‹ Notes d'art et d'archéologie (volume 3)Chapitre 73 sur 77 · Elle fait songer à Piero délia Francesca · texte numérisé non relu

Elle fait songer à Piero délia Francesca

aussi àsaînt Jean ses pommettes saillantes et la structure désagréable de son visage, quoique son expression de tristesse méditative ait quelque chose de touchant. En revanche, on sesent captivé par saint Petronîo : sans doute, avec ses rides accentuées et ses chairs amollies, il est loin d*être beau; mais que de bonté dans son regard à la fois ferme et paternel! L'haliileté du peintre s'est du reste ici surpassée : quelle sincérité en face de la nature, quel accent de vérité! La personne d'Alberto Cataneo a également bien inspiré Cossa : cet homme à la physionomie intelligente et rude, au vêtement rouge, au béret rouge posé sur le derrière de la tête, à la chevelure rousse, épaisse et frisée, est merveilleusement rendu. En- le regardant, on se trouve pour ainsi dire transporté dans ce curieux xv*' siècle, où Tâpreté des caractères avait presque toujours pour contrepoids le sentiment religieux, inspirateur des résolutions qui ont suscité tant d'oeuvres d'art. Au bas de son tableau, Cossa a tracé l'inscription que voici :

« D. ALbTVS De CaTTANEIS IVDEX ET DNCVS Dr AMORINIS NÔTS De FÔR. PPO. FECERVT 1474 FRANCiSCVS COSSA FE... RINIS F. (i) >

Francesco Cossa n'eut pas seulement à Bologne des imitateurs de sa mam'ère. A Modène, où les artistes ferraraîs étaient en grande faveur, Angelo et Bariolotneo degli Erri, dit M. Venturi, s'inspirèrent de ses œuvres. Une fresque dans l'abbaye de Nonantola est probablement due aux Erri. Bartolomeo Bonascta, qui fut à la fois peintre, marqueteur et ingénieur, suivit aussi, pendant sa longue carrière, les traces de Cossa (2). Gustave Gruyer.

1. Ce tableau est reproduit dans Touvragede MM. Crowe et Oivalcaselle sur la peinture en Italie (t. I de Tédition anglaise, p. 523), mais la gravure rend médiocrement Texpression des personnages. On en peut voir aussi une graxnirc dans VArt du 15 février 1888.

2. Voyez Ad. Venturi, Francesco del Cossa, dans Y Art du i*^ mars 1888.

Monnaie d^argent de Giovanni II Bentivoglio, seigneur de Bologne, gravée par F. Francia*

AGRIGËNTE

On dît que les voyageurs qui traversent le désert reconnaissent leur chemin aux ossements blanchis qui sillonnent la route. On dit aussi qu'en Terre sainte on peut suivre la trace des Croisés à des frag^nents d'architecture gothique. Le temps n'efface pas complètement toute chose, et çà et là épargne quelques vestiges du passé, afm que ceux qui cheminent à travers les âges, puissent aussi retrouver leur chemin,

Agrigente est un de ces vestiges ; dorées par vingt-six siècles de

Monnaie d*argent d'Acragas (Âgrigente). (i)

soleil, les pierres de ses temples païens ont le ton des Vierges de vieil ivoire ; ce ne sont plus que des ruines. L'un a été basilique pendant tout le moyen-âge, et est redevenu ruine ; un autre, où on sacrifiait des colombes, élève encore ses colonnes vers le ciel, comme des bras tendus vers la déesse impudique; le troisième ne fut jamais achevé; il devait être si grand qu'un homme aurait trouvé abri dans la cannelure d'une colonne, il est maintenant plus ruine que les deux autres, et rien n'est debout. Les murailles qui entouraient l'Acragas antique se reconnaissent encore à d'énormes blocs en marbre de Paros. Les morts y trouvaient un asile, la cité se faisait de ses remparts une ceinture de tombeaux. Elles sont encombrées de débris de toutes sortes ; on y trouve tous les menus fragments d'un art disparu, des monnaies, des poteries peintes, et parfois un morceau de marbre si bien taillé qu'il devait appartenir à la plinthe, supportant une statue, et on regrette que les pieds de quelque déesse n'y reposent plus.

Au bas des murailles passe la route qui mène à Porto-Empé-

I. L'aigle et le crabe sont des allusions au nom d'Acragas, une sorte d^arines parlantes.

NOTBS l>'AltT fiT D'ARCRBDLOGIB

docle, blanche, insoutenable sous Téclatant midî, et si poudreuse que tout est blanc auprès d'elle. Les aloès et les cactus, qu'un vent doux ne fait pas remuer, sont ensevelis sous une épaisse couche de poussière; les oliviers, qui tremblent au moindre souffle, vibrent et se dégagent de cette t)oudre blanche.

Girgenti, TAgrigente moderne, est bâtie sur la colline à une demilieue des temples ; plus neuve et ignorante de la quiétude antique, la cité chrétienne avait besoin de^dominer l'espace. Il lui fallait voir entre les petits volcans de boue qui l'entourent si le tyran voisin ne marchait pas vers ses murs, il fallait aussi que par dessus la silhouette éginétique des temples elle dominât la mer et pût s'assurer que les lourds bateaux de Guiscard ne s'arrêtaient pas à Porto-Empédocle. La ville est construite à bâtons rompus : ce ne sont que ruelles, dédales ; la plupart des rues sont des escaliers que les ânes montent et descendent gravement ; les maisons se regardent, curieuses, les unes par dessus les autres; c'est un chaos, un caprice du volcan voisin quia tout mêlé sans rien détruire- Dans cette ville, ni église intéressante ni musée; l'art est hors les murs, majestueusement isolé au milieu d'une grande plaine où s'élargit l'estuaire d'un fleuve minuscule.

On descend de Girgenti par des sentiers sinueux, étroits, où on perd les temples de vue. On côtoie des murs, et comme on marche sous un flamboiement de lumière, on se fait petit pour suivre la fine ligne d'ombre que projette ces murailles faites de débris antiques et qui ont des cactus à leurs sommets. On traverse des plants d'oliviers, de figuiers aux troncs blancs, aux feuilles rugueuses; des aloès énormes semblent en arrêt, prêts à rompre leur lance ; on dérange un lézard d'un vert précieux qui bien vite va se blottir sous une haie où on aperçoit des citrons, et après des orangers qui vous parfument au passage ; on traverse des vignes qui donnent ce vin blond, doré comme la pierre des temples, et qui autrefois inspirait del'atticisme aux poètes d'Acragas. Alors les temples apparaissent à travers les vibrations de Fair brûlant, la lumière donne à ces ruines une vie qu'elles n'ont plus. C*est la grande Grèce, l'île chérie où Cérès, la déesse éplorée, lasse enfin de chercher sa fille, adopte Triptolème, lui enseigne à gouverner les hommes et à réunir les boeufs sous le joug pour creuser le sillon où doivent se lever les blés, ces blés qui plus tard se mêleront aux cheveux de la déesse quand, par reconnaissance, on mettra soa

effigie aux monnaies de Syracuse. Le petit fleuve qui a, comme TEurotas, des lauriers dans son lit, chuchote entre ses pierres; et sans doute en passant conte aux lauriers Téternelle histoire de Proserpine enlevée et va perdre ses eaux dans la mer dlonie, bleue comme le manteau des reines. Avec la mer d'Afrique, elles enlacent tout le sud de la Sicile, lui faisant une large ceinture de leur lapis profond, intense et monotone. Quand leurs flots viennent se briser sur le môle d'Empédocie ou aux rives d*Eraklé, la grande monotonie des mers bleues se trouve un peu rompue, et une écume vient cerner la vague : c'est r hermine doublant le manteau qui paraît sur ses bords.

Les légendes qui traversent Thistoire en sont les rares sourires ; le reste est sang, larmes et ruines. La terre, cjui reprend toute chose, a bu le sang et les larmes ; quelques ruines, témoins d'autrefois, sont encore debout : les unes à moitié enfouies; d'autres, inhexumées encore, ne nous diront pas leurs secrets. L'Etna a mutilé, presque détruit Taormine ; le brutal a éteint les voix du chœur antique. Le Vésuve a scellé Herculanum sous des monceaux de lave, et Porticiest bâtie sur cette lave. Pompéï, dont la moitié seulement est déblayée de ses cendres, sera perdue quand l'autre moitié sera mise au jour; il n'en restera que les quelques rares fragments à Tabri dans le musée de Naplcs. Ce n'est plus que le squelette d'une ville, il redeviendra poussière. Il y a trop longtemps que ses temples sont sans dieux, son forum sans rumeurs, ses théâtres sans poètes, ses cirques sans combats. Le sang ne circule plus dans les artères de cette ville exhumée; les roues des chars de bronze ne brillent plus aux dalles des voies sacrées; les masques, qui crachaient l'eau aux fontaines des carrefours» n'entendent plus au matin le babil des filles attendant que s'emplissent leurs vases en terre d'Etrurie. Tout est mort, et la transfusion du sang ne se fait pas pour les cités éteintes. Quand Pompéï s'en ira au vent comme la poussière des chemins, seule son avenue de tombeaux sera encore debout ; la petitesse de ces monuments aura été leur sauvegarde ; la mort est ce qui restera en dernier de cette ville qui a été toute vie et joie. Les mornes cyprès, compagnons et gardiens des dépouilles antiques, verront par delà le golfe bleu s'avancer le Fausiiîpe et les lauriers en fleurs sur le tombeau de Virgile.

Acragas est morte aussi ; il ne reste que ses temples en ruîfies et ses murs écroulés. C'est à nous de rebâtir et, par la pensée, d'essayer

de comprendre! A Theure où maintenant Técho nous redit V Angélus ^ quand le solefl est tombé tout là-bas vers la côte infidèle et que rombre enveloppe toute chose, il nous faut reconstruire, la nuit va nous aîder- A Rome, le Colisée grandît encore quand on ne s'y dirige qu*à la lueur des torches, et qu*enfin arrivé au sommet, le colosse apparaît, vous attire et fait peur, comme ces légendes qui n*eflfrayent que le soir. Ici, pas de sang, pas de martyrs, moins de larmes ; seule, la grande mélancolie qui se dégage des ruines, et aussi le ravissement qui se dégage du beau. Montons sur la Rupe Athenea^ on dit que la déesse y vient chaque nuit pleurer ses cités mortes; là, peut-être on sera initié aux mystères antiques, et mieux compris, cet art grec sera plus beau encore. Il n'est pas beau seulement de formes et de pro* portions ; la pensée est enfouie sous ces pierres, le mythe existe et dort en elles : il nous faut regarder longtemps, longtemps, jusqu'à la sublime extase où, peut-être, la déesse elle-même viendra vous prendre la main, vous mettre de son esprit dans le cœur, vous dire: je suis à toi, tu me possèdes.

Et là, dans ce pays qui ignore ces fins languissantes des lents automnes où chez nous la nature est souffrante, aimable malgré tout, avec cette indéfinissable et attendrissante expression de mélancolie qui est comme le sourire fané d'une femme qui se croit laide ; — là, dans cette nuit où on voit bien mieux ce qui n'existe plus, V interprétation parfaite de la beauté humaine va aussi se montrer à côté du type parfait de rarchîtecture antique. La beauté des lignes et la beauté des formes sont inséparables; aux belles époques, l'une ne va jamais sans l'autre, et l'une est faite pour l'autre. C'est le même idéal qui dirige en la conception d'oeuvres si différentes, et cependant si bien faites pour se compléter. Depuis la métope détachée du pronaos d'un temple d'Ionie jusqu'aux coupes de Brygos ou aux statuettes peintes de Tanagra, tout se tient, s'enchaîne, c'est partout le même calme, la même unité. Pour les anciens, la beauté est sereine et sans tourments ; elle réside toute entière dans les cariatides du Pandrosîum. Dans ces figures» le beau s'est incamé, l'art du statuaire grec y atteint son entier développement, il est impossible d'aller au delà, d'avoir plus de majesté et plus de force. Atlas pourrait un moment s'appuyer sur la corniche du temple d'Erecthé, les cariatides ne s'en apercevraient pas, leurs robes fuselées n'auraient pas un pli de plus. C'est d'un reflet de ces

pierres que la Renaissance est née ; de rarchaïsme des métopes de Sélinonte naquit cette gracilité qu'aimaient les quatrocentistes, et qui, pour nous, est devenue maigreur , vue avec nos yeux d'analystes.

En la contemplation de l'antique, nos yeux viennent d'avoir leur part, la plus belle qui fut jamais. Le cœur réclame à son tour ; lui aussi, a besoin de jouissances, et alors se lève la prodigieuse cathédrale. Parfois elle se perd, la mystique, en l'infini de ses détails. Éperdue d'amour, la fol qui l'a bâtie a eu des caprices insensés. Que les clochers soient plus ou moins hauts, qu'il n'y en ait qu'un ou qu'il n'y en ait pas du tout, qu'importe! Que peut faire à l'amour quelques contreforts de plus ou de moins? Une rose ici, une autre là, de grandes roues de pierres précieuses qui ne laisseront tomber qu'un jour diffus enveloppant les choses d'un vague clair-obscur ; la nef est mystérieuse comme le dogme. La pensée vagabonde entre les piliers, l'œil se perd, doucement se heurte à des ors passés, à des joyaux de pierres ciselés par les pieuses mains d'un artiste sans nom travaillant pour le bien de son âme. Les saintes des verrières vous fixent de leurs grands yeux doux qui au matin laissent passer l'aurore, de petits anges volent audessus d'elles dans le flamboyement des baies. C'est l'art le plus suave et le plus pénétrant de tous. Dehors, les gargouilles grimacent; d'exquises figures d'anges se mêlent à des démons terribles ; la flèche s*élance, hardie et triomphante ; le coq d'or se perd aux regards et, comme pris de vertige, ouvre ses ailes héraldiques. Au matin, quand la ville est encore dans l'ombre, lui est si haut qu'il recevra la première lueur du jour ; il brillera, et ce sera le signal de la vie qui recommence : ceux d'en bas chanteront, les cloches argentines tinteront dans le gai matin, la prière montera. Derrière les absides, on s'isole sous les vieux arbres, on n'y entend que le bruit de ses pas dans les feuilles jaunies, on n*y voit que le sourire des mères heureuses; celles qui ont à pleurer ont franchi le portail, pour que Celui qui efface tout sèche aussi leurs larmes.

La cathédrale se résume en son plan, qui est la Croix, elle ne chante pas à l'unisson, comme le chœur antique ; c'est une fugue, une hymne à milliers de voix, qui toutes s'élancent et se réunissent dans une même pensée.

Mais là encore bien faible est notre initiation, bien faible est notre foi! La cathédrale pèse de tout son poids sur une idée dont nous ne

recevons plus que de vagues et faibles rayons; c'est Ténorme sceau qu'a mis le passé sur ce qui le faisait vivre. Viendra-t-elle la puissante épaule qui soulèvera ces pierres, en fera jaillir la source de vie et d'amtmr qui est toujours en elles?

Peut-être sera-t-on surpris qu'à propos de TAgrigente antique soït venue cette digression sur l'église ogivale? Il serait pourtant fâcheux de s'arrêter en aussi beau chemin ; et dût la surprise se changer en stupeur, qu'il me soit permis de dire que Tarchitecture de fer est la conséquence naturelle de l'archétype architectural que nous a laissé le XII® siècle.

Si» comparé au robuste Dorique, le style ogival est parfois et surtout à son déclin d'une maigreur maladive, l'ogive de fer n'est plus que le squelette ; c'est Tarmature qui suit les lignes générales de la statue avant que le sculpteur n'y ait mis un corps et des muscles d'argile. Elle naît ruine, sans le pittoresque des marbres écroulés; au contraire, avec cet air triste des choses inachevées. L'éducation de notre œil n*est pas faite encore, et elle ne se fera pas tant que nous pourrons comparer avec les monuments des styles antérieurs qui sont toujours debout. Le beau que l'on nous dit exister dans cette mâture de fer, nous ne le voyons pas, cela n'a pour nous que le triste aspect du provisoire, de la transition. L'harmonie n'existe pas, rien n'est d'accord, la muse n'était pas présente à l'esprit de ceux qui ont élevé ces choses, ils n'avaient pas d'émotion, ils ne nous émeuvent pas. Aux belles époques, l'accord est parfait entre les différents arts; l'édifice, la statue et la fresque chantent la même idée : au XIU*" siècle, les statues sont si bien faites pour l'édifice qu'elles s'allongent et montent avec lui dans un même élan, si longues parfois qu'elles remplacent les colonnes du portail. Est- il besoin de rappeler ce qu'est la statuaire moderne et de montrer l'abîme qui la sépare et l'éloigné des constructions de fer?

Enfin, et puisque l'architecture est l'expression de son temps, Taspect peu stable de ces monuments et leur pauvreté décorative montrent combien est absente l'idée métaphysique qui réunirait les esprits, efiacerait la discordance des expressions d'art, ferait que Tarchitecte, le statuaire et le peintre donneraient à leur époque un art, et non chacun son art.

Il faut que le monument abrite une grande idée, sans cela il n'est

pas grand ; il faut que Vidée soit belle, sans cela il n*est pas beau ; il faut aussi avoir confiance et foi en ses lendemains : ceux qui ne croient pas à Téternité ne font rien pour Téternité, Aussi la couche de peinture s'écaillera, le fer s'effeuillera, les rivets rouilles se rompront, réchafaudage croulera. Et alors, si les temps sont proches et que, vienne la fin de toute chose, comme Fange exterminateur de la prophétie biblique, le destructeur aura la besogne facile. L'échalas résiste peu aux vignerons: cette mâture de fer ne résistera pas plus à la brutalité de Tengin, et moins encore aux ravages des siècles.

Aman Jean.

Monnaie d'argent d*Agrigente.

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