LE PRINCE D'AUREC ", DE M. HENRI LAVEDAN
de l'année. C'est qu'elle pose, avec une insistance aiguë, complaisante, irrésistible, ces questions : y a-t-il encore une aristocratie? en quoi et pourquoi? combien de temps a-t-elle à vivre? Et quelle est, quelle peut être, quelle doit être l'altitude de la richesse, où se personnifient, hélas! les classes nouvelles, en face de ces fantoches et de ces hochets? Et la surprise de la foule à ces questions, son désarroi, les passages de son humeur, valent plus encore pour l'observateur que la comédie qui les pose.
Le prince d'Aurec est un viveur fatigué et correct. Incapable de penser, d'écrire ou de gouverner; dédaigneux de faire des affaires ou d'exercer un métier utile; très compétent en matière sporlive, aux armes, en fait d'élégance personnelle ou décorative (ce dernier trait part d'un esprit indulgent; si ces gens savaient s'entourer d'art et de luxe vrai, cela suffirait, en effet, à justifier leur survivance, mais le saventils?), joueur, déveinard, ayant « mangé " plusieurs parentes; un noble, enfin, mais sans la foi dans sa classe et dans sa race. Il songe à « bazarder •> l'épée de son aïeul le connétable, et il explique à la duchesse de Talais, sa bourgeoise de mère (une Piédoux, des Piédoux qui vendaient du beurre), entCtée de superstition aristocratique, comme une néophyte et une parvenue, — que les mots nobles et célèbres n'ont jamais été prononcés, ni ceux de François 1"', ni ceux de Bayard, et qu'enfin la « poule au pot » est un « canard ».
La princesse d'Aurec fait le pendant du prince : belle, hautaine, sachant porter des toilettes qu'elle ne paie pas, sachant recevoir, corrigeant les épreuves des comptes rendus de ses fêtes dans le Gaulois ou
YÉcho de Paris, aimant l'esprit de son mari, lui donnant réplique, — froide, au supplus, et même honnête.
La satire de M. Lavedan n'est point injuste. Boileau, Molière, La Bruyère en ont fait d'aussi fortes. Peutêtre n'a-t-il point assez ménagé les petites flèches; peut-être a-t-il e.iagéré les travers de cette classe : mais je sais bien qu'il a caché ses vices. Il a fait son prince galant homme et sa princesse honnête femme. C'est bien de la bonté pour un dramaturge.
La pièce n'en choque pas moins. L'attitude du public est incroyable. Je ne parle pas de la francmaçonnerie mondaine, si mêlée et si étendue, ni des philosophes, qui ont du goût à contredire, dès qu'on outre leur propre pensée en la généralisant. Je prends cette foule de bourgeois et d'hommes d'argent : ils sont tout déroutés d'une telle attaque contre la société qui les méprise et qu'ds envient, La plupart rêvent d'un titre dès l'enfance, sont capables de prendre un « de », furent frotlés d'opinions conservatrices, et se mêlent de bien penser. Et puis, M. Lavedan a joué un jeu trop fin : il a personnifié la richesse bourgeoise dans un juif et il s'est défendu de plaider pour elle. De qui se moque-t-il donc? Les gens ne l'entendent pas bien. Enfin, nous sommes à Paris, et la bourgeoisie n'y sent pas du tout, comme en province, le poids du mépris de classe et des préjugés nobiliaires. Quant à la lutte politique, il n'y en a plus : or, on n'aime fronder en France que les gens en place. Les spectateurs du Vaudeville n'ont applaudi de franc cœur qu'à deux plaisanteries inoffensives sur nos députés. En sorte que, de la façon dont se comporte