M. PAUL GAUGUIN ET LE « TAHITISME
ment atteinle. Le cas de cet artiste n'est pas banal. On connaissait de lui surtout, dans les milieux spéciaux, des statuettes coloriées d'un goût barbare et fruste, qui accusaient un penchant de nature vers les procédés et les formes de l'art le plus primitif, lorsqu'il partit tout à coup pour notre colonie de Tahiti, où ce penchant devrait trouver à se satisfaire par trois ans d'éludés, de visions e( d'impressions. Il a rapporté de cet exil volontaire dans l'île paradisiaque et sauvage, les tableaux (sans parler des statuettes) que M. Durand-Uuel nous a exposés; on no peut du moins refuser à ces œuvres bizarres le mérite d'un choix réfléchi et d'une préparation sincère.
C'est ici l'art néo-sauvage. Sur des fonds de terrain et de végétation aux tons exaspérés, des hommes el des femmes de la race maorie, debout, accroupis, immobiles, — statues de la Barbarie peureuse, enfantine el triste, — montrent des visages grossièrement taillés, des torses bruns et polis colorés de reflets roses, des poses d'animaux rêveurs. Parfois une vision se dresse derrière les humains misérables : une figure de dieu cruel et laid, cauchemar d'enfant malade. Le tout, sans air, sans perspective, d'une gaucherie et d'une laideur peut-être voulues, et comme sculpté dans le bois d'un arbre exotique par le couteau d'un tailleur de fétiches. Cependant on n'oublie pas celle apparition de corps de bronze dans un milieu d'étrange nature; on l'emporte avec soi, et le nom de M. Paul Gauguin s'y associe. Nous avions en peinture toutes les modes, toutes les sectes el toutes les folies, l'impressionnisme, le tachisme et le pointillisme, l'art de vitrail, l'art de kakémono et l'art de tapisserie au petit point : voici venir, en vérilé, le lahi-
iisme, et M. Paul Gauguin est son inquiélanl prophète. Oh! le contraste, le rafraîchissement, et cette fois la belle et vraie et puissante santé, qui se dégagent des toiles, des pastels, des gravures en couleur, des pointes-sèches, de miss Mary Cassatt, succédant dans le même local à M. Paul Gauguin! L'âme d'une race aussi respire dans cette exposition familiale et joyeuse, non plus l'âme de sauvages malades, se mourant dans leur éden trop beau, mais lame des virils Anglo-Saxons, maîtres du monde comme ils le sont de leur maison. L'artiste américaine s'est approprié la poésie domestique du home et de la nursery. Elle chante un hymne au thé de cinq heures et aux lavages matinaux. Elle célèbre îe mêlai anglais, les grandes cuvettes, et les armoires en pitchpin. Jamais le cabinet de toilette n'avait joué un si grand rôle dans les arts et, si je cherche la Muse de ce réalisme cordial, je trouve que ce serait celle de la Propreté yankee, si, par delà le clair confort et l'eau fraîche, miss Cassatt n'aimait d'une prédilection plus particulière l'ûme neuve et la chair rose des babys. Miss Cassatt doit être une tante admirable, dans un pays où la lante est dans les mœurs. La toilette laborieuse du tout petit qu'on éponge et qu'on étrille, et qui étire parmi les servietles ses bras et ses jambes potelés et nus, n'a pas de secrets pour elle. J'imagine qu'elle ne manque jamais de s'y rendre et qu'elle y porle plus d'intérôt qu'aux révolutions des empires. C'est le signe d'une vocation : et il est évident que miss Cassatt n"a reçu le don de manier le pinceau et la pointe qu'afin qu'elle racontât, la première et de façon définitive, avec patience, avec force, avec amour, les épisodes palpitants de la vie de la nursery.
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