NOTRE ÉCOLE DE SCULPTURE
renseigneraient sur leurs propres intentions conscientes, l'aspect môme de leurs œuvres suffit à révéler aux un peu exercés la faiblesse générale ou, si Ton veut, la frivolité de leur conception. La répétition des mêmes attitudes et des mêmes gestes, empruntés à cet enseignement classique si vanté, et qui lui-môme perpétue l'esprit élégant des Coysevox, des Coustou, des Pradier, plutôt que la simplicité et le naturalisme des beaux modèles laissés par l'antique; — le petit nombre de sujets, qu'on pourrait classer et cataloguer aisément; — la facture molle, ronde, trop lisse et trop soignée, sans muscles ni nerfs, souvent abandonnée par le sculpteur à la main du praticien; — l'oubli des conditions du groupe, qui veut être vu sous tous les angles et de tous les côtés, tandis que tant de sculpteurs se contentent de l'imaginer en façade et sous un seul aspect : ces habitudes, ces traditions, ces défauts aimés du public signifient la froideur de l'âme, la paresse de la pensée, l'arrêt de l'invention chaude et de la réflexion créatrice.
Comment n'en serait-il pas ainsi? Pour éterniser le corps médiocre d'un grand homme de petite ville, pour meubler un banal jardin public, au hasard des allocations administratives, pour fixer, dans un buste, la ressemblance d'un gentleman vulgaire ou d'une éphémère « grandeur » officielle, comment s'allumerait la verve et s'ébranlerait l'imagination de nos bons tailleurs de marbre?Beaucoup sont des ouvriers pauvres, peu intellectuels. Ceux qui ont le plus d'esprit, les maîtres de la sculpture académique, ont fait justement leurs meilleurs morceaux, songez-y, le jour exceptionnel où ils ont travaillé sur une donnée cer-
laine et dans un dessein de commémoralion glorieuse : le Tombeau de Lamoricière, de Paul Dubois, la célèbre Jeunesse du monument d'Henri Regnault par Chapu el le Iterryer du Palais de Justice du même artiste, le Tombeau de Louis- Philippe el de Marie-Amélie, d'Antoine Mercié, sont les fruits évidents d'une pensée mûrie et d'une émotion sincère que la destination de ces beaux ouvrages avait commandées.
Mais après tout cela, si le talent a besoin de rencontrer dans les circonstances de son milieu et de son temps un appui et un secours, le génie, quand un homme en a, se manifeste original en dépit de toutes les routines, se trouve et se prouve en dépit de tous les obstacles, el renouvelle, de gré ou de force, l'art dont il fait son exercice. Or, il s'est rencontré, parmi les artistes contemporains, un sculpteur qui a toutes les apparences du génie : M. Rodin. Quand les autres redisaient des sujets appris, des devoirs d'école, il a conçu, à l'exemple de ses ancêtres de la première Renaissance, une vaste entreprise cyclique, ces Portes du musée des arts décoratifs, qui doivent enfermer tous les cercles de l'Enfer dantesque; quand les autres copiaient des gestes conventionnels, répétaient avec de faibles variantes des arrangements de lignes consacrés, il a créé des attitudes, des groupes, des expressions de mouvements et de physionomies, tordant et enlaçant des corps, épandant des cbevelures, faisant palpiter et vivre des cbairs, maître du fantastique et du naturalisme, et que l'on commence d'imiter à son tour et de traduire en formules d'atelier; réagissant enfin contre le métier arrondi et la fausse élégance par une facture âpre, accentuée, volontaire, il a laissé à la matière employée la trace de ses mains,
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l'air d'ébauche ou de maquette pétrie dans la terre, le coup de pouce fiévreux du créateur.
M. Rodin n'expose cette année au Champ de Mars que le Médaillon en plâtre de Bastien-Lepage, un visage en relief d'une expression ardente et concentrée. Mais son esprit est partout dans la petite mais intéressante réunion de morceaux plastiques que le second de nos Salons a installée dans son jardin vitré. Les exemples de ce maître puissant, joints au voisinage de la section des objets d'art, ont tourné ici les artistes vers une conception un peu renouvelée de la sculpture : par la dimension réduite des œuvres, le retour à la slatuette et au bas-relief, le choix et la variété des matières (la cire, la terre cuite, le bronze vert, le bois, s'ajoutanl au marbre et au bronze florentin, d'emploi si vulgarisé), par le sentiment décoratif et les procédés de travail, ces essais se rapprochent de l'idéal d'un art plus expressif et plus moderne, mêlé à la vie, adapté aux convenances du luxe d'aujourd'hui, aux proportions de nos demeures, aux désirs secrets de notre goût.
M. Jacques-Emile Blanche; M. Helleu; M. Aman-Jean.
M. Jacques-Emile Blanche est le portraitiste, selon moi, le plus au courant de l'élégance française exactement contemporaine, avec, en outre, un léger accent britannique où est sa marque ; Blanche, le peintre des dandys hommes de lettres, des jeunes femmes écoutées et donnant le ton dans les cercles de 1893, de M. Mau-
rice Barrés, de M"° R. de B. Ses débuts, très discutés dans le public, et généralement gouailles, lui valurent d'abord l'attention des écrivains d'art. On le défendit alors, on le vanta. On lui demandait la même espèce de documents sur le monde siretl de la Troisième République qu'au romancier de Flirt et de P'-iiiH par eux-mêmes, M. Paul Ilervieu, par exemple. Cependant la vogue vint à Blancbc, et les commandes — en deux pays, l'Angleterre ayant reconnu dans ce jeune homme un pelit-cousin de son esprit. Immédiatement, la mine des critiques s'allongea. >■ Songez, — écrit celle année l'un d'eux, qui a, du reste, le goûl en éveil et du talent, — songez que beaucoup des exposants ont de belles relations et font blanchir leur linge à Londres. L'inspiration de ces peintres retrousse ses inexpressibles quand il pleut dans Régent strcct el dans Piccadilly. »
Je ne trouve pas, pour moi, que l'inspiration de M. Blanche se soit rcLroussée le moins du monde. Je lui vois plul6l des tendances h varier et à essayer en divers sens sa manière. L'élude des aristocratiques portraitistes de l'Angleterre du xviir siècle n'est pas d'un si mauvais exemple. L'artiste a élé droit au matlre de cette école, à Oainsborongh ; il lui a pris des tons plus chauds, surtout dans les fonds et les visages, certaines coquetteries hardies d'arrangement, gardant du reste ses dons propres, son dessin raide et pourtant délicat, ses harmonies de nuances sobres. Un portrait de petite fdle, à grande capote, — rose el blanc; une autre d'une certaine A'e((y, en toilette de campagne, sous un grand chapeau de paille blanche à ruban noir, — que nous avions déjà vu au Cercle de la rue Boissy-d'Anglas, — appartiennent à celle len-