‹ Notes d'art et d'archéologie (volume 3)Chapitre 74 sur 77 · VOYAGE EN EXPRESS · texte numérisé non relu

VOYAGE EN EXPRESS

Partis de Paris par une tiède soirée de printemps, nous trouvons la neïge le lendemain matin en traversant laMaurienne. — A Modane, les formalités de la douane remplies, nous prenons le train qui s'enfonce dans les flancs du Mont-Cenis, et pendant une demi-heure nous roulons sous terre. A la sortie du tunnel, la jolie petite ville de Suse nous apparaît tout à coup, pîttoresquement posée sur la Doire. Le soleil commence à se montrer, les montagnes s'abaissent^ la neige a disparue, le temps devient radieux. C'est bien là le ciel d'Italie.

Turin! Un coup de sifflet prolongé, nous entrons dans la capitale du Piémont que nous ne faisons du reste que traverser. Puis voici Verceîl où, d'après nos souvenirs classiques, Marins battit les Cimbres et les Teutons, les Prussiens d'alors; Novare et sa cathédrale coiffée d'un horrible dôme en pain de sucre ; Magenta, où nous saluons le

monument commt^moratif de la victoire remportée par nos armées, enfin Milan dont la blanche cathédrale domine la masse sombre. La gare a les allures d'un palais ; ce n'est plus ce genre halle qui cars^ctérîse nos gares françaises. Bon sujet d'étude pour nos architectes. Là, pas d'affiches réclames dans les salles d'attente, mais de belles fresques ensoleillées représentant des sites de l'Italie : l'incomparable baie de Naples avec son Vésuve au cratère fumant, Pompéï,.la poétique Florence, la mélancolique campagne romaine aux larges horizons ; c'est presqu'un musée.

En descendant de notre prosaïque omnibus d*hôtel, nous voyons

se dresser devant nous, comme une éblouissante vision, le Duomo et ses mille clochetons de

neige,

se détachant sur l'azur

foncé du ciel. L'impression est profonde. Pour les Milanais, leur cathédrale est la huitième merveille du monde ; cette prétention est excusable. C'est surtout à la pointe du jour qu'il faut la voir, dorée des feux du soleil levant qui accroche des paillettes à ses innombrables petites flèches et la colore des nuances les plus inattendues. Quelle sublime symphonie de couleurs, quelle puissante variété d'effets le grand Artiste se plaît à tirer de son beau soleil! La cathédrale de Milan a été fort admirée et fort critiquée; je ne veux prendre parti nî pour les éloges exagérés, ni pour les critiques outrées, je dirai simplement que Teffort d'art y est incontestable et presque toujours heureux. Quant on pénètre à l'intérieur, on est saisi par les vastes dimensions du vaisseau et la richesse de l'ornementation. Partout delà dentelle de marbre, du pavé au sommet des voûtes qui, par un ingénieux trompe-roeil, paraissent elles-mêmes ciselées à jour. Il y a,

Chevet âc la cathédrale de Milan.

dit' on, quelques bons tableaux à voir dans les chapelles latérales; mais quoique nous ne touchions pas encore à la fin du carême, ils sont déjà recouverts d'un voile violet. Ainsi le veut le rite ambrosîen* Nous faisons luire une pièce aux yeux du sacristain, mais la consigne est sévère, impossible de feire tirer le rideau.

La cathédrale se trouve au milieu d'une place immense, la Piazza del Duomo, entourée de palais grandioses ; c'est sur l'un des côtés de cette place que débouche la célèbre galerie Victor Emmanuel, galerie moniimentale, laissant bien loin derrière elle les plus réputées et dont on peut se faire une idée en se représentant la rue de la Paix couverte.

En traversant la place de la Scala où se trouve le fameux théâtre de ce nom, pour nous rendre à San Lorenzo, nous voyons la statue monumentale de Léonard de Vinci; aux angles du soubassement, quatre de ses élèves semblent écouter les leçons du maître.

San Lorenzo, la plus ancienne église de Milan faisait partie, dit*oQ, des thermes ou du palais de l'Empereur Maximien. Dans une des chapelles, celle de saint Aquilin, il faut admirer une très ancienne mosaïque du VI^ siècle représentant Jésus et les Apôtres. San Ambrogîo, en dehors de l'intérêt que présente son architecture, nous attire par les grands souvenirs de saint Ambroise et de saint Augustin, dont elle est remplie. Un cloître inachevé, de style renaissance, en précède l'entrée ; à Tintérieur, la chaire de saint Ambroise, de belles stalles dans le chœur, des mosaïques du IX° siècle dans l'abside. Non loin de San Ambrogio, nous trouvons rancîenne église conventuelle, Santa Maria deUe Grazie, dont 5^^ Ambrogio.

le dôme gracieux est attribué à Bramante ; à côté, l'ancien couvent dont le réfectoire renferme la

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Cène de Léonard. Ce n^est pas sans émotion que nous pénétrons dans cette vaste salle où quelques visiteurs parlent bas. Instinctivement on se découvre, car on sent que Ton se trouve devant une des plus belles manifestations de Tart. Ce chef-d'œuvre très dégradé par le temps et par les hommes semble, hélas! condamné à une perte irrémédiable et prochaine.

Un coup d'oeil sur la pittoresque Piazza dei Mercanti^ au milieu de laquelle se trouve Tancien Palazzo délia Ragione, ou palais de Justice,

Palazzo délia Città.

datant de 1233. ^^ ^^^^) ^^ Bourse, ancien Palazzo délia Città du xvr siècle.

La route de Milan à Savone est monotone : pays plat, beaucoup de rivières, rien de remarquable; pourtant, un salut à Pavie, où jadis nous perdîmes « tout, for s l'honneur » .

A Savone, non moins douloureusement célèbre par la captivité du pape Pie VII, Thôteloù nous descendons porte une plaque de marbre indiquant que Garibaldi, le libérateur de la patrie y a séjourné. Quel honneur I Savone est une ville assez morte, mais ses rues plantées de chênes verts lui donnent un aspect riant. La cathédrale a beaucoup souffert du tremblement de terre de 1886 ; certaines fresques en gardent des traces profondes. Dans le mouvement d'oscillation causé par le fléau, la croix qui surmonte le campanile a pivoté sur elle-même; on la voit encore dans cet état. Toute Tanimation s*est portée vers le port que domine la silhouette du château. Des hauteurs du couvent des Capu-

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cins, la vue est admirable sur la ville, le port, la mer bleue^ bornée par de jolies montagnes aux tons chauds.

De Savone à Gênes» la route est délicieuse ; entre les montagnes et la mer, c'est une succession de points de vue également pittoresques dans leur infinie variété. Villages bariolés, petites villes coquette ou boudeuses défilent à la fenêtre de notre wagon et c'est un spectacle charmant jusqu'à Gênes, qui termine la série par un tableau merveilleux. Bâtie en amphithéâtre, sur le bord de la mer, la ville, dominée par la gracieuse coupole de Santa Maria in Carignano, étage pêle-mêle ses masures et ses palais de marbre. Dans le port, une forêt de mâts, des navires de toute nationalité ; sur un des môles, la Lanterna» phare très élevé qui projette ses feux à une distance considérable.

Une halte fort courte nous permet de jeter un coup d'œîl sur la cathédrale, San Lorenzo, dont la façade tout en marbre blanc et noir, est des plus pittoresques. Deux lions couchés en bas du perron, beaux morceaux de sculpture moderne, gardent Tentrée de Tédifice sacré. On conserve dans le trésor de la cathédrale le Sacro Catino, vase précieux donné, dit la légende, à Salomon par la reine de Saba, et dont se serait servi Notre-Seigneur pendant la Cène. Dans une des chapelles, le portrait authentique de la sainte Vierge par saint Luc, aussi authentique, mais pas plus, que tous les autres que Ton rencontre dans chaque ville un peu importante d'Italie. Tout le long de la via Nuova, des palais remplis de peinture, dont beaucoup sont des chefsd'œuvre. Je veux revoir cette belle terrasse de marbre bordant le port que j'avais admirée quelques années auparavant; mais, ô progrès' moderne! il a fallu agrandir les accès du port, la terrasse a dû disparaître.

Du palais Doria, dont nous parcourons les belles galeries, la ville et le port forment un décor de féerie. Sous les lueurs sanglantes du soleil couchant, Gênes la superbe a revêtu son manteau de pourpre.

Marchons! rtiarchons! — le chemin de fer nous emporte à travers les montagnes frangées au bord de la mer bleue ; sourions au site enchanteur de la Spezzia, puis à la jolie petite ville de Nervi qui étage ses maisons blanches, au-dessus des flots. A Avenza, la montagne est éventrée et le sol semble couvert de neige, ce sont les célèbres carrières de Carrare ; nous traversons l'Arno, nous sommes à Pise. Sur le fond violet formé par les monts Pisans, la ville se détache avec ses

murailles crénelées, sa vieille cathédrale du XI** siècle et sa tour penchée qui semble un doigt gigantesque sorti de terre.

Que dire de Pise? Je ne puis qu'énumérer les trésors qu'elle renferme . La cathédrale de marbre blanc et noir avec ses portes de bronze dessinées par Jean de Bologne, ses cinq nefs et son plafond à caissons dorés ; le baptistère avec sa chaire ornée de merveilleux bas reliefs ; le campanile célèbre, gracieux dans sa bizarrerie ; les fresques puissantes du Campo Santo où dorment les fiers ancêtres dans la terre rapportée du mont Calvaire par cinquante-trois galères pisanes.

Pisa morta, Pise la morte, c'est bien là le nom de cette ville étrange, charmeuse dans sa poétique mélancolie et sa grandeur tranquille. L'herbe pousse entre les pavés ; TAmo roule ses eaux silencieuses entre des quais somptueux bordés de palais ennuyés, et les ombres des Médicis semblent planer autour de ces monuments d'une prospérité passée. Un artiste spirituel de la plume et du crayon a bien défini t*ise en ces quelques mots : « Ru es désertes et recueillies, splendeurs mélancoliques, aspect général doucement somnolent, ville au bois dormant impossible à réveiller, »

Je termine ici ces croquis rapides tracés dans les loisirs d'une course hâtive,

L art a calomnié les chemins de fer ; j'ai voulu prouver que l'on peut voir encore bien des choses et recueillir de fines jouissances d'esthétique par la portière d'un wagon.

Etienne Lauras.

Cathédrale dç PJse,

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Téruaalem, le 28 janvier 1890,

Monsieur le Directeur,

Je suis bien en retard pour vous remercier de l'envoi des Notes d'Art et d'Archéologie, maïs je tiens à vous dire que c'est une joie pour moi d'y retrouver l'écho de nos réunions et de nos études d*art, au milieu du désert intellectuel qui entoure le tombeau de Jésus- Christ. La ville de Jérusalem, si intéressante pour la religion et l'histoire, si chère au cœur chrétien, est un terrain en jachère pour l'art et l'archéologie. Espérons qu'elle ne tardera pas à sortir de ce marasme, car si l'art est à créer, le pittoresque y abonde, et si l'archéologie n'est pas en grand honneur, ce n'est pas faute de débris à interrqger ni de problèmes à résoudre.

J'envoie de temps en temps au Cosmos quelques nouvelles archéologiques, relatives aux fouilles trop restreintes que peuvent faire les catholiques : j'ai aussi recueilli un certain nombre d'Inscriptions chrétiennes, qui ne sont pas sans intérêt, mais dont la publication exige un matériel typographique spécial.

Voulez-vous me permettre d'inviter vos lecteurs à Une courte promenade dans le champ de l'iconographie?

Le culte des icônes, si développé chez les chrétiens d'Orient, nous introduit de plein pied dans le domaine de l'art. Par malheur les peintres d'icônes ne sont guère aujourd'hui que des manouvriers,- qui copient servilement un certain nombre de types convenus, sans grande préoccupation d'esthétique. L'important pour eux c'est de se conformer à un formalisme étroit ; de disposer, par exemple, les doigts du Christ bénissant de telle ou telle façon, suivant que l'image est destinée à un membre de l'église grecque dite orthodoxe, ou bien à un tenant de l'église officielle ruçse. Il y a là des subtilités de symbolisme, que le peuple connaît mieux que l'Évangile, dont il ignore l'esprit encore plus que la lettre. Je n'ai pas l'intention de vous parler de ces images, dont il y a ici de véritables fabriques à « prix modérés » comme dans le quartier Saint-Sulpice à Paris. Mais on rencontre dans certaines églises des peintures plus anciennes, dont les auteurs inconnus ont fait preuve de véritable talent, tout en se conformant aux règles d'une tradition bien déterminée.

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Entre Jérusalem et Bethléem, à peu près à mi-chemîn, s'élève le couvent grec de Saint-Elie : un des rares survivants des nombreux monastères qui couvraient jadis le sol de la Palestine. La tradition qui pkce en cet endroit un épisode de la vie du prophète Elie ne paraît pas remonter bien haut : mais ce n'est pas la question qui nous occupe. J'ai remarqué dans l'église de ce couvent une série de panneaux peints dont la facture sort de la banalité. C'est d'abord un saint Jean-Baptiste au teint halé, aux formes émaciées. U porte des ailes, suivant la tradition byzantine, qui traduit ainsi la prophétie répétée par saint Marc au commencement de son Evangile : £cce ego mitto angelum meum ante factem tuant. Cet attribut des anges, adapté à un corps à demi-nu, épuisé par les austérités et bruni par le soleil, produit un effet singulier, qui surprend plus qu'il ne charme. Plus loin nous trouvons le Christ grand-prêtre, avec les insignes du sacerdoce suprême. Il est assis sur un trône, la couronne fermée en tête : son vêtement est celui des patriarches d'Orient dans les fonctions sacrées. Mais le tableau le plus intéressant est celui qui représente la divine liturgie , ic'est-à-dire le sacrifice de la messe.

Les sujets mystiques sont difficiles à rendre en peinture, et il n'est pas sans utilité d'indiquer comment s'y prenaient les anciens. La composition relative à la liturgie était traitée le plus souvent à fresque, sur de grandes surfaces. Ces fresques ont péri presque toutes, et c'est une bonne fortune de trouver ce grand sujet, réduit à de moindres proportions, sur un panneau qui a échappé à la destruction.

Je verrai s'il est possible d'en obtenir une photographie ; en attendant, je vais la décrire de mon mieux.

L'autel occupe le centre du tableau ; on y voit le livre des Evangiles : au-dessus, le Saint-Esprit sous la figure de la colombe aux ailes éployées. A droite, le Père éternel assis sur un trône avec les insignes delà puissance, couronne, sceptre, etc. De l'autre côté, le Christ assis avec le costume de grand-prêtre. Tout autour, les divers ordres des anges en habits sacerdotaux forment une procession. Ce cortège est représenté dans des proportions moindres que les deux personnages principaux, et forme autour d'eux comme une couronne vivante. Auprès du Christ, un des anges, habillé en diacre, présente le disque ou la patène qui porte le pain couvert d'un voile ; il est accompagné de quatre anges acolytes, deux qui encensent et deux qui portent des

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flambeaux. A la suite, les autres anges portent la petite cuillère, la lancette, le calice, puis les instruments de la Passion : le roseau, réponge, la croix. Enfin, pour mieux exprimer la relation étroite qui existe entre le sacrifice de Tautel et celui du Calvaire, un groupe d'anges porte, Sur un suaire blanc, le corps du Christ percé des cinq plaies ; d'autres raccompagnent avec des cierges. Au bas du tableau, sur la terre, Adam et Eve, revêtus de peaux, sont à genoux à droite et à gauche j dans l'attitude de Tadoration et de la reconnaissance. L'ensemble est beau : les têtes sont fines et ont de l'expression.

Je ne m'arrête pas aux deux autres panneaux, qui représentent, en six ou huit sujets chacun, les principaux épisodes de la Passion. Outre que l'un d'eux a beaucoup souffert, je n'ai pas eu le temps de les étudier à loisir.

Je reviens à la représentation du sacrifice de la messe, que nos peintres chrétiens peuvent être appelés à reproduire. J'ai eu récemment sous les yeux la photographie d'une firesque toute moderne des Bénédictins de Beuron. On y voit un cortège d'anges apportant les vêtements et les vases pour le saint sacrifice. Disposés symétriquement des deux côtés de l'autel, ils rappellent par leur attitude les belles théories de notre Flandrin, et se rattachent par le sujet même à la tradition de l'iconographie grecque.

Il suffit du reste d'assister à une messe pontificale pour voir ce même sujet en action dans le cortège des clercs qui viennent l'un après Tautre présenter au célébrant la série des vêtements pontificaux. La composition des Bénédictins, comme celle du peintre byzantin, est donc inspirée de la réalité, tirée du sujet lui*même.

Le docteur Cattois, dont la Société de Saint-Jean a si vivement regretté la perte, aimait à dire que les auteurs du Pontifical romain avaient été de grands artistes dans la façon d'ordonner les cérémonies. Te n'ai pas oublié cette parole et j'en vérifie tous les jours la vérité.

Si vous jugez, Monsieur le Directeur, que ces courtes observations puissent intéresser les membres de la Réunion artistique, vous les leur coramuttiquerez.

Veuillez agréer l'expression de mon affectueux dévouement en Notre-Seigneur.

Germer-Durand, Aug. Ass.

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