LE PEINTRE TH
se réfugia dans une partie de l'art oti ses facult<'s devaient trouver tout leur emploi et tout leur jour : le portrait.
Delaunay, pour la génération contemporaine, n'était plus qu'un portraitiste : profond, pénétrant, d'une science noble et d'une sévérité captivante. Ses dernières images d'ecclésiastiques et de cardinaux frappaient par l'étude réfléchie du modèle et la disposition harmonieuse de ses entours.
Il meurt, laissant une œuvre de belle tenue et d'intention supérieure; le mot : distingué, nettoyé des empreintes banales, revient sous la plume, comme le seul qui caractérise parfaitement l'homme et la carrière. Sa tCte au profil énergique, dont Chaplain fit une admirable médaille, repose surles blancs oreillers, tandis que veille, près de l'ami trop tôt parti, le grand peintre de la Chimère.
Le peintre Tli. Ribot.
Le peintre normand Th. Ribot, dont la mort, malheureusement prévue, suit de près la brusque disparition de Delaunay, ne connut point les hésitalions ni la grandeur contrariée de celui-ci. Les peines de sa vie et de sa carrière, à leur début, furent tout extérieures, et de celles qui peuvent bien attrister à jamais le talent, mais qui le trempent du môme coup et l'assurent.
Pauvre, il fit des métiers infimes, jusqu'à l'âge de la maturité, avant de demander aux arls la fortune
12 NOTES d'art et de LITTÉRATL'HE
qu'ils donnent quelquefois. Ses premiers envois au Salon, en 1861 et en 1863 (il avait alors plus dé trente-cinq ans), montrèrent un disciple de Chardin, reprenant avec puissance les minces motifs du peintre des intérieurs, il nous soumettait, cette année même, à l'Exposition du Champ de Mars, des variations dernières sur ce thème de ses premiers choix. C étaient de savoureux jtfarmi/ons, en toque et tablier d'un blanc fin, surveillant les beaux cuivres rouges des casseroles, dans des cuisines aux ombres noir verdâtre. — En 1863, Ribot, sans modifier sa manière sohde, pittoresque et sombre, haussa son efTort jusqu'au tableau de sainteté. II exposa le Martyre de saint Sébastien, bientôt suivi du Bon Samaritain, du Supplkedes coins, du Christ au milieu des docteun.
Les sujets, l'exécution violente, le goût du clairobscur et de l'anatomic musculaire, tout y rappelait les maîtres espagnols, et singulièrement Ribeira. « C'est de la viande, et de la viande volée à l'élal Ribeira », écrivait Saint- Victor avec quelque sévérité. Enfin, Ribot, dans ces dernières années, indiiîérent aux railleries et poursuivant son labeur dans les ombres, s'était confiné dans des éludes de genre, dont l'invention restreinte était compensée par le parti pris original de la mise en œuvre. Vieilles à lunettes, veuves en deuil, liseuses de parchemins, joueuses de cartes, leurs visages couperosés, sortant de l'air opaque, et le regard fixe de leurs yeux suivant le visiteur comme ceux des anciens portraits, forcèrent la mémoire du public, qui retint ces images si particulières. On reconnut la légitimité d'un goût propre et constant, dans celle suite de morceaux qui avaient fait d'abord la simple figure de pastiches. Les ama-
EXPOSITION DES 1>KINTRES HOLLANDAIS I :i
leurs se plurent aux virtuosités de cette main et de cet œil de bon peintre; sa palellc avait le secret des coloris rares, appris à l'école des maîtres : il sembla retrouver les blonds d'or cendré, les roses rompus, les bleus de prunelle des infantes de Velasquez.
C'est, à défaut de génie, une destinée encore enviable que de mettre une personnalilé si caractérisée dans les rôles de poelx minores. La mémoire de Bibot ne sera point ballottée. La place de ses toiles monotones et fortes, qui valent les meilleurs Valentin, est toute marquée dans les musées, à côté el au dessous des chefs-d'œuvre, dans ces coins secondaires où se repose l'attention, et que l'on meuble Irop souvent de poncifs oubliés. On ne saurait les mieux remplir qu'avec l'œuvre de ce petit maître de la manière noire.
Exposition Ucs [icinircfl liollandaiï.
Les peintres hollandais viennent d'ouvrir une exposition dans le Pavillon de la Ville de Paris,
La saveur de la chose locale, provinciale, lentement sortie de sensations répétées et profondes, se reconnaît et se goûte en ces paysages et ces toiles de genre. Point d'histoire, à peine des portraits; ni académie, ni banal parisianisme. Ces fils du plat pays maritime ne savent que l'histoire des eaux, du nuage el du vent. Mais, sous leur ciel fouetté, dans leur air humide; mobile, infiniment nuancé de gris, de blanc d'argent, d'ocre pale, sur les dunes aux
maigres verdures et les toits brun rouge des villages que dominent bizarrement les grandes ailes tournantes des moulins, celte histoire s'écrit en aspects si divers et si attachants, que Josef Israels et J. Maris la racontent aujourd'hui encore, en chapitres inédits, après Ruysdael.Backhuysen et Van Der Weyden.
Joseph Israels est le plus regardé, parce qu'il môle à la nature de chez lui, à la lumière triste du Nord tombant par les petites fenêtres, des hommes, des femmes, des enfants : les misérables de là-bas. Cependant, on est gêné, pour admirer tout à fait ses intérieurs mal éclaircis par le souvenir du grand ancêtre, auquel il est impossible que le peintre n'ait point songé t l'ombre chaude et divinement lumineuse de Rembrandt se lève en nos mémoires implacables devant ces clartés fumeuses d'Israels. On aime mieux ses Pêcheuses mouillées revenant dans l'air libre et le jour pAle.
J. Maris ne craint aucune comparaison. Il est d'un temps où les tons fins d'une atmosphère locale suffisent à remplir les yeux, à inspirer la main d'un vrai peintre, sans que l'homme s'introduise en aucune anecdote pour satisfaire aux lois anciennes du genre. Ses études toutes simples ont l'exactitude subtile qu'on ne connaît à ce degré qu'aux paysages écrits de notre Fromentin. 11 expose telle marine faite avec rien, toute en valeurs imperceptibles, où l'horizon fuyant et bas, la ligne blanche d'une mer du nord moutonneuse et la note vive d'un cheval de chargeurs de sable, arqué sur ses jambes maigres contre le passage ininterrompu du vent du large, font un accord si vrai qu'il atteint la grandeur et la poésie. Cette petite toile rend sévère, et probablement