‹ Notes d'art et de littérature: avec une notice biographiqueChapitre 10 sur 80 · HÉLÈNE», DE FANTIN-LATOI'R · texte numérisé non relu

HÉLÈNE», DE FANTIN-LATOI'R

les singulières études nous reporteni aux verrières des cathédrales. Il semble qu'il y ail là une tendance dont M. Anqiietin ne témoigne pas tout seul. Quelque cliose de l'art fruste, naïf et puissant des vieux xylographes du XV" siècle a passé aussi dans les bois que M. Félix Valloton expose, chez le sâr : une me, entre autres, coupée ii mi-cadre, où une foule franchement populaire grouille derrière les bras étendus d'un consciencieux gardien de la paix.

Béltne, de Fanlin-Latour. — Le Henan de Donnai.

Il y a encore des peintres de mythologie, d'histoire et de décoration allégorique, comme il y a encore des poètes qui « font » le drame, la tragédie ef, Dieu me pardonne! l'épopée. Ce sont les genres nobles. Le prétexte de la décoration de l'Hôtel de Ville a fourni aux spécialistes de ce métier déplorable l'occasion de sévir. Une destination si haute et la dimension des œuvres semblent les seules excuses de la critique attardée en de longues analyses, autour de pages comme l'aris conviant le monde â ses fêtes, de M. Benjamin Constant, et les Dames françaises â travers les âges, de M. Aimé Morot. En art, le médiocre n'existe pas, et le médiocre prétentieux mérite, plus qu'un {lutre, le silence. Ce n'est point un paradoxe que de préférer à ces choses mal venues la moindre nature morte d'une belle pâte : un morceau nouveau, par exemple, de feu Th. Ribot ou de M. Vollon : encore

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un bon ouvrier d'art, celui-là, qui n"expose plus dans nos salles encombrées.

Mais qu'un homme vienne, un sensitif, un intellectuel, un exquis innovateur de rytbmes linéaires et d'harmonies colorées, qui donne à son rêve une forme et l'éclairé d'une lumière propre ; que M. Fantin- Latour expose, dans des cadres modestes, son Hélène et son l'rélwfe de Lohengnn, de cette année : nous nous inclinerons devant la vertu d'un goût sévère et d'une noble imagination. El nous reconnaîtrons, sans plus blasphémer, la supériorité du « grand art ».

Hélène est la seconde épreuve d'une composition dont M. Fantin-Laiour avait fait l'essai dans une très belle lithographie (je note, à ce propos, que l'artiste a envoyé celte année, avec ses deux toiles, deux cadres de lithographies, et deux pastels). Au centre d'une assemblée symbolique, l'Hélène désirable, vêtue de ses cheveux d'or pâle, est couchée. El vers elle sont tournés, en un groupe rythmé d'adorateurs, les hommes : le poète coifl'é de laurier, le soldat casqué, l'orateur aux gestes persuasifs, le musicien porteur de lyre et, aux deux exlrémités de l'humanité amoureuse, l'éphèbc asiatique, le berger Paris, tendant la pomme à la beauté, et le vieillard richement vêtu, offrant ses trésors dédaignés [est-ce bien sûr?) en une suppliante et rampante attitude. Dans un angle, Faust regarde la vision du mythe grec au sens éternel; Méphisto dresse la plume ironique et rouge de sa toque. Une tonalité de rêve, verts-rompus, lueurs douces de jaune-soufre et de rose éteint, jour filtrant, baigne le modelé léger des corps héroïques ou divins ; et, dans les fonds, fuit un paysage imprécis, de nuages ou de fleuves,

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I! est de bon Ion, dans la jeune critique, de considérer le portraitiste Bonnat comme un artiste négligeable et de l'assimiler à M. William Bouguereau lui-même sous un dédaigneux silence. C'est de l'injustice enfantine. Certes, M. Bonnat s'est révélé avec persévérance un peintre peu intellectuel, et il a rarement poussé, dans ses lourdes effigies, au delà de la ressemblance physique, de l'apparence sanguine et musculaire de ses illustres modèles. Mais, cet aspect de leur enveloppe mortelle, comme il l'a écrit, en ses bons jours, de certaine et inoubliable façon, non sans artifices, mais sans tricheries, avec une sûre main de peintre qui n'est qu'un peintre! Faites l'expérience : un Bonnat ne s'oublie pas, ou s'oublie après tout le reste. Une telle prise sur la mémoire visuelle ne peut sortir, quoi qu'on en dise, d'un simple trompe-l'œil.

En abordant l'historien du Peuple d'Israël, M. Bonnat a senti peut-être qu'étant le plus capable encore de traiter celle singulière figure, des qualités cependant dont il eut jadis peu souci lui étaient nécessaires à gagner. On croit lire dans cette œuvre un volontaire efTort vers l'expression. L'excès de la réalisation est toujours le ra^^me ; la grosse mècbe grise retombante sur le front énorme; les ongles longs dépassant les doigts : quels détails lourdement accusés! C'est toujours le même triomphe dans le rendu simple de l'altitude : les joues affaissées sur le col ecclésiastique, la tête penchée, les grosses mains appuyées sur le revers des cuisses, dans la pose du Bertin de Ingres, cet homme est assis ainsi pour l'éternité. Mais c'est, en plus, dans le pli de la lèvre, dans le regard tourné vers l'invisible, un je ne sais quoi où le mystère de la pensée réside. Les amis du maître d'hébreu vonl

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répétant qu'il y a sur son visage plus d'humanité que n'en a mis le peintre et plus de grâce répandue en la chair épaisse de ses traits. Mais, tel que l'a fait M. Bonnat, il a dû être, au moins un instant : ce n'est pas le causeur souriant des dialogues platoniciens, soit; c'est donc l'exégète ruminant, le corps détendu, l'esprit très loin.

L'exposition de M. P. -A. Kenoir.

M. P.-A. Renoir a cinquante-un ans. Il n'est point décoré, il n'a jamais obtenu une récompense, un achat ou une commande officiels, il a eu, je crois, des toiles refusées au Salon. C'est un des meilleurs peintres vivants.

L'exposition qu'il fait de ses œuvres, rue Laffile, est de celles qui donnent aux yeux et à l'Ame un tel rafraîchissement, que toute autre façon de peindre paraît lourde, convenue et non vivante, à côté. Sorti du groupe impressionniste, dont M. Fantin-Latour a pourtraicturélesprincipauxadeptes dans son tableau : l'Atelier des Balignolles (1870), disciple de Manet, ami de Claude Monet, de Camille Pissarro, M . P.-A. Renoir a laissé à d'autres le paysage inanimé (malgré d'excellentes études en ce genre), la scène de mœurs, en dépit de son triomphant Déjeuner d Bougiaal, et ce qu'il a peint avec amour et par libre penchant, ce sont les femmes, les enfants et les fleurs.

La grâce naturelle et presque animale des attitudes féminines et enfantines, des baigneuses se séchant

LA SALLE RtIDE, AU LOUVRE '.)

dans du vrai soleil, des élégantes appuyées sur le rebord d'une loge, saisies dans un instant de repos, dans un cadre de campagne ou de mer, dans une familière occupation, des fillettes assises au piano, des babys joueurs ou appliqués, d'une campagnarde endormie ou d'un petit garçon qui fait sa page d'écriture ; cette grSce, il la rendue par des lignes souples, ondoyantes, un dessin qui bouge, un modelé qui tourne dans la lumière, Etiajoie des nuances fraîches, les étoiles légères, la chair tendre, le sang qui court etqui rosil, le bleu des prunelles, les reflets dans les cheveux, le relief souple du corps humain dans l'atmosphère qui le baigne et qui l'imprègne : ce miracle du coloris vivant, il l'a réalisé avec un tel et si prodigieux succès qu'en vérité c'est à Rubens même ou à quelques Anglais, à Gainsborough, à Turner, qu'il faut remonter pour retrouver des analogues à celte palette.

la réouverlure de la salle Rude, au Louvre.

On a, ces jours-ci, ouvert au Louvre ou plus exactement rouvert, après quelques additions et remaniements, la salle de sculpture du xix" siècle, connue sous le nom de salle Rude. Elle est bien chère aux curieux d'histoire contemporaine et aux amateurs de la période romantique, ccLlc petite salle, éclairée d'une triste lumière du nord, dont les murs portent, dans des cadres, la série si attachante des médaillons de David d'Angers. Souvent, ils viennent,

dans le silence de ce lieu relire, qu'animcnl seuls les pas d'un gardien, sans dilettantisme, interroger les visages en profil, inscrits dans le bronze par le sculpleur physionomiste : parfois il leur faut se hausser vers une médaille mal placée, pour embrasser du regard et pénétrer le visage fin de Sainte-Beuve jeune, — Joseph Delorme chez qui le poète n'était pas morf, — ou le front idéaliste et l'ovale féminin du Lamartine des Méditations, ou les masques de cora*^ diens vieillis des survivants du drame révolulionnaire.

Le nouvel intérêt de la salle Rude est dans un morceau du sculpteur bourguignon qui lui a donné son nom. Ce fut un artiste singulier que ce Rude, avec des parties très hautes d'inspiration et de métier, un souffle qui a passé dans le bas-relief héroïque de l'Arc-de-Triomphe : le Dépari des volontaires, une force et une adresse de main dont on peut voir des preuves dans une statue du Maréchal de Saxe, ramenée au Louvre de Versailles; avec cela, des parties emphatiques et lourdes, le faux goût théâtral des républicains-patriotes de 1830 se mêlant à son naturel et à sa science. Il y a du Casimir Delavigne ef du Béranger, si l'on peut ainsi dire, du lyrisme essoufflé et bourgeois, dans ce Napoléon s'éveillant dit tombeau dont la salle du Louvre expose le plâtre, comme un morceau capital. Un admirateur bourguignon de l'empereur avait demandé à Rude ce monument, destiné à une commune ignorée et ù un cadre de campagne. Rude exécuta l'œuvre avec amour. Elle est cependant de sa moins bonne manière.

Le mort lauré, endormi encore, soulève les plis d'un lincenl, pareils h ceux d'un manteau de guerre, dont

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