‹ Notes d'art et de littérature: avec une notice biographiqueChapitre 27 sur 80 · K LES ROIS », DE M. JULES LEMAÎTRE · texte numérisé non relu

K LES ROIS », DE M. JULES LEMAÎTRE

Les Itois, drame de M. Jules Lemailre.

Il n'y a rinn à quoi un homme très intelligent ne puisseVéussir en art, s'il le veut, excepté à se donner le pouvoir même de vie, la vertu d'incarner et de créer. C'est ce que la soirée des Bois aura pu démontrer à M. Jules Lemattre, qui d'aillçurs le sait bien, mais qui, avec tout son esprit, ne veut pas se l'avouer et en convenir.

M. Jules Lemailre, pour employer une formule qu'il aime, n'est pas seulement un homme très intelligent : c'est l'intelligence même. 11 comprend tout. C'est sa caractéristique et son charme. Parmi les écrivains de la même génération [qui a débuté si brillamment dans les lettres de 1880 à 1885), d'autres ont d'autres dons et sont des artistes supérieurs. M. Paul Bourg^ct est une nature plus profonde et plus riche, M. Brunetière a autrement de verve et de puissance, et une doctrine bien plus imposante. M. de Vogué écrit une langue plus somptueuse et M. Anatole Franco possède à lui seul toutes les grâces, philosophe, humoriste, poète, le goût d'un alexandrin, l'érudition d'un bénédictin, la plume de Fénelon tour à tour et de Bayle : c'est un sorcier. Mais personne de ses contemporains et de ses pairs ne dépasse M. Lemaltre pour la clarté, la souplesse, l'étendue, l'aptitude critique et compréhensive de l'esprit. Tout se reflète et se débrouille dans cette lucide intelligence, dans ce cerveau de pur GaUo- Romain : tout, les quatre coins d'une œuvre d'art,

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les deux faces d'une question de morale ou do politique, les traits innombrables d'un caractère humain. Aussi est-il arrivé à M. Jules Lemaltre ce qui arrive infailliblement aux gens très intelligents, avec les gens qui le sont moins qu'eux; on a pris son universelle compréhension pour du scepticisme, la variété de ses points de vue pour une abondance de paradoxes, et la forme même de son esprit pour une attitude de sa fantaisie.

Peut-être celle injuste aventure n'a-t-eUc pas déplu tout à fait à M. Lematlre et s'esl-il légèrement amusé à l'apparence du rôle qu'on lui prêtait. 11 y a chez lui une pointe de gaminerie qui y trouvait son compte et une virtuosité de normalien qui s'y exerçait avec une certaine joie. Le malentendu redoubla donc entre le public mondain et son critique le plus aimé. La faible importance des œuvres dont le lundisle dramatique des Débals eut à parler, quand le succès de ses premiers volumes des Contemporains l'eut fait appeler à la succession de J.-J. Weiss parle célèbre journal, ne contribua pas peu à tromper des lecteurs superficiels sur le ton qu'il crut alors devoir adopter. Cependant, quand M. LemaiLre étendait à des vaudevilles ou à des comédies médiocres une sympathie cl une indulgence qu'on croyait spirituellement dédaigneuses, c'est tout simplement que le critique s'efforçait, avec une rare probité, d'entrer dans les moindres intentions de l'auteur du vaudeville ou de la comédie, quittée lui en prêter au besoin de son fonds , Quand M. Lemaîlre, rencontrant une question de morale, un problème de vie contemporaine, un des cas de conscience actuels auxquels sa curiosité ingénieuse s'intéresse et se prend immédiatement, — exposait

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tour à tour, dans des plaidoyers exactement anlUhétiques, le pour el le contre de la question traitée, les diverses solutions du problème ou du cas de conscience, on voyait là une délicieuse plaisanterie et une habileté sophistique, mais on ne s'apercevait pas que tout bonnement M. Lcmaltre avait trop d'esprit pour ne pas trouver tant de choses, et si contradictoires, dans des cas que le vulgaire tranche si aisément au gré de ses intérêts, de ses passions ou de ses préjugés. En sorte que cet écrivain, d'ailleurs populaire et écoulé, apparaissait de plus en plus à ses admirateurs eux-mêmes comme un aimable joueur d'idées, un professeur émancipé qui ne craignait rien comme d'être sérieux, un Tourangeau malin, qui n'avait pas seulement le masque physique de son grand compatriote Rabelais, tandis qu'à quelques observateurs isolés, et à ceux qui l'aimaient et l'estimaient le plus sans le lui dire, l'auteur des /lois faisait de plus en plus l'effet d'un des esprits les plus droits, d'une des consciences intellectuelles les plus honnêtes de ce temps de rhétorique et d'hypocrisie.

Le sujet des /lois et la manière dont M. Lemaitre l'a traité, soit dans son roman, soit dans la pièce nouvelle de la Renaissance, persuaderont- ils les gens déliants de la bonne foi absolue el de la scrupuleuse impartialité de cette belle intelligence? Rien n'est plus significatif que le choix d'un tel sujet, qui est l'essai loyal de la politique humanitaire par un roi philosophe, et que sa conclusion, ou plutôt son absence de conclusion : le roi philosophe finissant par faire tirer sur les misérables el par douter de son devoir même, le peuple demeurant pai'tagé entre des souffrances imméritées et des

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révoltes meuririères, le monde au milieu de cela marchant son Irain, les démocrates arrivés aussi durs que les conservateurs qu'ils remplacent, les ministres ne songeant qu'à leurs places, les oisifs qu'à leurs plaisirs et les riches qu'à leurs richesses, enfin, le mol de la comédie étant peut-être dit par cet humble garde-chasse, dévoué à ses maîtres, qui songe en sa philosophie fruste et naturelle qu'il faut que * chacun reste en sa condition » etque, d'ailleurs, " les hommes n'ont peut-être pas été mis au monde pour être heureux ».

Une intelligence universelle, aboutissant à une indulgence et à une pitié universelles, — car « tout comprendre, c'est tout pardonner » et aussi tout plaindre, — cela est si bien le mérite philosophique de la pièce de M. Lematlre.que c'en est le faible et le vice dramatique. L'attention et la sympathie du spectateur hésitent, suspendues entre des personnages dont il ne sait comment il doit les qualifier, entre des thèses contraires dont il ne sait si l'auteur les patronne ou seulement les lui expose. L'intérêt humain se perd dans une si haute impartialité. Il faut dire que les /{ois ont d'autres et de moins nobles défauts. M, Lemaitre a donné déjà cinq pièces au théâtre, et il n'est pas parvenu, hélas! à nous convaincre qu'il eût reçu le don de faire vivre de la vie passionnée et active de 1d scène les êtres que son ingéniosité conçoit. Leurs mobiles nous paraissent-ils même vraiscmbables, ces personnages ne nous persuadent pas cependant de leur existence indépendante. C'est qu'ils s'analysent au lieu de sentir et d'agir. Ils ont l'esprit subtil et la Qne psychologie de leur père; ils parlent comme M. Lemaitre écrit. Les protagonistes

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des /(ois semblent, on Ta très bien dit, des orateurs élégants el sincères, extrêmement préoccupés de traduire avec nuance leurs sentiments sur la philosophie de l'histoire.

Ajoulezque, lorsqu'il délaisse le plaidoyer politique pour le drame, M. Lemaîlre, sauf d'éclatantes exceptions, verse, avec une facilité qui étonne, dans le gros effet et le moyen de convention...

L'excellent théâtre du Vaudeville a ouvert sa saison par une pièce du fécond et gai Albin Valabrègue — le meilleur des successeurs de Labiche. Le titre était plein de promesses satiriques : le Bas-bleu. Ces promesses n'ont pas été tenues. Le Bas-bleu est une grosse farce, de qualité moyenne et sans aucune portée.

On a exprimé, à propos du lias-bleu, l'idée que la société contemporaine ne renfermerait plus ce type et ce ridicule féminin, que les aulhovesses d'aujourd'hui différeraient peu de leurs confrères du sexe fort, qu'elles n'offriraient à l'observation ou à la satire aucun trait qui leur fût véritablement propre : cela est, je crois, une opinion d'une galanterie et d'une indulgence exagérées. 11 y a eu de tout temps des femmes de lettres qui restaient sensées et charmantes dans la vie privée, et il y a encore aujourd'hui, hélas! de pitoyables exemplaires de la.plumilive profession-

nelle. Sans doute, celles-ci ne font que Iransposer dans le mode de leur sexe, les vanités spéciales aux écrivains mâles, mais c'est celle transposition même qui a toujours paru, dans le pays de Molière, si contraire à la nature et à la bienséance.

Les dames écrivantes de 1893 ont seulement profité des quelques progrès — du reste bien compensés par ailleurs — que leurs confrères masculins ont faits du côté du sentiment du ridicule, et si Ton ne trouve guère de Louise Colet parmi elles, encore moins trouverait-on parmi nous un Gustave Flaubert, capable d'entretenir avec celle poétesse l'estraordinaire correspondance que vous savez.

Oui, il y a aujourd'hui, comme jadis, des femmes qui mettent, dans leurs ouvrages et dans leur vie, du goût, de la réserve, une grande raison. M°" de La Fayette et môme M°" de Mainlenon ne se déplairaient point dans leur compagnie ni à leurs livres. Vous les connaissez. Vous avez lu les romans de M"" Caro et ceux de M"° Th. Bentzon, et vous avez remarqué que les meilleures de ces narrations se rapprochent de l'idéal du roman féminin ; une intrigue simple, très légèrement teintée de bleu; pas de grosses aventures ni de grandes passions; une analyse délicate, aisée parfois profonde, des cas de conscience assez bien démêlés, mais un peu embellis, une vérité moyenne, jamais de ce que notre pédantisme appelle 1' « acuité » ou la « cruauté » des peintures. Agréables récits où se continue la tradition atténuée d'un genre qui compte des chefs-d'œuvre, comme la Princesse de Clèves et Lucrezia Florioni.

Le bon sens est si bien le véritable lot de la femme de lettres accomplie, qu'elle manie souvent avec beau-

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