‹ Notes d'art et d'archéologie (volume 3)Chapitre 48 sur 77 · JEUX DU CIRQUE · texte numérisé non relu

JEUX DU CIRQUE

Une des particularités curieuses de la physionomie de Paris, depuis sîx mois, aura été cette profusion de spectacles et d'exhibitions pittoresques, auxquels le public a montré tant de faveur et dont les journaux d'outre -Rhin se sonteflforcés de faire ressortir le côté frivole, à Tappui de cette thèse, que notre exposition n'était en somme qu'un gigantesque joujou destiné à amuser ce Français enfant qui casse les meubles quand il n'a plus de jouets à briser.

Que l'on ait abusé des aimées et des danses exotiques de tout genre, c'est incontestable; mais n'y a-t-il pas un juste milieu à tenir entre les opinions extrêmes du badaud (de toutes les classes comme de toutes les nationalités d'ailleurs), qui a consacré aux établissement de la rue du Caire les plus longues de ses visites et le philo • sophe un peu sévère, qui n'y a vu qu'une atteinte à la dignité de cette solennelle manifestation qu'a été, malgré ses erreurs, rExposîtîoa de 1889?

Certes il y avait là pour l'artiste une part très large d'impressions neuves et de jouissances esthétiques curieuses; oui, les petites Javanaises bronzées, gracieuses dans leurs posçs bizarres, sous leurs accoutrements pailletés étaient toujours poétiques même au milieu du fracas

des bocks sur les tables, entrevues à travers les envolées de tabliers

blancs desgrarçons de café, même sous les feux électriques, remplaçant

les lanternes discrètes piquées comme des lucioles dans les arbres de

leurs pays, quand les mélopées étranges du Gaamelang- montent dans

les nuits lourdes de là-bas; ouï, elles ont un charme puissant les gita-

nas sauvages, aux yeux d'escarboucles, qui dansent au ronflement

aîgre des guitares en glapissant des chansons folles dans leur paysage

de toile peinte qui rappelle si peu le ciel de Grenade et son soleil; ouï,

les acteurs annamites hurleurs, les Laoutars à la musique endiablée^

les Asiatiques et les nègres de toutes nuances, oui, tout cela était

digne d^arrèter un instant l'attention de Tartiste, ne fut-ce que parle |

côté pittoresque.

Maïs» dans un autre ordre d*îdées, et c'est là que je voulais en venir, l'Exposition a été prétexte de spectacles que je prétends artîs* tiques au degré le plus élevé, dût cette épithète faire sourire un peu mes lecteurs. Je veux parler des courses de taureaux, françaises et espagnoles, de la Buffalo-Bill, et en général des spectacles où Thomme est enjeu dans l'exercice rationnel de toutes ses qualités physiques, et des qualités morales connexes à ces qualités physiques : le sang-froid j rénergie» la décision et les autres.

La Grèce eut ses jeux et ses luttes, Rome ses gladiateurs, Byzance en vint aux courses 'de chars.

Le culte de la beauté physique n'est-il pas lié à celui de la beauté morale, et sans vouloir pousser ma comparaison à Textremej me permettra-t-on cette simple constatation ; L'Espagne, pays de foi, pays chevaleresque a les courses de taureaux, spectacle qui se rapproche le plus des jeux antiques, où le héros, c'est l'homme; l'Angleterre, pays froid, pratique jusqu'à la cruauté, nous a donné les courses des chevaux où le héros est la bête.

On ne manquera pas d'objecter que si les exercices physiques sont en honneur dans un pays, c'est assurément chez nos voisins d'outre- Manche, et à ceci je ne contredis en aucune façon, me contentant de cette remarque, que je parle art et non hygiène, spectacle et non santé publique. Le développement musculaire de Sir X.., m'importe A

peu quand je le vois parcourir nos routes départementales en bicyclette perfectionnée, coiffé de sa calotte à oreillette^ avec ses mollets trop grêles et ses pieds trop grands. Le plus novice des ôanderï/ieros

entrant dans Tarène m'intéresse infiniment davantage et l*impres6ioa de grâce, d*élégance, qui se dégage de sa personne, porte suc vingt mille spectateurs.

Et les boxeurs ?

En effet, ceci est un spectacle, j'ajouterai même un spectacle hideux et aucun de ceux qui ont pu assister à cet épouvantable match n'oserait me contredire. Oui,ily a là développement d'une qualité physique, mais une seule, la force brutale et dans des conditions de bestialité teUe que Testhétique n*a rien à voir avec cet exercice.

n nefaudrait pas ranger davantage dans ce que j'appellerai les spectacles d'esthétique physique les exercices acrobatiques qui sont un développement anormal des forces naturelles.

Os homini sublime dédît, cœlumque tuçri Jussit

J'ai horreur des tours de force qui ne sont que des tours de force.

Je ne referai pas, moi vingt- cinquième, la description d'une course de taureaux espagnole en Espagne ; lire dans Dumas et Gautier, les meilleurs plaidoyers artistiques en faveur de la tauromachie.

Les courses dé taureaux, telles qu'on essaie de les introduire à Paris, tronquées et accommodées à la sensibilité de la Préfecture de police, n'ont plus le cachet spécial de celles dont on les prétend la reproduction fidèle. Nous sommes trop peu familiarisés avec ce genre de spectade pour sentir la différence pourtant essentielle; nous n'avons apprécié, nous autres Parisiens, que le côté purement accès* soire, le chatoiement des costumes, la mise en scène éclatante, le luxe du monimient; la course elle-même n'est plus qu'un prétexte, et la majorité du public pour lequel les plus fameux toreros d'Espagne ont été produits, revient un peu désenchantée, ne conservant le souvenir que de la j>ompe des défilés.

En un mot, c'est la sauce, assez vulgaire d'ailleurs, qui a fait passer le poisson, mets de haut goût auquel notre palais n'est pas accoutumé.

Le Français, et je parle plus particulièrement du Parisien, ne coonait d'autre spectacle que le théâtre. Qu'il s'agisse de littérature, de musique ou d'un spectacle destiné simplement aux yeux, les émotions produites par le théâtre sont purement artificielles et passagères;

NOTES D'ART ET d' ARCHÉOLOGIE lyi

que la musique qui s*attaque plus directement aux sens ait produit sur les masses des enthousiasmes que Thistoire a enregistrés ; qu*un bon gros drame de la génération de 1830 fasse couler les larmes d'un public sans parti pris ; qu'une farce bien tournée, une comédie bien écrite puissent nous procurer pendant une soirée un rire sain, un plaisir délicat, cela n'est pas contestable ; mais il n'est pas moins prouvé que le Casttgat ridendo mores est une plaisanterie et que si le théâtre peut faire beaucoup de mal, il n'a j amais fait de bien, au point de vue moral s'entend.

Les spectacles physiques largement compris, avec une préoccupation d'esthétique constante, ont une portée aussi haute que le plus sagement pensé et le plus magnifiquement établi des drames.

C'est le corps tout entier concourant à servir l'esprit dans les besoins de la vie physique, c'est le développement vers la perfection des moyens à la fois si simples et si complexes que Dieu a mis à sa disposition.

Ici, ce n'est plus la pensée d'un auteur, déjà refi-oidie par le fait même qu'il l'a jetée sur le papier, transformée à nouveau par l'interprète qui la substitue à la sienne propre, qui nous est livrée dans des conditions variant d'aUleurs de jour en jour.

L'homme qui lutte, que ce soit avec un taureau, un cheval, avec son semblable, c'est bien lui-même qu'il nous donne en spectacle ; ses émotions, nous les partageons davantage, parce que nous savons qu'elles ne sont pas factices. Au théâtre, tout étant artificiel, l'émotion ne peut résister à la réflexion ; au cirque l'émotion produite par un fait réel, est réelle et subsiste. Voilàpour l'impression physique, l'émotion des seas ; passons au point de vue psychologique et prenons un exemple.

Quand le matador^ armé de son épée fine comme un dard et de sa iMuleta, un chiffon, marche au devant du taureau, la disproportion évidente des forces physiques est telle que l'on saisit immédiatement cette autre disproportion, entre la puissance de Tanimal qui est la brute et celle de l'être frêle qui est l'intelligence.

Ici l'impression est profonde, parce qu'elle est directe ; la grandeur de l'idée est plus rapidement comprise et plus fortement mise en relief qu'cUe ne serait par un vers de Corneille ou de Hugo.

L* esprit le plus délicat et le plus ouvert aux choses de Tart peut

se trouver rebelle aux efforts du poète en de certaines circonstances; il suffit d*uri état de fatigue physique chez le spectateur pour neutraliser ou amoindrir les effets du génie de Tauteur et de Tinterprète.

Au théâtre, nous prenons l'idée, au cirque l'idée nous prend ♦

Il y a donc un côté véritablement élevé dans ces spectacles, que nous autres Français du Nord sommes un peu trop disposés à traiter d'amusements enfantins, n'en voyant et ne voulant en goûter que le coté purement pittoresque. J'ai pris pour exemple les courses de taureaux, je pourrais citer également cette exhibition curieuse du colonel Cod3\ unique en son genre, où malgré la part un peu large faite à Taméricanisme, qui se traduit ici par des chasses au buffle pea sauvage» des attaques de diligence comme au cirque d'hiver, des présentations de tireurs merveilleux et des cavalcades colorées, nous trouvons ce spectacle toujours sublime de la lutte de Thomme contre la brute, qui n'est pas une reproduction, mais bien la répétition d'une parcelle de cette vie épique des prairies.

Sur la question purement plastique j'ai peu de chose à dire, les faits s'imposant.

Force musculaire unie à une élégance parfaite, grâce impeccable dans les mouvements les plus inattendus, ce sont les apanages reconnus du torero ; de celui qui plante les banderilles au maître, celui qui tue, du picador plus lourd dont le rôle périlleux est le plus humble du c/itilo qui fait voltiger sa cape comme les ailes d'un papillon monstrueux-

C'est là qu'est le spectacle, et non dans les défilés, brillants ou bruyants dont on a abusé à Paris. Le programme d'une course espagnole ne soulïrc pas de modifications. — Six taureaux, capes, piqués, banderilles, tués. — Une seule chose varie, le nombre des che%-aux sacrifiés au taureau. Les caballeros enplaza ne sont produits que dans les spectacles de gala ; ils montent de beaux chevaux au lieu de rosses étiqucs, mettent des banderilles à chevalet sont des amateurs dont on n'exige aucune autre aptitude qu'un certain nombre de quartiers de noblesse ; ils se font habituellement tuer ou casser quelque membre ; comme dans tout spectacle de gala, l'art est sacrifié.

LesEsj>agnols sont à ce point méticuleux des règles fixées pour les courses que j ai assisté à la Place de Valence à une sorte d'émeute, parce que la fanfare avait entonné pour l'entrée du taureau un air autre

queraîr classique. Sur Tintervention du président, on fit sortir le taureau et la fanfare recommença sa sonnerie aux applaudissements du public,

J ai dit plus haut d'une façon générale que les impressions du cirque s'imposaient plus facilement que celles du théâtre à un public non prévenu ; mais il n'en est pas moins évident que pour en apprécier les ralfinements il faut que le goût ait reçu une éducation préalable. Un Parisien assistant pour la première fois à une course n'éprouvera pas la même nature de sensations qu'un Espagnol qui, fùt-il riche ou mendiant^ en a vu par dizaines depuis qu'il eôt au monde.

La précision d'un coup donne lieu à des contestations sans fin» répée inclinée de telle ou telle autre façon vaut au matador des ovations ou des sifïlets incompréhensibles pour le vulgaire.

Des deux gloires tauromachiques de l'Espagne, Frascuelo et Lagartijo, les aficionados, (dilettanti) préfèrent le second, froid méthodique» sûr de chacun de ses coups, qui mène le taureau où il lui plaît, prévoyant ses moindres caprices; l'étranger avide d'émotions violentes aime dans Frascuelo son impétuosité, son mépris plus visible du danger qui l'engage avec l'animal dans une lutte pleine d'imprévu.

Parlerai je du côté pittoresque de ces exercices chantés par tant de poètes, poètes de la plume et du pinceau? Du torero mort de Velasquez à la suite merveilleuse de la tauromachie de Goya, l'art plastique sous toutes ses formes a célébré le taureau de combat et tout ce qui s'y rattache; de Florian à Gautier et à Dumas, les descriptions les plus chatoyantes lui ont été consacrées.

L'influence des jeux du cirque sur l'art antique n'est pas d'ailleurs à démontrer. Aussi bien cette étude sans prétention n'est-elle déjà que trop longue, je me résumerai en peu de mots.

On s'occupe beaucoup en ce moment de régénération physique: les sociétés de gymnastique et les jeux scolaires sont fort a la mode, mode anglaise; les spectacles physiques où l'esthétique a la plus grande part s'adressent autant à l'âme qu'aux sens ; les encourager serait élever le programme; l'art y gagnerait et le patriotisme n'aurait rien à y perdre.

U. Semper.

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