CONFÉRENCES
/» École des hautes études sociales. — M. Paul Vitry, attaché au musée du Louvre, a fait, le 27 février dernier, à l'Ecole des hautes études sociales, une conférence sur Jean Perréal. 11 s'est attaché à définir la personnalité artistique et le caractère nouveau de sa carrière et de son rôle social. Il l'a opposé très nettement à des artistes tels que ceux de notre moyen âge français ou tels que Michel Colombe.
Celui-ci, bien qu'exactement contemporain de Perréal, est essentiellement un homme de métier, un metteur en œuvre, un « ouvrier», le mot revient maintes et maintes fois dans les lettres et documents où il est question de Michel Colombe. Perréal, au contraire, nous apparaît surtout comme un entrepreneur de cérémonies, de cortèges et de fêtes, comme un fonctionnaire chargé dans telle ou telle cour, tantôt de garder la vaisselle d'or ou d'argent, tantôt d'aller quérir les bijoux de telle princesse, tantôt d'aller s'occuper des costumes de telle autre. C'est un homme de cour et un lettré du reste. On le dit et il se dit peintre. Mais si nous le voyons souvent, d'après les nombreux documents qui nous ont été conservés à son sujet, donnant des dessins d'architecture, de tombeaux, de médailles, voire même de fortifications, jamais, ou presque jamais, il n'est question de peintures exécutées par lui.' Nous savons qu'il existait dans telle église, dans tei château, des œuvres, aujourd'hui perdues, de Jean de Liège ou d'André Beauneveu, de Jean Fouquet ou de Michel Colombe; nulle part il n'est question dans les documents anciens d'une œuvre précise de de Perréal existant à tel ou lel endroit.
11 est donc possible de rechercher, comme l'a fait M. Vitry, la part de Perréal dans la conception d'un monument comme le tombeau de François 11 de Bretagne, dont nous savons qu'il donna le ■ pourtrait » et dirigea l'exécution. Mais on fait probablement fausse route en cherchant à lui attribuer par des démonstrations plus ou moins ingénieuses, comme l'ont fait M. ae Maulde et plus récemment M. Hulin, dans son Catalogue critique de F Exposition de Bruges, tel portrait ou tel retable alors qu'absolument aucun morceau sorti de sa main ne nous est parvenu avec des gages sérieux d'authenticité, alors qu'aucun ne nous est même dé-
signé par les textes anciens comme ayant existé ici ou la.
— Société d'études italiennes. ( 1 3o« conférece. — io* année). — « A propos de l'exposition de 'Bruges : primitifs flamands et primitifs italiens. » Par M. Lion kosenthal, professeur au lycée de Dijon, docteur ès-lettres.
— (i3i* conférence. — io* année). — ■ Un pape et un architecte : Paul 111 et Antonio da San G allô le Jeune. » par M. Gustave Clausse, lauréat de l'Institut, membre des Académies royales des beauxarts de Rome et de Florence.
ACADÉMIE & SOCIÉTÉS
,\ Académie des Inscriptions et Belleslettres. — Le a janvier, M. d'Arboia de Jubainville présente son livre sur les « Eléments de la grammaire celtique. » M. Boissier présente l 'ouvrage de M. Bogard : ■ Le Latin de saint Cyprien.» M. Héron de Villefosse rend compte de 1 état des fouilles faites à Carthage. — Le 9 janvier, M. Heuzey présente un mémoire sur le cachet de Goudéa, chefassyrien, dont nous possédions déjà la masse d'armes et un gobelet ; il décrit les emblèmes gravés sur ce cachet. — M. Dieulafoy présente une note de M. J. Gestoso y Perez, et la photographie d'une statue de Diane, découverte auprès de Sévi lie. H parle ensuite des résultats des fouilles pratiquées à Martrea-Tolosanes. — M. Daniel Serruya annonce qu'il a découvert au monastère de Vatopédi (Mont Atnos), un manuscrit contenant des lettres inédites du patriarche de Constantinople, adversaire de Photius. — Le 16 janvier, M. Clermont- Ganneau parla de la découverte à Jérusalem d'une inscription grecque et hébraïque ayant trait à la porte de Nicanor, qu'il fallait vingt hommes pour ouvrir. — M. Caçnat parle du monument Paul Blanchet.— M. Léger rend compte des négociations relatives â une souscription en vue d'ériger un monument à Crécy en l'honneur de Jean de Luxembourg. «— Le 23 janvier, M. Berger fait une communication sur la découverte, due à M. Capart, de morceaux de papyrus ayant appartenu à une enveloppe de momie, et sur lesquels sont écrits des caractères qui ne sont ni égyptiens, ni grecs, et paraissent d'origine sémitique. — M. Clermont- Ganneau communique un mémoire sur le « Mont Hermon et son Dieu. »
/, Académie des Sciences morales et poutiques. — Le s janvier, M. Georges Picot lit un mémoire de M. Lorin sur le mouvement d'émigration qui entraine les Basques vers la République Argentine, au détriment ae nos colonies françaises. — M. Levasseur regrette que les listes d'émi- Srants ne soient plus publiées par le ministère. — I. P. Leroy-Beaulieu parle dans le même sens, et signale la Tunisie comme un but excellent d'émigration.
»*. Société de numismatique. — Dans sa dernière séance, la Société de numismatique a procédé au renouvellement de son bureau.
Président, M. Adrien Blanchet; vice-président, M. Paul Bordeaux; secrétaire, M. de Villenoisy; trésorier, M. Sudre.
Le comte de Castellane a résumé l'histoire de la Monnaie de Tours. Il y avait depuis les temps carolingiens les espèces du roi, puis du comte, et
celles de l'abbaye de Saint-Martin frappées tantôt séparément tantôt en commun. II a ensuite repris la question des monnaies d'Avignon pendant la coseigneurie des rois de France.
M. Adr. Blanchet a présenté quatre monnaies de la collection de M. Juneau pour Mapilia et Avenio.
M. de Villenoisy a signalé un bronze du Cabinet de France qui semble être un projet d'écu de six livres destiné a former série avec le louis d'or de 1694, projet qui n'a pas été adopté.
— Société nationale des Beaux-Arts. — L'assemblée générale de la Société nationale des Beaux-Arts s est tenue, sous la présidence de M . Carolus-Duran, président de la Société, pour le tirage au sort des différentes commissions d'examen. Ces commissions sont ainsi composées :
Peinture. — Membres du bureau faissnt partie de droit du jurv : MM. Carolus-Duran, Roll, Besnard, Béraucf, Billotte, Dubnfe. Membres titulaires tirés au sort : MM. Rachou, Carrier-Belleuse, de Latenay, Prinet, Aublet, Lerolle, Smith, Roger Jourdain, Boulard, Gillot, Le Sidaner, Rondel. Dinet, Veber, Weerts. Membres supplémentaires : MM. Dumont, Montenard, Delachaux, Dauphin.
Rive) , Guignet, Eliot, Flandrin, Moreau-Nélaton. Rosset-Granger.
Sculpture. — Membre du bureau : M. Rodin.
Membres tirés au sort, titulaires: MM. Dejean. Charpentier, Bourdelle, Cordier, Roche. Michel- Malherbe, Injalbert. Supplémentaires : MM. Lenoir, Fix-Masseau, Mmes Cazin, Voulot, Granet.
Gravure. — Membre du bureau : M. Waltner.
Membres tirés au sort, titulaires : MM. Rivière, Paillard Renouard, Michel-Caxin, Lepère. Supplémentaires : MM. Dumoulin, Décisy, Pannemaker.
Architecture. — Titulaires : MM. Pierre Selmersheim, Sauvage, Guillemonat. Supplémentaires : MM. Plumet, Lambert.
Objets a" art. — Membre du bureau : M. Besnard. Titulaires : MM. Doat, Peureux, Mangeant. Vallgren, Ernest Carrière. Supplémentaires : MM. Carot, Vernier, Henri Marins-Michel, Dix membres de la délégation ont été, en outre, désignés par le sort, conformément au règlement pour être adjoints aux commissions d'examen d'objets d'art et d'architecture, ce sont : MM. Cotte, Renouard, Plumet, Eugène Carrière, Bartholomé, Rixena, A gâche, Damoye, Delaherche, de Saint- Marceaux. Compléteront le jury des objets d'art : MM. Baffier, Léonard, Dagnaux, Fix-Masseau, Prouvé.
EXPOSITIONS
.*. Galerie Durand-Ruel : Tableaux et pastels d'Odilon Redon. — Tableaux et «Querelles de Frang Boggs. — Miniatures de Renie ae Miremont.
— C alerte des artistes modernes : Œuvres de Carlos Schwabe.
NÉCROLOGIE
.*. Gaston Paris, érudit et archéologue français (l83o-ioo3), administrateur du Collège de France. — Olivier de Cocauerel, peintre français (i838l9o3l. — Léon Dacheux, historien d'art français (l835-i 9 o3). A. G.
Le gérant : André GIRODIE.
!D2o-o3 . — Imprimerie F. Ducloz, Moûtiers (Savoie)
La Peinture aux Salons de 1903
|e me permets d'écrire « aux Salons » malgré la prétention de la Société des Artistes français qui, depuis deux ou trois ans, affecte d'appeler son exposition annuelle « le Salon » et placarde aux Champs-Elysées que « le Salon » n'ouvrira ses portes que le i er mai. Cest là une mesquinerie qui porte à faux, car on ne peut plus ignorer l'existence de la Société nationale des bêaux-arts. Si beaucoup de gens n'apprécient pas certaines tendances outrancières qui s'y étalent, nul n'ignore que le Grand- Palais a une entrée sur l'avenue d'Antin par laquelle on pénètre dans un sanctuaire où l'Art a de nombreux dévots. Je ne pense pas que les affiches en question aient enlevé un visiteur à la Nationale, mais je sais qu'elles ont diminué leurs auteurs.
Qu'on ne croie pas pour cela que je sois un censeur partial et que je montre des préférences pour une exposition plutôt que pour l'autre : dans chacune il y a des œuvres remarquables, comme il y a d'horribles croûtes, et je suis d'avis qu'un artiste: vaut par soi-même, non par le coin de palais où ses toiles sont accrochées.
Admirateur passionné des vieux flamands, un peu plus tiède des maîtres italiens, je ne condamne nullement les efforts tentés pour régénérer la peinture française et la sortir du courant de poncivité dans lequel, à quelques honorables exceptions près, elle
semblait vouloir s'enlizer. Tout en trouvant grotesques les excentricités inattendues devant lesquelles certains critiques intéressés voudraient nous forcer à nous agenouiller, j'estime qu'elles ont eu cet avantage d'éclairer la palette de nos peintres.
Et puisque tous ceux qui ont lancé les pétards des chevaux violets, des femmes en tire-bouchon et des semis de confetti se sont assagis et nous donnent maintenant des œuvres puissantes et encore hardies, mais qu'on peut admirer à quelque école qu'on appartienne, il n'y aurait rien à regretter si le succès de ces « novateurs » dans un certain milieu n'avait entraîné aux mêmes errements — où ils persistent naïvement et fâcheusement — un certain nombre de jeunes peintres, plus arrivistes que sincères. Ceux-ci ont voulu faire du Le Sidaner, du Carrière — et ils n'ont réussi qu'à faire du terne et du brumeux, — ou du Besnard, du La Touche, du Montenard — et ils n'ont su que faire hurler des tons extraordinaires qui vous aveuglent et vous forcent à détourner la tête.
Une chose qui m'a, dès le début, mis en garde contre un entraînement trop facile, c'est que les mêmes thuriféraires brûlaient leur encens indifféremment devant ces extrêmes disparates des lévites du bitume et des pontifes de l'ocre jaune. C'est là une mentalité toute spéciale, car il n'est plus, là, question de vision ou de sentiment.
Je persiste à penser que, pour qu'une œuvre soit vraiment belle, il faut qu'elle s'harmonise avec un rayon visuel sain et qu'on y sente chez l'ouvrier l'émotion qui l'a dictée et fait naître. Un paysage ne nous intéresse que si le peintre a lui-même, devant la nature, été pénétré de son charme; un portrait ne nous arrête que si nous pouvons y découvrir la vie même, le caractère, l'âme du modèle; une scène de genre ne vaut que si les personnages sont enharmoniques avec le milieu où ils évoluent, les oripeaux qui les vêtent, les sensations qui les meuvent, le rôle qu'ils jouent. C'est pourquoi je demeure parfois longtemps devant telle petite toile qui m'émeut et que mes éminents confrères en critique ont dédaigneusement négligée.
Mais assez de préambule et passons à la visite de l'exposition de la Société nationale. On s'est plu à louer l'élégance, le goût
de l'agencement, la façon commode pour le public dont sont présentées les œuvres; tout cela est très juste, mais — il y a un mais — pour décourager sans doute les artistes qui ne sont ni associés ni sociétaires, on a inventé de reléguer leurs toiles dans un recoin obscur du rez-de-chaussée où elles s'entassent pêle-mêle, ou au pourtour des escaliers où Ton ne s'aventure que si l'on est réfractaire au vertige. Ce n'est pas précisément ce qu'on laissait espérer en fondant une société où il n'y aurait ni récompenses ni faveurs. Je le regrette vivement pour des paysagistes de tout premier ordre comme MM. Carlos-Lefebvre et Braquaval, qu'on ne voit guère, tandis que s'étale au beau milieu d'un panneau, dans une salle sélect, cette inénarrable Famille du duc de Doudeauville dont M. Béraud a eu la fâcheuse commande. Même pour des monceaux d'or, comment un artiste de cette valeur peut-il consentir à exposer une œuvre aussi pénible? Pour se replonger dans l'idéal, M. Béraud a peint un Ecce homo coiffé d'un chapeau de tresse épineuse sur une luxuriante chevelure; néanmoins, il a donné à son Christ. une expression de souffrance et de résignation bien marquée. Plus saisissante est la Tête de Christ du regretté Deschamps : Jésus ploie sous le faix de la Croix, et si la tension physique que le geste comporte n'est pas indiquée, au moins il y a une surnaturelle beauté dans ce visage inspiré. Je ne saurais dire si M. Henebk n'est pas celui qui a fait l'effort le plus vrai, le plus senti vers la divinité dans Y Apparition de la face de Jésus aux tons de sépia, que l'on a cachée sous l'escalier!
De Deschamps encore, Bethléem : l'enfant dort en un lange blanc jeté sur un chiffon écarlate, dans une sorte de grotte; au fond quelque chose de noir et de blanc qui est peut-être la Vierge; un rayon éclaire le ravissant bébé. A rapprocher la Maternité de Roll, qui affecte des airs de Deschamps plus sec et plus nerveux.
Et puisque je suis à la peinture religieuse, je m'arrêterai devant les deux triptyques que M. Frédéric consacre à saint François. Je dois dire tout d'abord que depuis les fantastiques sanguinolences dont cet artiste belge nous avait gratifiés, il s'est converti sensiblement, et ses couleurs en placards accolés se sont atténuées pour notre plus grand profit. Il nous montre saint François et les lapins, saint François et les vaches, saint Fran-
ÎOi NOTES D'ART ET D ARCHÉOLOGIE
cois et les moutons, saint François et la mouette blessée, saint François « taquiné » par les hirondelles, enfin saint François apaisant la tempête; ce dernier panneau est le meilleur, les barques dansent follement sur une mer démontée, et le saint, à genoux sur la grève, élève vers le ciel des mains suppliantes.
M. Jules Flandrin a peint en fresque un Cantique à la Vierge, tableau d'autel pour l'église de Corenc. Si le ramage du chœur des anges ressemble à leur plumage, les fidèles de Corenc n'auront aucune hâte, je pense, à aller en jouir; j'aime à espérer que cette église de l'Isère est fort sombre — et moins étroite que celle de Montbenoît (Doubs) dans laquelle M. Enders fait défiler une procession et dont la grande nef ne peut contenir plus de six personnes de front !
Je ne sais pas si M. Denis se prend au sérieux quand il peint des sujets religieux comme ceux qu'il a choisis : Notre-Dame de V Ecole et la Mise au Tombeau, mais ses horribles tapisseries brun et vert ont plutôt l'air d'une charge, comme la toile où M. David- Nilet a reproduit la Descente de Croix, vieux bois sculpté de l'église du Faouët. Sur place on est pris par la naïveté de cet art primitif, mais ce n'est vraiment pas la peine de reproduire cela en peinture, grandeur nature ! Une petite photographie y eût suffi et eût été plus intéressante.
Je signalerai encore le Christ de M. de Sloovère, un jeune éphèbe à la barbe soyeuse, maigre et étroit, portant tout son linge sur le bras et posant ainsi devant l'objectif au milieu des dunes, ou attendant son tour pour le conseil de revision ; Ma Patronne, de M. Hawkins, qui a auréolé quelque bonne amie se promenant en mante sur le bord de Peau; la Salomé de M. Marcel Beronneau, qui rêve de Gustave Moreau, et traite des sujets bibliques avec une fantaisie... et la Martyre, de M. Kisselef, une fillette toute nue, qui a peur d'un gros chat, je crois.
Une jolie petite scène est celle où M. Baker nous montre V Enfant Jésus jouant avec des copeaux, et que sa mère tient assis sur le bord de l'établi avec un joli geste bien naturel et bien maternel; un vif rayon de lumière vient par derrière se poser sur les cheveux blonds et les épaules de l'enfant; c'est d'une intimité charmante.
notes d'art et d'archéologie io3
M me Marie Duhem expose un Saint François d'Assise. L'immensité d'un paysage aride, coupé seulement par la lointaine indication d'un mur de couvent, rend plus pathétique la rigide silhouette du saint, autour duquel les oiseaux accourent confiants et curieux. C'est là une belle composition dans une couleur de rêve qui charme en un tel sujet.
M. La Touche, abandonnant pour un instant ses fêtes mondaines et ses coins de parcs aux lueurs d'incendie, a traité la Descente de Croix en un petit triptyque. Les panneaux des extrémités repré-
Marie Duhem. — Saint François d'Assise (Société Nationale)
sentent, on ne sait trop pourquoi, une ouvrière prenant de l'eau bénite au seuil de l'église, portant son enfant sur le bras; et un quelconque pèlerin en toilette sommaire : chemise et pantalon. La scène principale représente le Christ détaché de la croix, éclairé par la lumière qui se dégage non pas de sa tête, mais de son omoplate; disons simplement que c'est bizarre.
M. Burnand, lui, a toujours le sentiment profondément religieux, et le Repos de Jésus à Béthanie est une des belles œuvres
de cette exposition. Son Christ est la réplique de celui de l'an dernier dans la Cène; vêtu de blanc, assis devant un mur blanc, s'appuyant sur la table couverte d'une nappe blanche, il ressort en pleine vigueur et retient le regard, malgré la tache sombre que font à droite du tableau les deux sœurs épiant le réveil du Sauveur. Peut-être pourrait-on trouver que l'espace entre la muraille et la table est bien resserré pour que le corps du Christ puisse y tenir à l'aise! Mais c'est là un détail qui disparaît dans la grandeur de l'ensemble.
L'œuvre la plus importante est l'immense décoration que J.-J. Weerts vient de terminer et qui doit figurer dans la cour d'honneur de la Sorbonne. Cette savante composition, à laquelle l'artiste a consacré quatre années de labeur incessant, nous fait assister à l'arrivée à Saint-Denis de la théorie des escholiers, clercs, basochiens, gens de plume, accompagnés d'hommes d'armes, de musiciens, voire de Gringoire, en « mère Sotte » coiffée du bonnet d'âne; et lorsque le recteur à cheval (et le recteur du xv 6 siècle a tous les traits de M. Gréard) débouche sur la place où se tient la foire aux parchemins, la queue du cortège se perd dans les lointains parisiens largement esquissés. Le mouvement et la vie, la richesse du coloris où dominent le bleu et le rouge, couleurs de la grand'ville, l'habileté avec laquelle l'artiste fait évoluer cette population universitaire et ces bourgeoises — où je reconnais des portraits : M me Weerts, ses deux filles et le fils de M. Roujon — tout cela fait de la Foire du Lendit une œuvre qui, placée dans son cadre, fera le plus grand honneur à son auteur. Faut-il redire que ses petits portraits où il sait si bien rendre le caractère et les sentiments de ses modèles, avec leur maintien, leur geste coutumier, sont de petits chefs-d'œuvre ?
La banalité est bien la qualité maîtresse des œuvres officielles; on se souvient du Gervex de l'an dernier : M. Georges-Bertrand ne pouvait y échapper en nous retraçant les funérailles de Carnot; il y a fait effort, cependant, et pour donner plus de couleur à son tableau, il a cardinalisé le nonce descendant les marches du Panthéon, grandeur nature. Un tableau officiel devrait avoir au moins le mérite de l'exactitude ! Et puis c'est bien vieux la mort de Carnot ! Cela rappelle les fêtes du Centenaire que Roll nous avait
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dépeintes avec un grouillement et une vie qui n'ont jamais été retrouvés depuis.
On a fait beaucoup de bruit autour des trois toiles de M. Zuloaga. Et tout de suite on a parlé de Goya. Je veux bien que les têtes soient expressives, je dirais horriblement expressives, mais l'entourage et les accessoires comme les vêtements sont fort négligés et tout ce qui n'est pas les yeux pervers de ces Andalouses au teint bruni est plat, sans vigueur. Les Bretonnes abruties à souhait de M. Cottet sont assises sur un banc ; M. Lucien Simon, qui semblait vouloir colorer les sujets de M. Cottet, dans des bretonneries plus heurtées mais moins poussées — et moins vécues — expose un asile de vieillards, où les jeux de physionomie sont très étudiés et très curieux.
Il est fâcheux de répéter trop souvent le même modèle ; c'est ce que je reproche à la belle composition de M. Agache, la Justice, qui étend son glaive sur le monde ; c'est la même tête que la Loi de l'an dernier, et c'était déjà pour nous alors une vieille connaissance.
Les Veber ont toujours un gros succès de curiosité ; voici la tête rutilante de M. Jaurès à la tribune, entouré de personnages connus, les Bouches inutiles — oh ! combien ! — puis la figure paterne du Bon Docteur visitant la langue de ses malades ; puis affalée dans sa graisse, la massive douairière devant laquelle le couturier décoré fait défiler ses plus gracieux Mannequins ; c'est de la bonne charge qui rappelle l'esprit de Van Ostade.
Dans la série nombreuse des portraits, citons : celui de M me C. H... par M. Carolus-Duran, d'une rare distinction dans le chatoiement des étoffes, et celui du Vieux lithographe, ce type bien connu et rendu avec une vigueur et un relief remarquables ; la série des Blanche, les Demoiselles Hunters, de M. Sargent, d'autres encore de MM. Dixens, Dagnan-Bouveret, Ed. Sain, Gervex, José Frappa. M. Caro-Delvaille avec le portrait de M me L... et de sa fille expose une Femme nue, belle personne bien en chair, ayant conscience de ses appas, et qui pose consciencieusement devant le public comme devant le peintre. C'est peut-être une réclame ! Mais que tout cela est blanc ! Après avoir fait du Manet, est-ce que M. Caro-Delvaille, qui a du talent pourtant,
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voudrait tomber dans le Raffaelli ? J'aime mieux la belle fille Au réveil, de M. Pierre Carrier-Belleuse, qui n'a pris, lui, de M. Raffaelli, que ses crayons ; et cela lui réussit à merveille, son portrait d'Etoile est'vibrant et chaud à plaisir.
Parmi les paysagistes, il me faut faire forcément un choix, tant ils sont nombreux les jolis paysages d'une harmonie douce et fluide et qui rendent la poésie si diverse de la nature. C'est d'abord M. Lhermitte, que je place en toute première ligne, puis MM. Thaulow, Muenier, Emile Breton (exposition rétrospective qui montre ce que deviendront les peintures sombres dans quelques années), Iwill, Eliot, Lempoels, Leroy-Saint- Aubert, Billotte, Binet, Lechat, Duhem, Féau (un peu terne malgré la coiffe blanche des Bretonnes), Gustave Colin, Dauchez (qui s'inspire évidemment de Cazin), Dagnaux, Bastien Lepage, Pierrey, Barbier et tant d'autres encore que j'oublie et dont les qualités très diverses présentent pour chacun un intérêt particulier. M. de la Villéon semble avoir frotté sa palette sur sa grande toile de Norvaux ; je préfère son effet de neige dont le ciel est fort bien.
La Hollande est à la mode actuellement ; je ne m'en plains pas, car c'est un des rares pays qui aient gardé un caractère un peu tranché.
A côté de scènes plus ou moins baroques, des vues d'une agréable tonalité, entre autres de jolis effets d'eau de M. Guillaume Roger.
Aux Artistes français, c'est le chaos.
Accolées les unes contre les autres, les toiles ne laissent à l'œil aucun répit, au bout d'un moment tout cela papillote et vous n'y voyez plus rien. Aussi est-il très difficile de composer un compte rendu logique et c'est au hasard des rencontres et des notes qu'il faut citer les œuvres remarquées.
Qu'on ne cherche donc dans ces pages aucun essai de classification et qu'on ne s'étonne pas non plus si des omissions choquantes se produisent; elles sont d'autant plus probables que l'on a plus consciencieusement tenté de tout voir.