J DE MUSIQUE
toute l'Europe ceutrale et, si je suis bien informé, à Genève même. Elle était fort attendue, elle a été très orageuse, et l'on ne peut nier qu'elle n'ait fini par un échec. Vous savez que la presse italienne s'est levée tout entière, au récit de cette soirée malheureuse : et
quand la presse italienne se lève Il paraît que le
brindisi de Torreddu intéresse l'honneur et les affaires de la Triplice. Cela rend très délicat d'en parler.
A dire vrai, je ne crois point à des cabales, ni à je ne sais quelle reacliondu patriotisme sur le goût. Mais il se réalise ici un paradoxe étrange. Paris, le même Paris qui a sifflé l'annhxuser et relardé Lo/iengrîn, se pique aujourd'hui d'un wagnérisme si farouche et d'une esthétique si avancée que le vieil opéra italien ne trouve plus grAce devant lui. Or, le drame de Mascagni, en dépit de quelques prétentions, n'est point autre chose : du bon italien commun, italianum vulgare. Chef-d'œuvre? c'est une plaisanterie, n'est-ce pas? CEuvre originale? il vaut mieux ne pas insister, ou l'on ferait la liste facile des réminiscences éclatantes. Mais c'est une œuvre d'un mouvement rapide, point ennuyeuse une minute, qui révèle un tempérament et qui promet peut-être davantage. L'âme passionnée et brillante des Donizetti et des Verdi est en ce jeune homme. Et c'est un plaisir qu'une chose où l'on sent la race à ce degré.
Mais quoi ! on ne connaît plus l'Italie en France ; on ne sait plus sa tangue, et l'on dédaigne son génie. Comme Stendhal eût aimé ce liyret-ci! et quel dommage que M. Bourget soit en Sicile ou à Rome, car lui seul nous dirait le charme local de cette musique et de ces décors! C'est ce charme qu'ont goûté les Allemands, toujours amoureux de leur brune voisine.
«i NOTES D'ART ET DE LltTÉRATURE
et qui descendent si nombreux vers elle par la porte de Venise. Tous les Français qui ont vécu un peu dans les mêmes lieux n'étaient point sévères à la Cavalleriamsiicana : ils y retrouvaient leurs meilleures « sensations » et ils regrettaient celte critique colletmonté, qui va faire tant de peine à Sonzogno et nous priver d'entendre, pour la j'oie de notre écleclisme, des choses très plaisantes, comme la Gioconda du facile Ponchielli ou le Mefislofele de Boïto. Mais il n'y a point à remonter ce courant: nous irons à Milan ou à Florence chercher de nouveau tout cela.
Le buste du poêle Banville au Luxembourg.
On a inauguré hier, dans le jardin du Luxemboui^, proche la fontaine Médicis, le monument élevé parles soins d'un petit groupe d'amis au bon poète Banville. C'est un buste drapé à l'antique, sur un socle de marbre orné d'une lyre en bronze. La place etla décoration en sont heureusement choisies. La lyre que l'auteur des Exilés célébra sans relâche et avec des ardeurs si ingénues, la pose et la draperie antiques qu'il adopta — dans ses vers — comme seules convenables au poète jusqu'en plein siècle d'industrie et de confortable occidental; autour de lui un jardin, des fleurs, la rose qu'il a chantée du même élan que la lyre, des marbres, des palais, des fontaines, un décor de fête Watteau et dea souvenirs florentins; derrière, la rue, les étudiants et les étudiantes, l'idylle parisienne et le personnel des Odes funambulesques : ne
JOHN LEMOINNiD 99
sont-ce pas là des symboles et un cadre qu'eût aimés et choisis ce lyrique? Hommage modeste, mais délical, à une mémoire qui brillera au rang des étoiles secondaires, à une oeuvre fleurie dont le paradoxe amusera longtemps les lettrés! Dernier des romantiques, il fut gai; chanteur des mythes grecs, il peignit le boulevard de iSoO; théoricien hyperbolique de l'art pour l'arl, il mit la chronique en rimes riches. Il termina finement et brillamment une période et une école. C'est le Tiepolo de la poésie.
John Lemoinne.
M. John Lemoinne, de l'Académie française, qui est mort discrètement celte semaine, représentait, avec M. Edouard Hervé, le journalisme pur au sein de l'immortelle compagnie. John Lemoinne, c'étaient les Débats, les Débats d'autrefois, de la grande époque, la feuille libérale et bien disante des Paradol et des J,-J. Weiss. Il y a toujours eu, aux Débats, deux tournures de l'esprit français personniflées et brillamment apparentes : l'une, qui est le goût de la rhétorique; l'autre, qui est la clarté perçante et le sens droit. Avec toutes ses élégances et sa spéciosité, Paradol, en son fond, était un rhéteur. Weiss, Lemoinne étaient, avant tout, des gens de sens, ce qui leur valut d'tître d'excellents écrivains par surcroit. Pour la trempe et l'acéré de l'esprit, le mordant et la rapidité du style, Lemoinne, en ses articles d'exposition ou de discussion courante, se plaçait
96 NOTES H'ABT ET DE UTTÉnATLHE
très près des meilleurs modèles : on songeait, en le lisant, à l'époque où le langage français s'était parlé avec le plus de justesse et d'aisance, et, comme pour Weiss, on se sentait en face d'un cerveau que les maladies modernes n'avaient pas gagné; encore n'en était-il môme pas ému. Weiss, chez qui le fond était plus riche et la veine d'ailleurs plus chaude, avait ses caprices et ses ardeurs singulières, quelque chose de ce Diderot qui, si fort qu'il soit de son siècle, promet et annonce le nôtre. Lemoinne demeura solide et froid, à travers des transformations un peu multipliées, car l'esprit seul n'enseigne sans doute pas la fidélité politique, et ce grand bon sens du journaliste ne lui sut épargner — peut-être lui valut-il au contraire — l'ennui de paraître, aux regards de ses contemporains, un conseiller trop mobile pour être autorisé.
La réception de Loti à l'Académie.
La séance oii l'ami de Rarahu et de M™" Chrysanthème a fait, d'ingénue et provocante façon, les honneurs de lui-même, fut l'événement mondain de celle semaine. On gardait ses places, par procuralion de valcl, le long du Palais-Mazarin, dès les deux heures de la nuit. L'appel de la lumière tendre et jeune, du soleil d'avril, de la verdure légère, n'était point entendu des civilisés qui avaient conquis le droit de figurer dans les tribunes aveugles et sourdes, cependant que l'illustre compagnie (mêlée à quelques dames de tous les mondes) entendrait le plus auda-
LA RÉGEITION DE LOTI A L'AGADÉMIIÎ 9T
cieux compliment qu'on lui ait adressé depuis 1637, On ne cache pas que l'élégante chambrée a éprouvé des déceptions. La voix brève et sans liaisons du jeune marin n"a point enveloppé du charme qu'il eût fallu certains passages qui sentaient plus l'orgueil d'un enfant sauvage que les habitudes de la courtoisie académique ou les mœurs de la simple confraternité. C'est une grande preuve de la vérité du mol de La Rochefoucauld que le « moi » de Loti — ce 'I moi » d'un grand séducteur — n'ait point paru toujours aimable. La presse a marqué cette impression de l'auditoire, mais d'abord timidement : depuis la mort de Scherer, personne ne donne, sur les séances de l'Institut, le vrai tout net et le fin du fin. Quelle merveilleuse et incisive pointe-sèche le critique du Temps, au lendemain de la réception de Loti, eût ajoutée à sa série d'études académiques!
Nous n'avions reçu de notable que l'opinion de M. Emile Zola. On l'avait remarqué sous la coupole, et regardé, tandis que l'auteur de Mon frère Vves lui reprochait la fausseté de ses peintures et le « monstrueux » de son talent. M. Zola, dans diverses interviews, s'était montré plus fâché de ce passage qu'effrayé du succès de lecture que les dames lui ont fait. L'ouvrier des Bougon-Macquart est patient, quoique colère, et il sait que son heure viendra. Il s'était étonné, tout de même, que M. Loti, « qui ne lit jamais », jugeât, de si haut et d'ensemble, la littérature romanesque contemporaine. La contradiction, à vrai dire, a frappé presque tout le monde. Comment le récipiendaire lui-même l'avail-il laissée paraître à ce pointi Cela étonnait dans une harangue oii la candeur môme a ses adresses.
■ Quel n'a point été noire plaisir en trouvant, dans le Journal de Genève, ie mot de la fable, en même temps qu'un très curieux document littéraire!
Le texte, dont un collaborateur du Journal a eu communication anticipée et vous a révélé des fragments, dans le numéro du 8 avril, contient, en effet, des lignes que Loti n'a point lues en séance et que le Temps, le Journal officiel, dans leur compte rendu 111 extenso, ne reproduisent pas davantage. Et, parmi ces lignes, celles-là mômes oii M. Julien Viaud, prévenant les objections, dit comment, à que! âge, pourquoi, il a cessé d'être un " illeftré » : <• J'ai lu, dit-il, depuis une année, plus de livres que dans toute une vie antérieure. »
Mais voici que la faveur obtenue par votre collaborateur prend un inlérét documentaire d'une qualité exceptionnelle. L'éditeur Calmann Lévy a publié, vendredi, le discours de Loli, en brochure. II n'est point du tout semblable au discours lu sou s la coupole. Les ciseaux d'une commission ou d'un ami avaient passé par là, avant la séance, et sacrifié des peintures intimes, des mois que nos pères n'employaient pas, des citations hardies, une phrase de poète sur l'impératrice, enfin, dans le tissu du style et dans l'ordonnance de l'ouvrage, des détails qui en faisaient la manière plus libre encore et plus étrangement nouvelle. Dans le texte imprimé. Loti rétablissait la version primitive, qui était plus selon son cœur et dans ses façons. J'y croyais relrouver aussi le passage sur ses lectures récentes, cité dans ce Journal et qui répondait si à propos aux critiques universelles. Le passage en est absent. En sorte que nous avons trois variantes pour une partie de ce discours si disculé :