KRNEST RENAN DANS LE MONDE
disciple seul pouvait écrire, ont assez bien saisi leur modèle, en cet état de sa physionomie.
Les causes qui l'avaient amené là, il n'est pas encore temps de les chercher. Quand l'heure en sera venue, on fera sagement de se garder des explications exclusives, Réveil du sang paternel et de l'hérédité gasconne, triomphe de ce besoin d'être au niveau de ses interlocuteurs qu'il a noté comme un des traits de sa nature et de ses habitudes courantes et qui avait passé peu à peu dans sa parole écrite, retour de vieillard sur lui-même et sur la façon dont il avait usé de la vie, regrets divers et crise sentimentale dont Michelet, avant lui, et Victor Hugo avaient été de singuliers exemples et qu'il peignait peut-être avec plus de naïveté qu'on ne le crut : combien de nuances on devrait mettre, pour être fidèle, dans cette périlleuse analyse! Il faudra bien aussi qu'on y fasse la part de son temps, de ce temps où les meilleurs finissent par l'étalage de soi-même et le plus délicieux cabotinage!
N'ayant pas à peindre ici Ernest Renan, je me suis borné à vous prévenir qu'il y avait à distinguer, dans son œuvre et dans sa vie, les diverses périodes et manières : l'avertissement n'étant pas, je crois, inutde, au milieu de la confusion des voix qui s'élèvent sur sa tombe.
M. Renan (car son labeur admirable de savant était demeuré le même) laisse le dernier volume corrigé de son Hisloire du peuple d'Israël. On parle aussi d'un Journal, qui serait publié dans cinq ans. On y voudrait retrouver quelque chose de ce qu'était, selon le témoignage de ses amis, la savoureuse familiarité de sa conversation.
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Le Centenaire de Itoll. La peinture afllcielle.
On dil : <■ La peinture officielle est un genre mortné. La commande de l'Élat et le programme imposé suffisent à glacer l'inspiration de l'arliste et l'inlérêt chez le spectateur, » On oublie, en ce disant, que les plafonds du palais des Doges, les grands tableaux de corporations : la Ronde de nuit el les Syndics des Drapiers, la série du Luxembourg de Rubcns, les Lances de Velasquez, el le Couronnement de Napoléon de David furent, à leur heure, des peintures officielles. Les conditions d'un genre si glorieux ne sont donc pas fatales au génie : c'est le génie qui peut manquer au maintien ou au renouvellement de la gloire du genre. Certes, pour prendre la dernière en date de ces œuvres immortelles, jamais toile ne fut conçue et exécutée sous une dictée plus impérieuse et selon un programme plus défini que celle où le peintre des conventionnels s'est fait le glorificateur de la mise en scène impériale. Quelle force, cependant, quelle liberté, et quel aplomb, dans celte admirable grande
]. Extraits des lettres envoyées au Journal de Genève, en 1893.
114 NOTES D'AIiT KT DE LITTÉRATURE
machine! Quelle vérité, et quelle pompe! Comme cela est ordonné et écrit!
Vous savez que le Couronnement occupait, à Versailles, au musée historique, un des côtés d'une salle, dont l'autre était rempli par Ifi Distribution des aigles à la grande armée, chef-d'œuvre presque égal et son pendant. Le Couronnement fut amené à l'exposition rétrospective de 1889 : Paris, depuis, l'a gardé, le Louvre !'a reçu dans sa salle des Sepl-Cheminées, la muraille de Versailles est demeurée vide. Ce vide va Olre comblé. L'État ayant commandé à M. Roll, le franc peintre de la Fêle du Quatorze-Juillet et de la tircve, un tableau commémoralif des cérémonies du Centenaire des Étals généraux à Versailles, cette œuvre considérable vient d'être achevée, après trois ans de travail, et elle nous est offerte au Champ de Mars, avant d'aller affronter le redoutable vis-à-vis de la Distribution des aigles.
Delacroix écrivait, dans les notes de son Journal (qui vient d'être publié) : se souvenir que le gris est fennemi de la peinture. M. Roll n'a peut-être pas assez médité cet enseignement du grand coloriste. Le vaste bain de lumière qui enveloppe son Centenaire indispose le premier regard par des gris sans séduction, une tonalité plâtreuse. L'aspect général est poudroyant. II faut se défier de l'injustice d'un premier mouvement pour apprécier tout le mérite du peintre de plein air, la vérité de l'effet, la légèreté des fonds. Une sensation nous a d'ailleurs saisi, à davantage et à mieux regarder : celle de la vie qui émane de ce sujet immense, de cette toile de commande. Une fois de plus, l'instinct d'un bon et d'un vrai peintre a échauffé la froideur et brisé les entraves de l'inspiration officielle.
LK n CENTENAIRE » DE ROLL US
Inconteslableinent, cela vit. Celte foule lâchée, joyeuse, molïensive, acclamant et débordant le débonnaire exécutif en habit noir, dans tes jardins envahis du Grand Roi; ce mélange des classes, des compagnies et des costumes; ces écharpes, ces toges, celte soutane et ces vestons; cette mêlée sérieuse, sincère, les coudes dans les poitrines et la marée des épaules; l'élan des bras et des chapeaux levés, des bouches ouvertes; la ressemblance rapide (sauf une ou deux erreurs) des physionomies cl des visages, toutes les têtes étant des portraits, comme dans les œuvres du xv siècle; au fond, la musique, les maisons blanches et pavoisées du cours; cette volonté d'être fidèle, ce sentiment du moderne, cette simplicité et celte conscience, n'estce point là l'effort le plus soutenu et le plus heui'eux qu'on ait essayé jusqu'ici pour donner ii notre démocratie bourgeoise son expression pittoresque et son portrait sans tricherie? La ligne, le décor, la pompe, le classicisme, convenaient à César, à ses courtisans et à ses armées : l'impressionnisme juste, le mouvement coloré, l'ignorance des poses et des attitudes apprises, conviennent au consul Carnol, à ses électeurs et à ses sergents de ville. Je ne préfère pas : je compare. Le Centenaire de M, Roll n'est peut-être pas bon, mais il est le nôtre.
Et peint, avec cela, par des procédés qui battent, si l'on peut ainsi parler, tout leur plein et dont celte entreprise indiquera le terme el le plus ambitieux emploi avant leur inévitable abandon. La touche est large, sans empalements, sans insistances ; le modelé est fait dans les clairs. Si l'on cherchait, à la fois pour l'esprit et pour le métier, un maître à M. Roll parmi les premiers de son art, je crois que c'est de Franz
Hais — mutatis mutandh — qu'on trouverait encore le mieux à le rapprocher. Encore y a-t-il une distance, et je le sais bien.