‹ Notes d'art et de littérature: avec une notice biographiqueChapitre 35 sur 80 · COINS DE VENISE · texte numérisé non relu

COINS DE VENISE

Coins de Venise. La confrérie de Saint-Georget des Esclavons et les peintures de Vittore Carpaccio. — La villa Barbare, b. Maaer (territoire de Trévise).

Que l'on est peu d'accord avec soi-même! On a souvent maudit, dans les plus beaux lieux de la terre, le souvenir des descriptions anticipées qui les avaient pour nous déflorés, la rencontre des admirations banales qui pour nous les gâtaient; et, si la fortune vous échoit de découvrir vous-même un coin peu exploré, une œuvre d'art non classée, une belle chose à peu près inédite, — ou que votre ingénuité croit telle, ce qui revient absolument au même, — on n'a rien de si pressé que de la décrire autour de soi et de l'admirer en public. Ainsi ai-je vu à Venise deux ou trois choses que tous les guides ne recommandent pas, et je ne peux déjà me tenir de vous en parler, au risque de vous ôtcr le plaisir d'une future surprise et cette illusion d'un droit de conquête que l'on a dans ces cas-là.

Les confréries ou opère pie de Venise, aux belles époques de la République, étaient fort riches. Elles se logeaient luxueusement. Qui n'a vu les façades ornées de la Scuola San liocco, sur les murs de laquelle Tintoret se livra, dans une débauche de grand virtuose, à sa prodigieuse fantaisie; de la Scuola San Marco, auprès de Saint-Jean-Saint-Paul et vis-à-vis du Colleone? Les plus modestes de ces pieuses sociétés choisissaient avec soin leurs architectes, leurs décorateurs et leurs peintres, et elles n'avaient pas

mauvais goût. L'une d'elles, formée sons le vocable de saint Georges et qni se réunissait non loin du quai des Esclavons, a laissé le témoignage de l'ingénieux esprit de ses membres dans la petite église de San Giorgio degli Schiawni (aujourd'hui près de l'arsenal).

Le joli édifice a une façade Renaissance d'un style aimable; les parois supérieures de sa nef basse et tout intime sont décorées de peintures de Viltore Carpaccio, d'un coloris blond et léger qui s'anime d'une façon charmante sous les rayons du soleil du midi. Elles représentent des épisodes de la vie de saint Georges et de celle de saint Jérôme, plus deux scènes tirées de l'Évangile. Les amateurs du xv" siècle vénitien et de ce Carpaccio si heureusement doué ne doivent pas manquer d'aller chercher dans ce lieu tranquille ces peintures restées en place : elles ne palissent pas même à côté de la suite plus riche et plus célèbre du même artiste, qui est à l'Académie : VHUtoire de sainte Ursule et des onze mille vierges.

Les relations établies de bonne heure entre les peintres de la Répubfique et ceux des Flandres et d'Allemagne, relations qui ne se bornèrent pas à la transmission du secret technique des couleurs à l'huile, mais qui influèrent fortement sur le lour d'imagination même des artistes vénitiens du xv' siècle, apparaissent en traits évidents dans les Vies de saint Georges et de saint Jérôme, sans que le génie à la fois facile et savant de Carpaccio, l'aisance de son récit, son aptitude et son penchant aux scènes de genre, de paysage et d'intérieur, perdent rien de leur naturel séduisant sous l'efTort d'nne imitation étrangère. Le côté joliment fantastique de l'épisode de saint Georges

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