LES FRESQUES DE CASTIGLIONE J
appeler, lenant à la main un des joyaux les plus fins de son trésor quattrocenliste : les fresques de Castiglione d'Olona. C'est à peu de distance de Varese que l'(?glise et le baptistère d'un bourg coloré et fièrement assis — séjour ou patrie , au commencement du XV' siècle, d'un patricien lombard, le cardinal Branda Castiglione— gardent le legs précieux de la munificence de ce prince de l'Église et de l'esprit de la première Renaissance florentine. Joies doublées par la solitude et une sorte de primeur que celles de trouver en ce lieu ces chefs-d'œuvre!
II faut subir d'abord quelque déception. On est monté gaiement vers la CoUegiala par un chemin qui passe sous des arceaux voûtés et des tonnelles de vigne; au fond de la petite église où les paysannes viennent entendre vôpres (car c'est dimanche) d'un pas lent et balancé, le chœur à demi-obscur vous révèle peu de son secret. Longtemps badigeonnées, les scènes des Vies de saint Etienne, de saint Laurent, de la Vierge, qui portent la signature : Masolino de Florence, n'ont reparu au jour, il y a un quart de siècle, dans cette chapelle du chœur, qu'après beaucoup de souffrances dont elles montrentla trace. On a peine à trouver, dans ces décompositions dégradées, la manière du maître de Masaccio, de ce Masolino da Panicale auquel la plupart des historiens attribuent les fresques do l'église San-Clemente à Rome et quelques-unes de celles de la célèbre, chapelle Brancacci, à l'église du Carminé, à Florence. Ell'on craint d'avoir été amené devant un voile qui ne se soulèvera pas.
Mais, près de la CoUegiala, dans le baptistère isolé que le sacristain vous ouvre, on sent tout d'un coup
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le maître vous parler. Les fresques oii est ici représentée la Vie de saint Jean-Baplisle n'ont pas subi le badigeon; dégradées, elles aussi, par places, gâtées de sacrilèges inscriptions par le couteau de quels visiteurs! du moins rien n'a terni la fraîcheur de leurs parties intactes. Aucune œuvre de ce radieux quattrocento n'a conservé plus jeune la beauté de ses couleurs murales ; ni cette chapelle Bancacci du Carminé, ni la chapelle Tornabuoni à Santa-Maria- Novella : celle même de Benozzo Gozzoli, au palais Riccardi, incomparablement plus complète et plus riche, n'offre pas une nouveauté plus riante. La fleur du pinceau est restée sur ces visages au relief déhcat. Pinceau si clair de miniaturiste! Visages ronds et fins avec nuances si vives! Hérode, Hérodiade, Salomé!
Pourquoi ces noms hébreux, apparus dans de brefs versets des Évangiles, ont-ils exercé, à travers l'histoire des arts chrétiens, une telle et si longue séduction? Déjà, à Florence, Giotto avait peint l'épisode sanglant et voluptueux sur les murs de Santa-Croce. Le sculpteur Andréa Pisano l'a inscrit dans les cadres quadrilobes de la porte sud du baptistère. Combien depuis y sont revenus avec amour et complaisance! Cette histoire d'amour, de sainteté et de mort a été la plus racontée... L'idée m'est venue de la relire avec vous dans les belles images des vieux peintres. Le livre s'était ouvert devant moi à la page que IMasolino avait tracée : Masolino, ou, si vous voulez, le MaUre, quel qu'il soit, du Baptistère de Castiglione d'Olona. Car de savoir si l'auteur de nos fresques fut bien le Masolino da Panicale des critiques de la tradition, le même qui peignit et signa tout à côté le chœur de l'église collé-
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giale, c'est un point dont personnellement je douterais volontiers, mais qu'il faut laisser disputer aux Burckhardt, aux Growe et Cavalcaselle, aux Georges Lafenestre. Il me suffit que l'artiste de 1435 ait parlé un des premiers et avec un accent persuasif la langue de tout son siècle. J'ai commencé chez lui le récit délicieux que je voudrais vous redire.
Le roi Hérode trône avec son Hérodiadc, Devant eux se tient le Baptiste qui les gourmande, S. Giovanni cke rimprovcra Erode. Le roi a un visage gras, des yeux ronds, un menton court de médaille. Il ne parait pas beaucoup penser. Sous le turban monumental, Hérodiade est délicate et grave; son front est poli et calme et il y a à ses pommettes une teinte rosée d'une exquise sérénité; ses beaux yeux mélancoliques s'arrêtent sur le mangeur de sauterelles avec une expression si profonde qu'on n'en devine pas le sens. Mais le prêcheur barbu, un bras levé, déroule devant le couple luxurieux la banderole qui porte en lettres romaines la défense inllexible : Non licel libi habere uxorem fralris lui adulleram, tandis qu'un soldat du roi, grinçant des dents sous son casque à jugulaire, saisit par derrière, à pleins poings, ce robuste corps d'Oriental roux-
Le roi Hérode dîne avec les gens de sa cour sous la loggia à colooneltes d'un grand palais ouvert aux montagnes. Le roi siège au bout de la table : il a toujours cette gravité de fonctionnaire qui ne semble pas recouvrir une grande activité d'esprit. Au fond, à droite du roi, trois convives : son aumônier, un dominicain, couronné de cheveux blancs ; son grand intendant, un vieillard à la longue barbe divisée, vôtu comme un vizir du grand seigneur; et le capitaine de
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sa garde, un jeune retire qui a la mine fière et de jolies mouslaches.
Vers la table royale, la Salomé vient faire sa requête. C'est une jeune fille encore frêle; elle porte les cheveux sur le dos et croise modestement ses bras sur son corps peu paré. Ses gentilliommes la suivent, en tenue de cour, et les pages de sa maison lui font cortège avec des yeux confits. Un parfum d'innocence flotte autour du repas interrompu. Hérode écoute de son air le plus respectable la prière de la jeune fille, et le grand intendant s'arrête de manger el de boire, un verre dans une main, un couteau tout droit dans l'autre, d'un gesie si convaincu, que le convive du festin d'Hérode le léguera, à travers tout le siècle, à un des apôtres de la Cène de Saint-Onuphrc.
La charmante enfant demande la tête du Baptiste.
Dans le temps que les yeux ont mis à franchir la cour intérieure du palais du roi, le martyre s'est accompli. Souslalo^ia t^ui fait face à la salle du banquet, Hérodiade est assise pour recevoir la lêle du saint. La circonstance est si sérieuse qu'elle a mis une couronne de souveraine sur son haut turban. La petite Salomé comprend aussi la grandeur de la scène et pour l'indiquer elle a ceint ses cheveux tombants de larges roses épanouies. Candidement agenouillée dans une componction de piété filiale, elle présente à sa mère, sur le plat, la belle fCle rousse du décapilé. Ob', combien triste et recueilli le visage d'Hérodiade, penché sur le présent de Salomé! Qu'elle est digne et imposante, et queronyoilbienqu'elleesl une grandedame, incapable d'un geste qui serait du commun, tandis que ses deux petites suivantes, à ses côtés, lèvent leurs bras et abaissent leurs yeux, dans un élan si populaire de pitié !