‹ Notes d'art et de littérature: avec une notice biographiqueChapitre 30 sur 80 · GUY DE MAUPASSANT · texte numérisé non relu

GUY DE MAUPASSANT

des originaux d'une qualité sociale un peu supérieure, écrivant son dernier roman, Notre Cœur, comme une gageure dans le genre « Bourgel >> : il est remarquable, au contraire, que le vrai « monde » l'inspirait moins à fond et le servait plus mal que les marges ou que les degrés inférieurs de la société ; Noire Cœur est loin de valoir celte délicieuse Yvette. Mais, ce qui est admirable, c'est que, dans les personnages mêmes de son ancienne comédie, dans ses bourgeois ridicules, il introduisit ou découvrit, à mesure qu'il avançait, des passions nobles et des souffrances pitoyables. Ce fut alors qu'il écrivit Pierre et Jean, qui ressemble beaucoup à un chef-d'œuvre.

Personnages d'une condition médiocre et d'une humanité moyenne que les héros de Pierre et Jeanl Intrigue réaliste que celle qui les met aux prises! Décor tout voisin que celui de la villégiature normande qui les encadre! Cependant cette mère et ces deux fils touchent au fond du malheur humain; et, sous ce ciel du Havre, dans cette « âme tendre de caissière », il se joue un drame atroce et touchant, comme il y en a dans Sophocle et dans Racine, chez Phèdre, l'adultère, et chez Jotaste, l'incestueuse. Et vous vous souvenez avec quelle sobriété pathétique et quelle vérité décente cette tragédie bourgeoise est racontée.

Quand un homme meurt, on aime à se souvenir de ce qu'il a fait de plus généreux et de plus délicat; c'est pourquoi, près du cercueil de ce malheureux, j'aurais voulu qu'on parlât moins de Boute-de-Suif et qu'ont relût un peu Pierre et Jean.

NOTES D'AIIT et DE LITTÉRATL'IIË

La décoration de M. Joris-Karl Huysmans (y Officiel dit Georges-Charles), pour vingt-sept ans de services au ministère de Tintérieur, est un prétexte, vieux de quinze jours, mais encore suffisant, j'imagine, pour vous parier avec quelque attention d'un des écrivains vivants les plus originaux, les plus surprenants, et d'ailleurs, il faut l'avouer, les moins simples et les moins sains qu'il y ait.

J.-K. Huysmans a débuté vers 1880, à l'apogée du o zolisme », et son premier titre aux regards de ses contemporains fut d'avoir signé l'une des nouvelles les plus brutales des historiques Soirées de Médan. M. Huysmans est donc naturaliste d'école et do date. Il l'est aussi de goût sincère et de vocation — par tout un côté de son esprit et de son talent : né de souche flamande, ce prosateur possède, en vertu d'une transposition extrêmement intéressante, les mêmes dons de vision cl de rendu, de réalité et de coloris, qui sont ceux des peintres de la belle époque de sa race. Dans le groupe des écrivains pittoresques, grSce auxquels s'est enrichi et reculé en ce siècle — peut-ôlre au delà de toute mesure — le domaine descriptif et le pouvoir d'expression de notre langue, Tauteur des Croquis parisiens se classe, avec les frères de Concourt, parmi les plus curieux du détail coloré, les plus sensibles à ce que les artistes appellent le Ion local : ce sont les impressionnistes et les lachisles de la

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peinture écrite. Mais là sensibilité des Concourt, aristocratique et vibrante, les a menés vers ce qui est joli et mobile, tandis que la forte sensualité flamande de M, Huysmans s'est portée vers l'expression acharnée des réalités basses et du trivial de la vie.

Téniers, Brauwer.Jean Stcen apparaissent conventionnels, timides, incomplets, à côté de ce que leur compatriote de 1880 a osé et réussi dans le genre vrai. Il a exécuté dans ce goût des morceaux extraordinaires que connaissent tous les amateurs. L'un me revient à la mémoire : un court passage publié dans la Ilevue indépendante; cela est intitulé VAvenue de la MoUc-Pkqnet , et c'est la minutieuse description, boutique à boutique, d'un coin du quartier de lÉcolc- Militaire, avec sa provinciale et terne couleur. Il n'y a rien qui fasse mieux comprendre que de tels tours de force comment tout ce qui est peut intéresser, par cela seul qu'il est et qu'il se reflète et se fixe dans l'esprit d'un artiste.

Encore faut-il avoir l'esprit d'un artiste, c'est-à-dire une humeur particulière et un besoin et un talent naturels de représenter certains aspects des choses. M. Huysmans, ici encore, ressemble aux peintres de son pays. C'est naturellement qu'il voit laid. Le trivial et le bas sont pour lui l'objet d'un goût et d'une recherche instinctifs; il a des yeux de lynx pour saisir dans les plus beaux endroits et les plus doux instants tout ce qui gâte, salit, dépare; il n'oublie jamais les dessous obscurs et les coins vilains de l'humanité. Il a laissé échapper un jour devant un reporter, en caressant son chat, ce mot, qui résume tout un côté de son esthétique : « Cette bonne pourriture! >' Seulement, les Téniers et le^ Brauwer pei-

gnaienl la taverne et le mauvais lieu en braves gens au fond, avec une jovialité calme : M. Huysmans, qui n'est pas pour rien notre contemporain, y met plus d'amertume et de complication. C'est un pessimiste aigri, un comique féroce, l'humoriste de l'écolr naturaliste. 11 y a de la méchanceté d'homme de lettres dans son cas.

Humoriste, J.-K. Huysmans l'est encore dans un autre sens du mol. L'humour, dirait M. Brunelîère, consiste à développer en soi ce que l'on a de singulier et d'excentrique, au lieu de ce que l'on y sent de commun avec le reste de l'humanité. M. Huysmans ne hait rien tant que de ressembler à tout le monde. Et, comme il possède surtout des sens d'une acuité et d'une exigence extraordinaires, il s'est déployé de ce côté. Le naturaliste décrivait les choses, dans leur tristesse et leur médiocrité, avec une sorte de joie mauvaise : l'humoriste s'en est bientôt détourné, pour chercher à une sensualité dégoûtée et difficile des satisfactions inédites et des ragoûts rares. Cela devait le mener très loin. De l'élève de M. Zola est sorti un successeur de Baudelaire. C'est sous cet aspect qu'on a commencé ù le remarquer, quand il donna cette fantaisie bizarrcet demi-sincère : A rebours. On a nommé l'original de Des Esseintes, le héros du livre : c'était le jeune comte Robert de Montesquiou- Fezensac, assez connu dans le monde des lettres pour l'originalité de ses toilettes et de son luxe, ses caprices d'amateur, et ses poésies somptueuses, précieuses, et vides, réunies depuis sous le titre de Chauves-Souris. Mais, en prenant pour en faire un type cet Alcibiado contemporain, fauteur d'A rebours manifestait évidemment ses propres prédilections; et il a ajouté ou

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prêté au personnage plus d'un trait de son propre fonds. Cette poursuite laborieuse de l'excentricité, ce goût inné et cultivé de l'artificiel et du malsain, des mets extravagants, des assortiments de nuances jamais réunies, des artistes et des écrivains de basses périodes, de la décomposition des langues et des sociétés, tout ce qui donne à Des Esseintes la portée d'une incarnation de la mode décadente, nous renseigne sur les rêves secrets et l'orientation d'espritdu créateur de Des Esseintes : ce qui n'empôche pas du reste M. Huysmans, dans l'ordinaire de la vie, d'avoir été pendant vingt-sept ans un fonctionnaire correct et digne de récompense, qui n'a jamais montré à ses chefs les abîmes horrifiques de son Ame, qui ne s'est jamais, comme son maître Baudelaire, teint les cheveux en vert ou rasé un seul côté de la figure, et qui n'a môme très probablement jamais expérimenté qu'en imagination la nourriture à rebours, la reliure des livres en peau humaine, la dégustation symphonique des saveurs, et autres menus exercices par lesquels son héros favori essaye, comme on dit, de nous en conicr. A mi-chemin entre la mystification et l'autobiographie, A rebours demeure, sur les marges de la littérature, moitié comme une fantaisie assez amusante, moitié comme une monographie pathologique assez instructive.

Mais les combinaisons de sensations en dehors du commun sont extrêmement restreintes. On a vite fait d'épuiser la gamme des plaisirs imaginables du goût, de l'odorat, de l'ouïe, de la vue et du tact. M. Huysmans fut convaincu et choqué au bout de peu de temps de l'inutilité du talent et de la volonté éclairée pourétendre le cercle de nos expériences voluptui

Il étail infaillible qu'à cet endroit du chemin il se tournât vers le uiyslicisme, sous sa forme sensible et matt^rielle de l'occultisme, du satanisme et de l'art macabre : il n'avait, en prenant la vie à rebours et à contresens, rencontrii que peu de choses; il chercha là-bas cl au ddà. Là-bas : c'est le litre de son dernier livre — le plus puissant et le plus complet; — Au delà : de celui qu'il prépare.

La description intense et violente dune Crucifixion d'un maître primitif allemand; la calme et reposante peinture d'un mt^nage de sonneurs de cloche isolés du monde moderne dans une tour de l'église Saint- Sulpice; un épisode d'amour môle aux plus étranges détails; une Messe noire, d'une horrible couleur, en plein Paris d'aujourd'hui; des extraits de bouquins de magie; des paradoxes et des croquis; et, circulant à travers le livre, l'histoire de Gilles de Rais (le terrible Barbe- Bleue âe la légende, le maniaque lubrique et cruel), mêlant les maladies du bas moyen âge à celles de notre trépidante fin de siècle : tel est Là-bas, une œuvre forte, frappante, hétéroclite, qui se grave dans le souvenir, quoi qu'on fasse, qui a des parties du talent le plus authentique, et dont il ne faut en somme conseiller la lecture à personne. Où nous mènera maintenant cet Au delà que l'on annonce? On dit que M. Huysmans est allé, avant de l'écrire, s'informer à la Trappe, sans doute avec un congé en due forme de ses supérieurs hiérarchiques, et qu'il va nous rendre, après celles du baudelairisme et du satanisme, les délices mystérieuses du cloître, les joies de la vie recluse, le dernier degré, mystique et lumineux, de l'échelle des sensations inconnues au commun de l'humanité.

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