‹ Notes d'art et de littérature: avec une notice biographiqueChapitre 28 sur 80 · LE « BAS-BLEU " DE M. ALBIN VALABRÈGUE · texte numérisé non relu

LE « BAS-BLEU " DE M. ALBIN VALABRÈGUE

coup de bonheur et de facilité la forme rationnelle par excellence de la liltérature, la critique. Depuis que M"« de Staël ouvrit la première en France toutes les voies de la grande critique et de l'histoire comparée, les femmes onl droit de cité dans ces vastes domaines. Cherchez l'écrivain français vivant qui connaisse le mieux le plus grand nombre d'œuvres étrangères et qui en traite avec le plus de sang-froid et de circonspection : vous nommerez infailliblement M""" Arvède Barine, l'auteur des Portraits de femmes, et de ce petit volume sur Alfred de Musset, où nous fut enfin soulevé, d'une main discrète et tranquille, le voile qui couvrait les célèbres amours du poète. M"" Baiine a parlé de l'incroyable roman doù sortirent les Nuits et la Confession d'un enfant du siècle sur un ton uni auquel nos inflammables imaginations mas- ■ culines n'auraient jamais pu se tenir : elle possède et garde le même admirable calme dans ses fréquentes excursions à travers toutes les littératures et toutes les histoires. Il n'est pas possible d'être mieux renseignée sur l'étranger et d'avoir moins la superstition et la pose de l'exotisme : les deux choses devraient être liées, mais cela n'arrive pas toujours. Je ne vois que M. de Wyzewa qui, sachant autant, ne s'en laisse pas conter davantage. Mais l'auteur des Récits (Tun jeune homme est un Slave souple et dégoûté qui craint un peu trop de suivre la mode : la biographe d'Alfred de Musset pratique le plus simplement du monde le nit admîrari. Ce n'est pas tout à fait de la même façon que ces deux écrivains ont résisté tout seuls à l'engouement subit des Parisiens pour Ibsen.

L'irrévérence n'est-elle pas un des emplois et, des exercices naturels de la raison? Il y a chez nous deux

femmes qui y excellent, Gyp (la comtesse de Martel) et Séverine. La petite-nièce de Mirabeau et la fille du peuple de Paris ont ce trait commun d'être absolument dépourvues de la "bosse du respect ». C'est une faculté qui leur manque. Gyp o-oque la vie privée dans des volumes de dialogues très lestes. Séverine gamine autourde la vie publique dans des articles de journaux très cinglants, si cinglants qu'il arrive que les victimes se fâchent et que les directeurs mettent le holà. Le mariage et les usages du monde subissent avec Gyp des accrocs cruels; les démagogues, les magistrats, tous les gens en place, passent avec Séverine de mauvais quarts d'heure. Le sexe masculin est visiblement une cible de choix pour les deux tireuses. Mais c'est encore la grande dame qui a le jeu le plus féroce, parce qu'elle ne le varie ni ne l'arrête, tandis que la révolutionnaire Séverine mêle àsonfond gavroche — le vrai fond — des accès d'indignation parfois déclamatoire et de sensibilité toujours tapageuse : on n'est pas pour rien l'élève de Vallès.

La Comédie-Française vient de mettre à son répertoire Un Père prodigue, de M. Dumas fils, qui fut donné d'original au Gymnase de Montigny, en 1839, et repris en 1880 au Vaudeville. Il n'est pas malaisé de lire, à travers les impressions de la critique, celles du public : cette comédie, vieille de trente-trois ans, l'a

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étonné, déçu, et par endroils, ou peu s'en faut, ennuyé. Oui, le fringant, l'étincelant Dumas a failli ennuyer des spectateurs de 1893; et, malgré l'énorme situation de fie redoutable dramaturge, malgré les habitudes d'une critique qui est devenue simplement, selon la prédiction, de Prévost-Paradol, « une des formes de la politesse », le sentiment vrai de l'auditoire a percé sous la gêne des comptes rendus. M. Alexandre Dumas, qui est, au reste, un habile homme et beaucoup moins intransigeant et hautain dans ses rapports avec le public qu'on ne le pourrait croire d'un moraliste, d'un prêcheur si âpre, n'avait pas laissé de prévoir le danger de cet accueil. 11 avait relu sa pièce et y avait pratiqué de prudentes coupures, abattant des tirades entières, élaguant des mots, rajeunissant et éclaircissant cette comédie de genre, compacte et trentenaire. Cela n'a pas suffi, ne pouvait suffire. On n'ébranche pas un ouvrage d'art comme on ferait d'un arbre : c'est la sève et la poussée du tronc qu'il eût ici fallu changer. C'est-à-dire qu'il eût fallu ôler de Un Père prodigue ce qui en fit, d'ailleurs, le principal intérêt : l'esprit même et la i morale de son singulier auteur. /

L'esprit de M. Dumas fils a ébloui ses contemporains, depuis 1850 jusqu'à 1890. Des hommes très avisés, très difficiles et même délicats, en ont subi la puissance. Je ne vois guère que les Concourt qui n'aient pas caché le peu de cas qu'ils en firent. Un si 1 long succès, de tels suffrages, donnent à réfléchir. On aperçoit d'ailleurs ce que cet esprit coupant, agressif et d'apparence hardie put avoir de séductions en sa nouveauté; la verve dont il fut soutenu n'est pas non plus banale. On n'est pas spirituel avec

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cette conlinuité et ce parti pris sans être une force ou un tempérament. La vigoureuse race des Dumas n'a pas faibli dans le dernier mâle de la famille. Mais, si l'on demande aux générations nouvelles ce qu'elles pensent de la qualité de cet esprit genuine et de son emploi, la réponse des jeunes gens sera très nette : il n'est rien qu'ils exècrent davantage. (>es altitudes, cette façon cinglante, tout ce cliquetis de tirades et de répliques, ce ton de coulisse et de boulevard, et, si l'on peut ainsi dire, ce perpétuel ■( poing sur la hancbe » les olTcnscnt, comme des fautes de goûl

\ d'abord, comme des erreurs d'art ensuite. Car tous les personnages de M, Dumas fds sont contraints par l'impérieux naturel de leur créateur à parler cette langue composite, à se plier à ce jeu d'escrime théiitrale, La vérité du dialogue en est toute faussée; la naïveté des caractères en est toute dérangée; la marche de l'intrigue elle-même (malgré l'habileté et les ressources du dramaturge le plus cher à M. Sarcey) en est tout encombrée. Voilà comment, l'aulre soir, les deux premiers actes diminués de Un Père prodiguj ont paru longs encore et pourquoi plus d'un passage, dans les scènes les mieux conduites, n'a pas sonné vrai.

Que dire de la morale de M. Dumas? Elle est " amusante », au sens où les artistes entendent le mot. La réunion de ce que l'esprit claquant et le chic à la mode de 1830, que je crois voir chez lui, ont de plus artificiel avec des prétentions el des préoccupations de sévère moralité, forme un des cas vraiment curieux de ce curieux siècle. Un Père prodigue est un

• exemple de ce mélange.

Le comte de la Rivonnière, un fêtard de cinquante

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ans sur le point de passer vieux beau, a un fils dont il a fait son compag^non de plaisirs. Ce fils a un fond de sagesse et de sérieux qu'il a porté jusque dans leur double vie de débauchés camarades et qui se transforme à temps et à l'âge où il faut : il aime une jeune fille de son monde, et on sent qu'il est mûr pour les justes noces. Le comte a une lueur de tardive raison; il voit venir la terrible vieillesse du viveur; lui aussi songe au mariage, à la môme heure que son fils, et il pense à la môme femme. Quand il se sait rival d'André, il s'efface galamment. Voilà qui est bien. Mais, dans le ménage du fils marié, le père prodigue demeure ce qu'il était dans les folies partagées du fils libertin et garçon : un camarade, et un camarade dangereux. Il emmène sa bru dans les petits théâtres, lui fait les cadeaux qu'on fait à une danseuse, la protège et la promène un peu trop. Un jour, André — qui est sage, je vous l'ai dit — rompt avec le comte, après une scène qui est audacieuse et la meilleure de la pièce.

Que pensez-vous de ce père, je vous prie, au point \ de vue de cette morale dont M. Dumas s'est constitué le peu accommodant champion? N'est-il point ce que la langue courante appelle un vilain monsieur? Ne monlre-t-il pas tout au moins une de ces légèretés, déplaisantes au delà d'un certain âge, dont le monde, qui n'est pas sévère sur l'article des mœurs, mais qui a le sens de la justesse des situations, ne sourit que par indulgent dédain? Rappelez-vous, pour retrouver la noie exacte, le père de Froufrou. Mais le sévère M. Dumas fils n'a pas assez de tendresses et de complaisances pour son Rivonnière père. Il le peint beau, libéral, généreux et sensible. Il lui prête des traits de

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grandeur d'âme. Enfin, par un artifice de vaudeville, il le réconcilie avec son fils el le marie à une perfection de veuve mûre cl sage. El, tout le temps de cette pièce d'un apôtre qui finira par prôcher le châtiment capital des épouses coupables dans la Femme de Claude et la chasteté des hommes dans Denise, vous percevez, pour les écarts de la « haute vie » et les élégances de la débauche mondaine, un goût marqué par une insistance et des détails indéniables. Tels sont les alliages de la morale de M. Dumas.

Après cela, il y a dans Un Père prodigue, avec un drame habile, de quoi s'attacher, s'irriter, se plaire enfin, et ce n'est pas encore peu de chose, dans un art comme celui de la scène, que de se faire écouter après plusieurs lustres écoulés.

L'Innilée, de M. Franjois île Curel.

Mystères de la formation de la personne et de l'éclosiondu talent! On croit la veine tarie, les genres usés, toutes les voies fermées. On annonce gravement <iue la scène se meurt ou que le théâtre « s'est retiré de la littérature ». Si une entreprise se monte, pour donner aux jeunes écrivains dramatiques des facilités de se produire, on n'y voit venir que des pièces de seconde main, asservies à une formule, abusant d'un procédé, inégalement habiles ou heureuses d'ailleurs, mais toutes marquées d'un parti pris de réalisme vieilli ou d'une prétention de symbolisme informe. Si l'on continue d'encourager les auteurs de bonne

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