‹ Notes d'art et de littérature: avec une notice biographiqueChapitre 25 sur 80 · COMMENT 0\ JOUE LE CLASSIQUE EX · texte numérisé non relu

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des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de l'expression » (préface de Bérénice), et encore : « Il n'y a que le vraisemblable gui touche dans la tragédie » (ibid.). Cet homme est un artiste si accompli et un mortel si heureux qu'il réalise absolument l'idéal qu'il avait défini avec une telle précision. Ceux qui l'aiment le moins ne lui reprochent que d'ôtre trop noble, trop délicat et trop parfait. Ceux qui le sentent vraiment sont ravis, à chaque lecture, à chaque audition nouvelle, de tant de beautés qu'ils croient découvrir chaque fois, de mérites si exquis et si rares qui les touchent toujours davantage à mesure qu'ils y réfléchissent. Les esprits les plus vifs et les goûts les plus sévères se réunissent pour lui rendre un culte et l'élever au-dessus de tous les autres poètes. Voltaire l'idolâtre. De nos jours, J.-J Weiss écrit avec son feu ordinaire : a La meilleure tragédie de Racine est toujours pour moi celle qu'on joue... Voltaire voulait écrire au bas de toutes les pages de Racine : beau.' pathétique/ harmonieux/ sublime! Ce n'est pas assez. Après avoir respectueusement fixé au bas de toutes les pages ces adjectifs de Voltaire et d'autres encore, il faudrait reprendre chaque feuillet un à un et écrire, ici : grand historien; là ; grand connaisseur d'âmes; ailleurs : politique rare et profond; quelquefois : stratégisle comme Annibal et Bonaparte. » Et Edmond Scherer, juge si difficile, s'échauffe un jour sur la langue de Racine au point que vous allez voir (la page est un peu longue, mais elle mérite d'être connue, et comment dirais-je mieux?) :

« Racine est le modèle de la diction irréprochable. Tout, chez lui, se subordonne, s'enchaîne, concourt

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au but, achève la pensée, ajoute àreffet. Une science consommée se manifeste par une ordonnance lumineuse. Plus on met d'attention à le lire, plus on admire cette langue à la fois si pure et si hardie, la variété dans la coupe de la phrase, le naturel dans le mouvement du discours, la logique cachée, mais partout sensible, la délicatesse des transitions, la diversité des tons, l'économie des moyens, la gradation des effets,... une psychologie non moins fine que profonde,... enfin, relevant, éclairant, colorant tout, le reflet de la plus belle imagination, le merveilleux rayon de poésie. Que d'esprit caché sous le naturel! Que d'art dissimulé sous l'émotion et d'émotion contenue par l'art I Quelle aisance dans la grandeur et quel dédain pour l'air de bravoure!... Je prétends qu'il n'y a pas de plus grand écrivain en vers. Il n'a d'égaux que dans l'antiquité, »

Or il arrive que deux cent vingt ans après que furent écrites par l'homme ainsi loué Bérénice et Phèdre, et dans le pays oii ces pièces n'ont pas cessé d'ôtre classiques, on les représente en mCme temps. Savez-vous ce qu'on va faire et quels singuliers honneurs on entreprend de lui rendre? Ce qu'il avait mis dans ces deux ouvrages, l'un exquis et l'autre profond, de naturel et de vérité, on l'en ôte; ce qu'il y avait répandu d'harmonie, on le détruit; cette noble simplicité de son art, il semble qu'on en ait perdu jusqu'au sens. Et le public, la critique — le public et la critique de France! — battent des mains à Tenvi. Chicago ou Buenos-Ayres n'ont pas pu être plus complaisants que nous-mômcs pour l'interprétation de Phèdre que M"" Sarah Bernhardt a promenée dans ses voyages avant de nous la rapporter.

D.-^ „GoogIc

r ON JOUE LE CLASSIQUE E\ 1893 133

II n'y a rien de si constamment vrai que Phèdre et il n'y a personne de si constaiomenl affecté que M°" Sarah Bernhardt. On peut adorer son talent, ses grftccs morbides, sa diction chantante, mais je défie qu'on y trouve l'ombre de simplicité. Avec des allures d'idole malade, des poses lassées, tout un commentaire plastique du :

Je sentis toul mon corps et transir el brûler,

OU du :

Que ces vains ornements, que ces voiles me péscntt

elle n'a pas donné une seule minute l'illusion d'une vraie femme qui souffre, qui aime el qui a honte. Grecque, à aucun degré; chrétienne, pas davantage (vous savez que le grand Arnaud voyait Phèdre ainsi]; moderne, femme d'aujourd'hui, réaliste à défaut de réelle? pas même. Son ancienne beauté de juive orientale el ses habitudes de jeu et de diction hiératiques la font pareille tout au plus à une prêtresse d'un culte lointain, se mourant d'un mal bizarre où les passions de l'humanité commune n'entrent pour rien.

Voilà ce que celle étrange femme fait de la vérité du caractère chez Racine. Voici maintenant ce qu'elle fait de l'harmonie du discours : tantôt elle psalmodie sur un mode langoureux et à la longue inexpressif des tirades entières, rompant encore l'unité du sens et la beauté de la période par des suspensions arbitraires et des coupes incompréhensibles; tantôt elle précipite son débit dans des éclats qui trahissent la voix d'or et qui la brisent ; ou tantôt encore elle essaie du naturel comme elle l'entend, du subit changement

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de ton, du zézaiement enfantin, et je ne sais pourquoi, mais il me semble que ces passages soient plus faux el plus cruels que le reste. Avec cela, qui niera qu'elle ne tienne la scène, qu'elle n'occupe l'attention, qu'elle ne ressemble à aucune autre (est-ce un si grand mérite, quand on se ressemble trop à soimême depuis... vingt ans?), qu'elle ait encore des séductions de corps el d'organe, qu'elle ait même des éclairs el des restes d'un bizarre el singulier talent, el que surtout, à travers sa monotone récitation et ses fantaisies de mauvais goût, elle ne soit encore la plus capable de faire arriver jusqu'au public des parties de la pièce et des lambeaux du poète, disjecli membra poet^t Ce n'est pas la Phèdre de Racine, mais qu'advîendrait-il de Phèdre et de Racine, si celle-là ne les jouait pas?

Je vous avais dit quelques mots de la représenlation à'Une faillite au Théâtre-Libre. L'auleur de cette comédie bourgeoise, M. Biœrnstierne Biœrnson a publié, cetle semaine, dans le Figaro, — qui avait déjà accueilli une communication semblable du critique danois George Brandès, — des plaintes à l'adresse de la France. Le célèbre dramaturge norvégien nous y apprend que sa pièce, d'ailleurs «modifiée et mutilée », a été jouée par M.Antoine sans son aveu et même à son insu. Cela est assurément très fâcheux.

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