M. DE LA BORIE
MEANDRES
Autrefois, j*aîmais une rivière.
Elle jaillissait d'un roc îmmmense, géant des âges, terrible dans rétrangeté de ses formes et dont le heaume était un groupe d'arbres sombres. Ils chantaient un chœur désespéré, large comme une mélopée d'orgue, étouffant sous leur basse grandiose la mélodie qu'Elle taisait entendre en tombant sur son lit de sable fin. C'était comme une rêverie de rossignol s'anéantîssant sous les lamentations de la mer, la majesté du thème écrasant la mignardise des variations. A deiaîcachée dans les mousses, toujours dominée par l'Ancêtre dont Elle effleurait la barbe anguleuse, Elle murmurait aux roseaux le mystère de sa naissance triste.
Ce Titan de granit qui la couvrait de sa mante d'ombre, lui défendant les éclairs lumineux, faisait songer à ces figures d'aïeuls farouches enténébrant l'aurore d'une vie d'enfant.
Elle avait de brusques mouvements, comme si Elle eut cherché à se fuir Elle-même, formant tour à tour de petits lacs ou s'étranglant sous les ronces, semblant subir l'attraction du rocher dont Elle sortait et revenir vers lui afin d'y mourir. Pourtant Elle s'en éloignait insensiblement pour se tapir entre des gazons ensommeillés de mélancoUe pâle.
Ses caresses n'étaient point vivifiantes- nulle fleur sur ses rives, seuls, quelques troncs contorsionnés. D'autres, coupés au ras du sol, semblaient des fils mort-nés, vouant à la stérilité la terre qui les avait conçus.
Parfois Elle s'enfonçait sous les buissons, puis réapparaîssaït^ traînant son eau qui devenait d'instant en instant plus morne des tristesses réfléchies, plus noire des ombres absorbées.
Puis, oublieuse des visions lugubres, Elle passait dans la clarté chaude, dans la transfiguration du soleil; sa nappe devenait large et claire. Toute une végétation intime transparaissait, opulente en merveilles : un monde d'émeraude abritant l'amour d'une naïade-fée. Les lichens, les mousses, les algues s'épanouissaient dans cette profondeur, disposés en berceaux, en forêts, en broussailles, exhalant Tâcre odeur
des plantes d*eau. Des nénuphars se balançaient. Emblèmes de l'inconstance des rêves, des éphémères passaient. Des libellules aussi, pareilles à des fils d*azur. Sous l'astre chancelant on eut dit une paupière fatiguée aux clignements perpétuels.
Maintenant sur les bords, les aubiers, les trembles, les aunes se pressaient, coudoyant les arbustes odorants, le cytise, le romarin dont les pieds baignaient dans Tor des renoncules, dans l'azur des myosotis. Des pensers nouveaux semblaient lui venir de tous ces bonheurs reflétés.
Splendeurs aurorales que les yeux des innocents ont seuls contemplés! Eblouissements des. premières Fête-Dieu toujours radieuses au fond du souvenir dans la gloire de leurs Alléluia, dans l'éclat de leurs reposoîrs, dans les nuées de leur encens! Extases des âmes blanches aux premières communions, ravissements des premières amours! J'avais la hantise de votre attirance nimbée de rayons.
Voici des rochers se dressant sur ses bords, ressouvenirs amoindris du premier dont on apercevait encore la haute masse à l'horizon. Et tour à tour se déroulaient l'ombre et le soleil, rubans d'ébène et rubans d'or. La rivière s'étalait, s'élargissait comme tressaillante de I volupté, rappelant ces réveils de serpents sous les feux des brûlants
i midis. Une petite île de gazon toute fleurie, qu'affectionnaient les
papillons et les insectes, source de parfums et de bourdonnements était le terme habituel de mes rêves. D'un monticule voisin je pouvais encore suivre la rivière aimée. On voyait s'abaisser les murailles du val qui Tavait abritée et qui s'ouvrait dans une large plaine. L'air devenait plus vif, l'œil découvrait des horizons plus vastes, et, dans le lointain des montagnes estompées, il me semblait entendre un grand fleuve qui appelait. Elle semblait l'écouter aussi et s'élancer à ce destin glorieux, avide d'aller se perdre dans la houle, dont elle pressentait, là^bas, sous la lumière, les bercements infinis»
C® L. DE Larmandie.
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