucement.
Quelquefois, fatigué de prier et d'attendre
Il jetait un regard d'envie à son rival,
Ah ! ce n'était plus là sa fresque pure et tendre!
Ah ! ce n'était plus là son suave idéal !
Au lieu des angelots à blonde chevelure
Volant et se jouant en vision de paix,
C'était le sang» la mort, les scènes de torture,
Des hommes demi-nus et des torses épais.
Ah ! plus il les voyait, plus il aimait son rêve,
Son rêve enveloppé d'un chaste demi-jour,
Un de ceux qu'on poursuit longtemps, que rien n'achève,
Qu'on aime éperdument d'un douloureux amour.
Il fallut bien finir, — l'âme étkit énervée ; Pourtant dans son labeur l'artiste s'absorba. L'œuvre avança rapide et, la fresque achevée, On retira le voile et Téchafaud tomba.
La foule fut admise à donner sa critique. On la vit donc venir, passer et se grouper ; Hélas ! on délaissait la fresque trop mystique ; C'est devant le martyr qu'on allait s'attrouper. Chacun disait son mot sur la tragique scène.
Sur la chair palpitante où jaillissait le sang. Sur les coups vigoureux que le licteur assène..., — C'était jour de succès pour l'artiste puissant.
A côté, le sujet était trop peu moderne. — Point de feu, point de vie; il manquait d'intérêt ; Les contours étaient morts, le ton banal et terne... Le pauvre artiste seul et dédaigné pleurait.
Ahl fallait -il plier sous ce faix invisible, Souffrir la longue attente et les doutes secrets. Et puis, l'œuvre enfantée, idéale et paisible. Ne trouver devant soi que des regards distraits ! Pourtant que de travail, de larmes, de prière, Pourtant que de génie inspiré, souriant.
Tout empourpré d'amour, tout joyeux de lumière 1...
i68 NOTES d'art et d'archéologie
Mais le peuple passait... passait insouciant. Le peintre regarda longtemps ce flot qui roule, Ecoutant, épiant le bruit confus des voix.
Mais rien ! . . .
Il sortit donc, s' échappant de la foule»
Lorsque se retournant une dernière fois, Là bas, au fond du chœur, sous la fresque pieuse Qu'il recherchait toujours d'un regard inquiet... — Oh ! que son œuvre alors lui sembla radieuse ! Il aperçut un homme à genoux qui priait.