‹ Notes d'art et de littérature: avec une notice biographiqueChapitre 26 sur 80 · A PROPOS D' « UNE FAILLITE · texte numérisé non relu

A PROPOS D' « UNE FAILLITE

Et, sans rechercher si le désir du directeur du Théâtre- Libre d'adapter au goût d'un public français l'œuvre intéressante de M. Biœrnstierne Biœrson aurait suscité de la part de celui-ci d'aussi vives récriminations, dans le cas fort possible où l'adaptation eût rencontré un succès sans partage, je comprends que l'auteur d'i'ne/'fli//iie invoque à rencontre des procédés, même bien intentionnés, de M. Antoine la rigueur des principes modernes sur la propriété littéraire. Mais le rival d'Ibsen va peut-être un peu loin quand, usant de l'hospitahté libérale d'un des journaux les plus répandus de notre pays, il attribue à la patrie de Taine et de Paul Bourgel une ignorance des choses étrangères qui s'étendrait jusqu'à l'œuvre des Goethe, des Shelley et des Robert Burns.

Notre « initiative artistique » ne s'exerce que " quant à la forme », j'en veux tomber d'accord par savoirvivre, et nous avons décrété " qu'il n'existe absolument pas d'autres idées que les nôtres », il faut bien le croire, puisqu'on nous le dit en face avec celte assurance. Mais enfin, trop est trop! El M. Biœrnstierne Biœrnson persuadera difficilement, j'imagine, même aux juges qui ont pour nous le moins d'indulgence, que la critique française ignore ta date de la naissance de Gœthe et l'antériorité du Gœlz de BctHchingen sur la Préface de Cromwell. Pas plus que de notre côlé nous ne ferions admettre à aucun lecteur impartial de la lettre de M, Biœrnson que ce Norvégien ignore le nometl'œuvrede notre Chateaubriand, parce qu'au nombre des « premiers rôles » du romantisme, il néglige de citer ce Français parfaitement original et libre de toute imitation étrangère, à côté du Danois Œhlenschlager et de san propre compa-

triole Henrik Vergeland, « dont le génie ne dut, jamais rien au romantisme des autres ».

La vérité réside sans doute en ceci que, probablement par suite de notre culte pour la forme, nous n'attachons pas en France à la priorité et à l'invention en fait d'art la môme importance que M. Biœrnson. Nous pensons qu'il existe depuis tantôt quatre siècles, sans remonter à la poésie chevaleresque, une matière commune de la littérature européenne, que sur ces grands thèmes épiques ou lyriques, dramatiques ou romanesques, dont aucun n'appartient en propre à personne, le droit de conquête s'exerce au profit de tous, de tous ceux du moins qui possèdent un génie original et un talent vrai, la seule chose dont aucune imitation ne puisse les déposséder. C'est pourquoi nous admirons les idées mêmes, chez nous démodées, de notre George Sand, quand] elles nous reviennent transposées par Ibsen , parce qu'il nous parait qu'Ibsen, en les redisant, ne ressemble à personne, et s'il était vrai qu'en écrivant Une faillite, il y a vingt ans, M. Biœrnson, qui a été jadis directeur de théâtre, se fût souvenu de notre répertoire du second empire, cela n'enlèverait rien pour nous au mérite propre A' Une faillite.

J'ajoute seulement qu'il nous faut un réel effort sur nous-mêmes pour nous défendre d'une sotte mais naturelle vanité quand nous nous apercevons avec surprise de la place exagérée que les moindres choses de ce Paris « ignorant " occupent dans l'esprit des autres nations, puisque la représentation donnée sur une scène privée et l'article d'un critique fort inconnu ici même, alarment si fort, à tant de distance, de si terribles susceptibilités littéraires.

DMnz^:B,G00gIc

Page 1