‹ Notes d'art et de littérature: avec une notice biographiqueChapitre 29 sur 80 · L' " INVITÉE », DE M. FRANÇOIS DU CLREL · texte numérisé non relu

L' " INVITÉE », DE M. FRANÇOIS DU CLREL

volonté qui s'attardent dans ces fondrières, on n'y a plus cœur ni confiance. On se dit que c'est l'agonie d'un art pourtant cher au génie français :

Àh ! toul est bu, tout est mangé. Plus rien à faire.

Puis, un jeune homme paraît, de nulle école, parfaitement inconnu. Sur celte scène mal famée du Théâtre -Libre, il donne des œuvres hautaines qui ne ressemblent à rien (qu'un peu à Ibsen, peut-être); V£nvers d'une Sahile, qui est l'histoire d'une fille de noble race, cloîtrée par amour, gardant sa peine, surprise enfin et tourmentée dans son cœur de vierge après vingt ans de silence et de prière ; — les Fossiles, qui sont la peinture d'une famille de gentilshommes des Ardennes, dévorés d'orgueil, de vice et de maladie : des Atridcs. A ces premiers coups, vous sentez avoir affaire à une imagination particulière dans un esprit puissant et réfléchi, et vous remarquez que ces hautes facultés s'appliquent à l'étude de longues crises d'flme, ou de drames profonds dans lesquels des races el des familles sont impliquées. Et cela est <i du théâtre », la forme el la langue en sont scéniques, M. Francisque Sarceyconsent à s'y plaire. C'est merveilleux, et si imprévu !

Là-dessus, l'intelligent directeur du Vaudeville, M. Carré, demande à l'auteur de V Envers d'une Sainte et des Fossiles une troisième comédie (le tout dans l'espace d'un an); le Théâtre-Français possède justement un manuscrit déposé, qu'il laisse dormir en attendant lecture. M. de Gurel va retirer son Invitée de la rue Richelieu, et la voici Chaussée d'Antin, où on lui bat des mains, dans un vrai théâtre, et pour plus d'un jour, en criant au chef-d'œuvre.

iSO NOTKs d'aut et de littérature

Réservons les gros mots, nos petits-neveux seront mieux placés pour classer ainsi les ouvrages, par rang de pi^émincnce. Mais i! est vrai qu'il y a dans Y fiwitée de quoi saluer l'aurored'un grand lalenl, spectacle aussi doux que ces premiers regards de la gloire dont Vauvenargues a si bien parlé.

Anna de Grécourl, une Autrichienne mariée à un gentilhomme français, a quitté son mari après quatre ans de ménage et la naissance de deux filles: elle a lui à Vienne, et plus jamais on n'a entendu parler d'elle. M. de Grécourt l'a crue coupable : il l'a dite folle. Le monde a oublié ; le mari aussi. Les filles ont grandi sans mère : elles sont devenues de petites personnes évaporées, très compromises et un peu sèches. Cependapt, M"' de Grécourt a vieilli à Vienne, entourée, mais seule, en veuve courtisée et sage Quand un ancien ami de France, Hector Dagadais lui parle, dans une visite qu'il lui fait après vingt ans de son ménage et de ses enfants, elle l'écoute froidement, d'un ton de curiosité sans émoi et de tristesse renseignée et ironique, qui est admirable. Elle a (juitté jadis M. de Grécourl, par jalousie et par orgueil", parce que M. de Grécourt la trompait avec une créature. Elle a vécu vertueuse, vingt ans, par la force de ce qui hii est resié d'amour et d'orgueil.

Elle est arrivée au détachement définitif et aux glaces du dernier ùge, parce que la nature le veut ainsi, qu'il faut être aimée pour aimer, que le coeur veut des habitudes, et qu'il n'y a rien de tel que d'être privée de chaleur pour devenir froide. Hector Hagadais lui transmet doucement, par étapes, une invitalion singulière : son mari, M. de Grécourt, voudrait qu'elle revînt voir ses filles, en France. Et la

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vieille femme comprend qu'il ne serait pas fâché d'être débarrassé de deux grandes filles à marier, qu'il a mal élevées et auxquelles it donne de dangereuses sociétés. Et cela la trouble el l'effraie. La « voix du sang » ne parle pas : elle est sincère avec elle-même, ces enfants quelle ne connaît pas ne lui sont rien qu'un objet d'étrange curiosité. Elle a peur du sentiment qu'elles lui feront éprouver, quand elles seront là, devant elle, ces étrangères, fantômes gris de son souvenir mués tout à coup en chair et en os. Et elle a peur aussi de déranger sa vie, sa vie arrangée el placide, édifiée sur cinq lustres d'accoutumance. Malgré tout, elle part : au fond, c'est son esprit qui la mène. Son mari, ses enfants, ce n'est plus une flamme en son cœur qui s'éveille à ces noms, c'est une idée en son cerveau.

Comment elle arrive en face d'un mari changé, blanchi, et que l'âge a cristallisé dans sonégoïsme. comme il fait du commun des hommes; quel désenchantement, un peu prévu, et très calme, elle éprouve; ce que se disent ces gens qui sont époux sans en avoir mené l'existence ; quel intérêt d'amie, de femme du monde expérimentée et bonne, et si peu réchauffant et maternel M""' de Grécourt conçoit pour Marguerite et Thérèse, ses deux filles; quelle surprise lui cause le premier : maman qu'elles lui donnent; ce qu'elles sentent elles-mêmes, ces deux petites élevées sans mère, pour la vieille dame qui les conseille; qu'elles voient surtout en elle, avec un instinct très juste, mais sans naïveté, l'appui qui leur manque et le patronage mondain ; la lutle qu'elles engagent pour sortir de la maison paternelle avec son aide; et comment elles y réussissent; ce qu'il peut y avoir enfin

d'artificiel, par le seul effet d'un coocours de circonstances plutôt rare qu'impossible, dans ce que les esprits simples considèrent comme les plus naturelles et les plus infaillibles des inclinations humaines : voilà ce que M. de Curcl a mis à la scène, avec une audace, une subtilité, une spi5ciosité, des délicatesses et une grAce originale de talent qui émerveillent davantage à mesure qu'on y réflccbit.

Car il y a des intentions d'analyse qu'on se Tatigue à suivre, il faut le dire, dans le courant d'un dialogue scénique, h'Invilée est le plus grand effort qu'on ait fait jusqu'ici pour traduire par les moyens propres au théâtre les complications psychologiques et les imitrogtii de motifs que l'on s'était jusqu'ici accoutumé à réserver pour le roman. Certains couplets casuistiques des pièces de Comeitle donneraient seuls une idée des difficultés oii M. de Curel met parfois l'oltcntion des.speclateurs. Il faudra quelque initiation à l'auditoire ordinaire de nos théâtres pour se plaire à cet art. Mais on le subira comme le cheval subit les bons écuyers, en frémissant. M. de Curel a fait les débuts d'un maître.

Deux candidatures à TAcadéniie.

La distribution des prix de l'Académie a ramené l'attention sur la composition présente de l'illustre assemblée, sur ses pertes récentes et ses choix prochains. Deux sièges restent à pourvoir : celui de Taine et celui de M, de Mazadc. Outre la candidature obsédante de M. Zola, on annonce les lettres de solli-

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citalion de Paul Verlaine et de M. Emile Montégut. Je ne vois pas ce que pourrait bien faire le génial bohème de la Bonne Chanson dans une compagnie si raisonnable et si policée : l'hôpital en vérité, k la maison de Dieu » ■— sinon la « maison du roi », la geôle où fut enfermé son aïeul Villon — parait lui convenir beaucoup mieux. Mais je vois très bien la place que tiendrait sous la coupole Emile Montégut, et qu'il aurait pu, faut-il le dire? y occuper avec avantage depuis bien des années. Le traducteur de Shakespeare n'est plus un jeune homme et j'ai peur qu'à bien des gens, si son nom leur rappelle seulement quelque chose, ce soit celui d'unmonsieurvaguequi collabore depuis très longtemps à la Revue des Deux Mondes.

Est-il besoin pourtant de vous apprendre que l'auteur des 7'ijpes et artistes de l'IlalU et de Aos Morls contemporains est un critique de la grande race, l'esprit le plus libre et le plus vaste, le goftt le plus fin et le plus hardi : il sait les cinq litlératures modernes, sans rien dire de l'antique; il possède en leur fond Shakespeare et Gœthe, Dante cL Milton, et ces divins génies aujourd'hui dédaignés, le Tasse et l'Arioste; nul n'a mieux parlé de Rome; avec cela, ayant discerné un des premiers le génie propre de nos contemporains, la sensibilité hindoue d'un Micheict, la miraculeuse puissance verbale d'un Victor Hugo, et ayant écrit dans sa prose un peu lente et fleurie avant Renan et avant Taine ce que Renan et Taine ont pensée plus tard de la Révolution française; digne enfin quo J.-J. Weis — encore un qui n'a pas été de l'Académie — le saluSt comme un exemplaire du critique moderne, " tout pénétré et comme enivré de grande philosophie, d'histoire et de poésie ».

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NOTES D'AIIT et DU LITIKHATUIIE

M. Paul Thurcau-Dangin avait éW créé, de toute éternité, pour occuper à rAcadémic le fauteuil de feu Camille Housset. Mômes opinions, mêmes amiti«^s, m(>mes haines. Dans VHisloire de la Monarchie de Juillet, M. Thureau-Dangin, qui était un enfant BOUS Louis-Philippe, a mis une passion si vivante, si nourrie et si bien marquée au cachet des affeclions de doctrinaires, les plus profondes de toutes, qu'on dirait l'ouvrage écrit par un ami survivant de M, Guizot : les Thiers, les Lamartine y sont jugés avec un parti pris de telle méchancet*^, avec tant d'injustice à la fois et de clairvoyance, qu'on ferait volontiers honneur à un contemporain, leur cnvieus on leur rival, de ces portraits appuyés et cruels.

Cette haine héritée, cette intime injustice dans un parfait scrupule d'exactitude matérielle, ce phénomène (le la survivance d"un état d'esprit qu'on pouvait croire éteint et aboli, donnent précisément aux sept volumes de l'Histoire de la Monarchie de Juillet la chaleur et l'intérêt qui leur manqueraient. Pour la clarté, l'abondance, les mérites de solidité et d'ordonnance, on ne les a jamais contestés à cet ouvrage de très longue haleine. Us suffiraient à couvrir le choix de la compagnie, laquelle n'a pas toujours sous la main un écrivain de race ou seulement un esprit philosophique.

M. Thureau-Dangin se propose, d'après une inter-

LUS NOUVEAUX ACADEMICIENS 133

view récente, d'entreprendre maintenant une Hinioire de la Renaissance italienne. De Casimir-Pericr et de Guizot sauter aux Médicis et aux Borgia, c'est tout à fait se dépayser, et le nouvel immortel y mettrait de la coquetterie; du courage aussi : il prêterait le flanc et donnerait ici la mesure de sa force. Pour parler comme il faut de ce radieux Quattrocento, Tespril d'un parlementaire de 1840 est tout ce qu'il y a de moins approprié ; la liberté, les grâces, le grand sens humain, que commande un si beau sujet, le jour oii M. Thureau-Dangin nous aura montré quelque chose de cela, les pires ennemis de cet homme politique seront embarrassés de redire encore que l'Académie a élu en lui le partisan plutôt que l'historien.

M. Henri de Bornier est un honnête homme de Bourguignon, de cœur chaud, d'esprit généreux comme le vin de son pays. Il ressemble au Damis do son compatriote Piron, atteint do métromanie. Il ne (ravaille que dans le genre noble. Et il arrive qu'il y réussisse. La Fille de Roland a du souffle ; elle réussit fort après la guerre. On lui devait d'ailleurs une compensation pour la bonne grâce avec laquelle, sans pousser des cris de paon (comme Victorien Sardou, après Thermidor), il laissa immoler son Mahomet aux susceptibilités religieuses du Grand -Turc. L'Académie ne peut Cire blâmée d'avoir fait un grand plaisir à ce poète estimable qui no- rime pas beaucoup plus mal que Voltaire. Elle sait bien d'ailleurs que la tragédie est un genre mort parce qu'elle ne peut se passer de génie.

Dignz^îbfGoOglc

NOTES DART ET DE LITTÉIIATntE

La mort de Ciuy de Maupassant suncnue cette semaine à Auteui) dan* la imi&on de «inté du docteur Blanche, a été la délivrance que les admirateurs et les amis du jeune écrivain souhaitaient depuis dixhull mois. Depuis cette époque, en effet, depuis le jour qu'on avait appris le drame du yacht Bel-Ami, l'essai manqué de suicide, on*5avait la vie de Tesprit irrévocablement éteinte chez l'auteur de Pierre et Jean : les leltres et l'amitié l'avaient ce jour-là perdu. Perte assez sensible et fin assez cruelle pour qu'on évite de gâter cl d'affaiblir, par des hyperboles ou des maladresses de louange, l'unanimité des regrets et de la pitié qui s'est de nouveau formée autour de cette tombe libératrice.

Tel qu'il se livre dans ses premières œuvres, celles qu'il a écrites en pleine possession de la vie, de sa raison et de son talent, avant les approches douloureuses de la démence, Maupassant apparaît en traits robustes et simples, un épicurien déterminé, parfaitement libre de toute idée et même de toute habitude morale, étranger à la notion de devoir et à celle de pudeur, adorateur païen de la Vénus terrestre; non moins ignorant de la pitié, un peintre incomparable et tranquille de la bfitise et de la vilenie paysannes et bourgeoises, des instincts, des vices, des ridicules de notre misérable espèce; bref, un petit-fils de Molière, sans les vues de sagesse sociale et la largeur d'hu-

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manité qui tietincnl lieu d'idéal au grand créateur gaulois. Écrivain, le conteur de Boule-de.-Suif se révèle un instinctif, sans lettres, sans rhétorique, sans affectation, muni du don de rendre avec lucidité et avec force des sensations précises, ayant seulement développé des aptitudes et un génie naturels sous la discipline rigoureuse du vieux Flaubert, par des " exercices corrigés », comme on apprend le lalin au collège ou un métier manuel dans un apprentissage.

Du coup, dès Boule-de-Suif, on dit : « C'est un classique ». On l'a répété hier. Et si l'avenir garde quelque chose de la littérature naturaliste, il est infiniment probable qu'il y mettra les meilleurs contes de Maupassant et qu'il les qualifiera comme nous faisons. Carona peu de chances de se tromper, sinon sur le degré, du moins sur la nature du mérite d'un observateur si franc, d'un écrivain si naturel, et si peu marqué des manies, des inquiétudes et des passions de son époque. Otez que son positivisme est favorisé par le plein épanouissement, autour de lui, vers 1880, de la brutalité littéraire; que sa langue profite des conquêtes pittoresques réalisées de Chateaubriand à M. Alphonse Daude! ; et vous ne trouvez plus chez ce Normand, qui conte des histoires comme un pommier de son pays produit des pommes, qu'un Gaulois d'un autre temps, un tiovelliere classique, ou, lorsqu'il agrandit son sujet, le romancier le plus tranquillement réaliste qu'on ait vu en France depuis Lesage et le Gil Blas.

Son succès immédiat près du grand public vient do là. Il figura, au milieu d'artistes malades ou compliqués, la santé et la simplicité nationale. L'admiration

surprise des lettrés s'y joignit : c'était de leur part on acte sincère d'humilité et de contrition. Ce qui les frappai! en lui était précisément ce qui leur manquait; et ce qui lui manquait et dont le défaut faisait sa force était justement ce qu'ils avaient, eiiï, de plus significatif, ce par quoi ils personnifient le mieux cette fin de xix° siècle. Maupassant n'avait ni la grande curiosité intellectuelle ni le dilettantisme délicat, ni les connaissances et la philosophie, ni l'indulgence et la haute bonté qui font le charme des plus avances de nos contemporains : mais il s'en passait si bien! Tout le monde, ses confrères et ses lecteurs, sentait ainsi confusément que ses récits étaient en même temps les œuvres les plus parfaites et les moins représentatives de l'époque; en sorte que ce garçon, dédaigneux de son métier, et qui devait mourir fou, demeurerait le plus durable écrivain et le plus sain que les lettres françaises eussent vu se produire enlrc 1880 et 1885.

Après Bel-Ami, Maupassant changea. La souffrance l'attendrit. La solitude sur son yacht, les voyages, des fréquentations mondaines plus fines élargirent le cadre de son esprit et l'objet de son observation. La peur de la mort le fit penser. Son matérialisme demeura le même, mais il s'ennoblit en s' attristant. H y a de la grandeur dans les confidences pessimistes de Sur l'eau et de la Vie erranle; les cinquante dernières pages de Forl comme la mort sont d'une poignante éloquence : il allait visiblement de Molière vers Tolstoï.

Ses personnages surtout se compliquèrent, et la réflexion, la pudeur, la vie morale entrèrent en eux. Non pas seulement parce qu'il ajouta à ses portraits

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