‹ Notes d'art et de littérature: avec une notice biographiqueChapitre 2 sur 80 · LE " PARDON À KEROOAT " DE JULES BRETON · texte numérisé non relu

LE " PARDON À KEROOAT " DE JULES BRETON

Parmi ces gens adroits, trois maîtres qui sentent et qui cherchent, et ne demandent au pastel que ce qu'il doit donner : Besnard, Lhermitle et Duez. M. Besnard a eu cette fortune d'effaroucher, dès le début, le grand pubhc, qui a retenu son nom. Aujourd'hui, il dédaigne les excentricités inutiles, et il met, dans ses admirables études de femmes, une largeur et une souplesse de modelé, une délicatesse hardie de coloration, une Heur de poésie, qui sort hors de pair. M. LhermitLe, dépaysé dans les grands cadres, est plus sincère que jamais dans ses pastels rehaussés de fusain, d'une rusticité très personnelle. M. Duez est le poète charmant des couchants sur la mer.

11 faut mettre à côté d'eux M. Nozal, dont les grèves du mont Saint-Michel sont d'un sentiment si juste, M. Blanche, portraitiste inégal, mais toujours intéressant, M. J.-J. Tissot, enfin revenu parmi nous, et qui interprèle avec un accent si original l'élégance particulière de l'Anglo-Saxonne.

Jules Breton est un virgilien, le peintre attendri des campagnes lumineuses. Depuis trente ans, et plus, chaque salon nous apporte une idylle de ce maître modeste, dont les yeux de myope et la chevelure abondante font songer à un Daudet septentrional. Les Américains couvrent d'or, aujourd'hui, ses chefs-

d'œuvre. Et cela console des 170000 francs dont ils

payaient l'autre jour un Meissonier. Mais ce succès qu'il n'a rien fait pour conquérir n'a pas ébloui le peintre delà Bénédiction des blés : il ne rêve pas de politique, comme le peintre de i 814. S'il est infidèle aux pinceaux, c'est pour la lyre. On sait de lui de jolis vers, du même sentiment que ses toiles. Et il a publié, l'an dernier, des souvenirs personnels, Art et nature ^ le testament simple d'une très noble existence.

Sa fille, M"' Dem ont-Breton, son gendre. M, Adrien Deraont, ont appris de lui les secrets de la lumière : ils y joignent une note mystique personnelle, dont témoignent, cette année, une Annonciation et une Vierge avec l'enfant, deux toiles qu'on remarquerait, même signées de noms moins aimés. J. Breton luimême est de plus en plus attiré vers la religieuse Bretagne : son Pardon à Kei'goat, de cette année, avec la houle des coiffes blanche?, que dominent les bannières de confréries, les vierges en bois colorié, — une naïve procession, allant vers l'église aux pierres sombres, — est une belle chose, où il vaut mieux ne pas relever quelques détails un peu trop v arrangés ».

D'une façon générale, le mysticisme et le symbolisme sévissent sur notre peinture. Il y a là une correspondance intéressante avec le mouvement analogue qui entraîne la poésie, le roman, le théâtre même. Evolution qui pourrait être heureuse mais qu'il faudra juger sur ses fruits : Jusqu'ici, si l'on excepte des maîtres indépendants qui ne se posent pas en chefs d'école, le symbolisme — comme formule esthétique ou littéraire — n'a pas enfanté de chefsd'œuvre. Ce ne sont ni A chacun sa chimère, de M. Henri Martin, une composition inspirée de Baudelaire, autour de laquelle quelques critiques mènent

L'ëXKISITION de CLAUDE MONET S

grand bruit, ni la légende des Trois Maries, de M. Gervais, ni la légende des âmes de noyés qui reviennent, d'après Mireille, par M. DutTaud, qui constitueront la révélation annoncée. Tous ces jeunes peintres peignent, dans des gammes claires, des corps de moins en moins coosistants. Les primitifs Italiens, dont ils se réclament quelquefois, savaient mettre des âmes rêveuses ou tendres dans des anatomies solides.

La vraie, la sérieuse école de notre peinture contemporaine, c'est la nature. Portraitistes, paysagistes surtout, ceux qui travaillent devant le réel, frappent par un accent de conscience et de sincérité.

La même inspiration de nature — mais extrême, aiguë, incompréhensible pour beaucoup d'honnêtes gens, dont l'éducation visuelle est faible — se retrouve dans les études, intitulées : Meule», que le grand peintre impressionniste Claude Monet expose à la galerie Durand-Rucl (car les petits salons continuent à s'ouvrir). Imaginez, dans un champ ras ou sur la lisière d'un bois, deux grosses meules au faite conique, étudiées uniquement et amoureusement, à toutes les heures du jour, dans toutes les saisons de l'année. Sur ce thème simple, l'artiste a mis sa science extraordinaire des valeurs, sa perception subtile des moindres influences lumineuses, et, comme le disait, à côté de moi, le peintre RafTaëli, « une écriture de maître qui n'indique rien et qui dit tout ». Ce Claude Monet a ses fidèles, insensibles aux railleries, comme autrefois Courbet, Edouard Manet : il finira bien par conquérir sa part de vraie gloire.

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NOTES D'AHT et DE LITTERATORE

L'esposilion des arts au débul du siècle.

11 y a vingt-cinq ans, une toilette, un meuble Empire, faisaient sourire dédaigneusement. Notre bourgeoisie, surtout, éprise de peluche contemporaine ou de pastiches Renaissance, se prouvait à ellemême la sûreté de sa critique par l'exclusion impitoyable de tout ce qui rappelait le goftt décoratif de l'époque césarienne. Les palais impériaux et les châteaux de noblesse militaire gardaient seuls les grands meubles d'acajou, aux lignes raides et grêles, aux cuivres lourds et froids, lespendules d'albâtre à colonnes droites, les bts monumentaux pareils à des trônes, toute cette décoration de style, où Jacob avait continué les traditions de Boulle et de Riesener. Et puis, tout à coup, on s'est aperçu que cette décoration constituait bien, en effet, ce qui seul vaut : un style, l'expression harmonieuse d"un goût original et distinct. Avec ses excès et ses lacunes, le style Empire était signiiicatif, expressif dans sa raideur, personnel dans ses imitalions. Une société s'y était traduite, seule et tout entière, — la société qui, des bergeries de Trianon, du néo-hellénisme du Voyage du jeune Anacharsis, était passée, par l'idéal romain do l'impérieux David, des classiques rhéteurs de la Convention, jusqu'à la reconstitution grandiose des temps d'Auguste et de Constantin, au retour des aigles conquérantes, des lauriers faits pour les victorieux, de tout l'accessoire séculaire de la majesté, qui semblait prédestiné au goût et à la mesure du César corse, au masque latin.

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C'est pourquoi, quand on erre dans l'exposition de la Société philanthropique, on ne comprend plus, sinon par l'inévitable loi de réaction, la sévérité de jadis. Tout s'harmonise et prend de la vie, parce que dans tout l'âme d'une époque s'est empreinte. Et cette âme, on la retrouve encore, plus attirante et plus diverse, dans ces portraits de Greuze et de David, de Prudhon et de Gérard, — depuis le petit lieutenant d'artillerie Bonaparte, afTadi par le pinceau sensible de Greuze, jusqu'au Napoléon affaissé et épaissi de Pagnest, celui que Tolstoï a peint de traits inoubliables, — jusqu'à celle Joséphine vieillie de Prudhon, si triste el si parlante à voir après l'autre portrait du maître, la radieuse créole baignée d'ombres douces sous les arbres de la Malmaison.

Les wagnériens frantais.

Pendant que le Tout-Europe, sno/is el dileltanli, subit, dans la salle obscure du théâtre de Bajreuth, l'irrésistible « enchantement du vendredi saint ", à l'heure où Paris préparc Lohengrin et rêve, dit-on, de Tristan el YseuU, il ne sera peut-être pas sans intérêt de vous dire quelques mots des wagnéricns français. J'entends : les wagnéricns non professionnels, pein- " très, poètes, amateurs. Car c'est une des plus significatives particularités de la gloire de Wjigner qu'en dehors de la révolution musicale qu'elle a protluite, l'esthétique du maître a porté des conséquences dans toutes les imaginations. M. Rod, dans son étude sur

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l'esthétique wagnérienne, fait remarquer que les drames où elle s'est affirmée, populaires cl nationaux dans la seule Allemagne, ont groupé autour d'eux, en Europe, une véritable aristocratie intellectuelle d'admirateurs de toute race. En France, cette aristocratie s'est recrutée, presque immédiatement, parmi les lettrés. Quand Berlioz niait Tannhxusev, Baudelaire, un des premiers, subissait le charme : il a traduit avec beaucoup de force ses émotions d'initié dans un article réimprimé dans ses Curiosités esthétiques.

Puis ce fui Catulle Mendès, l'un des fondateurs du Parnasse, ami intime de Wagner, auquel il a consacré un volume de souvenirs. Du Parnasse, le culte descendit aos symbolistes, qui publièrent la Uevue wagnérieniie : presque tous les jeunes poètes tiennent le l'arsifal et la Tétralogie pour les œuvres souveraines où s'est réalisé leur idéal un peu confus. Parenté et concours des divers arts, symbolisme largement humain, mysticisme profond, synthèse absolue : tout ce qu'ils révent et ce qu'ils poursuivent est là, dans son plus haut exemplaire. M. Ch. Morice, dans son livre : la Littérature de tout à (' heure, lionnanl le schéma graphique de l'évolution littéraire, met Wagner au sommet de toutes les lignes convergentes.

Les peintres n'ont point été insensibles à cette contagion imaginalive, qui de l'art le plus harmonique a gagné les arts littéraires et plasliques. Les toiles et les hlhographies wagnéricnnes dcM. Fanlin-Lalour sont bien connues. Je sais un peintre espagnol, habitant la France, M. de Egusquiza, qui, après avoir rcncontrédes succès assez lucratifs en peignant des Fortuny, bouleversé un jour par une audition de

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Wagner, a tout laissé pour des composilions étranges, où il essaie de transposer l'idéal du drame lyrique. C'est à lui que nous devons l'admirable gravure du portrait de Wagner, avec son front souverain et ses yeux pleins de mystère et de clarlé. Les critiques wagnériens, M. de Récy, M. de Fourcaud, M. Adrien Remacle, ont un public et des organes importants. Les ouvrages de M. Ad. Jullien, de M°° H. Fuchs,jouissentd'une justeautorité.

Tout cela n'est-il pas bon à dire, quand on croit peut-être, à Berlin ou ailleurs, que les marmitons de l'Eden sont les interprètes de la pensée française?

Le peintre Ëlîe Delaunay-

Le peintre breton Élie Delaunay, dont la mort soudaine est une des pertes les plus sensibles que l'art français pût connaître, aura donné un haut exemple de probité et de distinction intellectuelles : il aura figuré aussi parmi les plus attachantes victimes de ce dualisme douloureux où hésitent les génies partagés, les générations intermédiaires.

Formé dans l'atelier d'Hippolyte Flandrin, lui-même artiste incomplet, chez qui le désir était supérieur aux facultés; prix de Rome en 1836, et destiné, par la nature sévère de son talent, par son éducation et ses premiers succès, à perpétuer les doctrines classiques dans les sujets d'histoire et de mythologie, un fond d'originalité forte et l'inquiétude moderne l'orientèrent vers une manière dégagée des souvenirs trop

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pesants. Il entreprit de renouveler, par l'expression, les thèmes traditionnels.

Et, dans une mesure 1res large, il y parvint : sa Diane, vivante à la fois et déesse, dévoilant une beauté sans parente près de la source où baigne son pied nu ; la Communion des apôtres, d'attitudes inédites et de méritoire aspiralion; la Peste à Rome, surtout, dont les architectures nobles, les mouvements passionnés et précis, la coloration d'une harmonie sombre, ramenaient l'imagination vers le grand Poussin, restent des œuvres capitales, comme le musée du Luxembourg en possède bien peu dans sa galerie des contemporains. La décoration murale, confiée à Delaunay, en reçu t les mêmes services d'invention ingénieuse et d'exécution soutenue : le panneau latéral du foyer de l'Opéra, où le voisinage des fantaisies brillantes et lâchées de Paul Baudrj lui imposait certains sacrifices, témoigna de sa souplesse, sans affaiblir l'impression particulière que laissaient tous ses ouvrages. Les amateur» qui portent jusque dans la jouissance des couleurs et des lignes des exigences spirituelles, goûtaient singulièrement cet art volontaire et ce style serré.

Cependant, quelque chose manquait : un jaillissement de source, la liberté et la grâce du génie, l'affranchissementabsoludes imitations, des scrupules et des tâtonnantes recherches. Le consciencieux artiste n'avait pas démontré la vision et la sensibilité, toutes neuves sous les formes archaïques restituées, dont Puvis deChavannes et Gustave Moreau surprirent le public de l'Empire. 11 sentit, sans doute, un peu de celte souffrance qui tourmenta le mobile Baudry; il douta, peut-être, de ses inventions de créateur, et il

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