COINS DE VENISE
combattant le dragon et délivrant la jeune princesse, le réalisme minutieux et amusé de la chambre où saint Jérôme, parmi ses livres et ses objets de bureau, rangés dans un ordre et une intimité tout germaniques, écrit les plus savants ouvrages avec un air de béatitude si confortable, font penser à Albert DUrer et à Quintin Melsys, mais fort à propos : car il n'est pas possible de rester Vénitien davantage en touchant au Nord de si près. Le charme d'une langue originale est ici assez franc pour permettre à ce petit maître de traduire ses contes de l'étranger sans risquer de disparaître un moment ou de se subordonner.
Une des deux scènes évangéhques qui, avec les six tableaux de la vie des saints, complètent l'harmonieuse décoration de l'étroite église, offre une importance particulière pour l'histoire du talent de Carpaccio. C'est Vocation d'apôtre (de saint Mathieu, si le custode m'a bien renseigné). Le nouvel élu du Seigneur se lève de son atelier, ouvert sur la rue comme le sont les rez-de-chaussée dans le Midi, et il se penche vers son doux maître qui vient à lui dans la clarté du jour. Le groupe de Jésus et de l'apôtre fait ainsi le devant de la scène, qui se détache en perspective sur la rue profonde, sur la foule des disciples et du peuple, sur un horizon pittoresque de cité orientale. Une belle lumière baigne l'épisode sacré. La tendresse et la majesté de l'Évangile respirent dans l'air de cette petite toile, la composition en est plus noble et l'expression plus sérieuse qu'on ne l'eût attendue d'un peintre de genre, et c'est un de ces précieux documents oii les côtés les plus délicats d'une nature d'artiste se laissent voir à ceux qui l'ai-
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ment : Carpaccio n'a guère fait mieux comme art, et il n'a jamais fait si bien comme âme.
Vous est-il arrivé, voyant ou revoyant Venise, de vous sentir, tout à coup et très vite, las de cette ville admirable? Le tournoiement éternel entre les Procuratiesvous excédait. La lagune vous faisait mal aux nerfs. L'architecture fleurie, les palais ouvragés, l'arabesque et Tare aigu, blessaient enfin vos yeux, affamés de lignes simples, d'horizons ouverts et de large campagne. Si vous éprouvez jamais, dans les ■bras de la grande séductrice, cette crise passagère, ne cherchez pas à la surmonter : fuyez tout un jour, changez d'air et de sol. Il y a un moyen de quitter Venise sans l'oublier et de la mieux comprendre en ^'éloignant d'elle. Prenez le train de Trévise et, au delà, sur la ligne de Bellune, descendez dans une station de campagne que l'on appelle Cornuda. A deux kilomètres de Cornuda, dans le pays le plus fertile, couronné de montagnes bleues, s'élève la villa, construite par Palladio pour deux grands seigneurs de Venise, Barbaro, patriarche d'Aquilée, et son frère le sénateur, La bonne grflce des propriétaires actuels vous en ouvrira les portes, si vous le demandez au nom de l'art et d'une noble curiosité.
Le décor romantique des canaux et des balcons, de la ville à surprises et à paradoxes, vous avait peutêtre caché ce côté de sa vie passée : vous retrouvez ici la Venise hors des lagunes, le palriciat sur ses domaines et dans sa villégiature riche et simple, le territoire agreste de la République qui lui a donné plusieurs de ses artistes et qui a donné à ses artistes le sens de l'arbre, de la verdure et du paysage. U est
bon de ne pas voir Venise que sur l'eau, et la proue vers rorient : elle est ici en terre ferme, et regardant les Alpes. Les deux Barbaro avaient commandé à l'architecte le plus renommé de la ville la maison de campagne qu'ils voulaient élever dans ce beau site. Le froid génie de Palladio s'y est accommodé et détendu, il n'y a rien qui nous le rende plus accessible que cette villa des Barbaro à Maser (aujourd'hui villa Giacomelli).
Le centre du bâtiment, avec un fronton et des inscriptions latines, traité un peu pompeusement, ne rappelle, sans doute, que très imparfaitement les qualités de l'antique, dont Palladio prétendit toujours s'inspirer, et le vrai sentiment de la simplicité est absent d'une architecture rustique qui prenait cependant son idéal dans Pline : la description que le naturaliste latin nous a laissée d'une villa antique, formée de logis assez bas réunis sans préoccupation symétrique, s'éloigne évidemment du type de construction élevée etd'ordre sévère, commandant des ailesen retrait entouréesde portiques, auquel Palladio s'est ici arrêté.
Mais la distribution intérieure de l'air et de la lumière, le bel aménagement des fenêtres et des portiques, la clarté et la fraîcheur de la vaste loggia-vestibule qui occupe l'avancée' du bâtiment central, l'emploi d'un étage unique et son heureuse répartition, procurent, dès l'accès des appartements, l'impression de l'art le plus exercé mis au service d'une entente parfaite des conditions de la villégiature méridionale et seigneuriale. La science et la simplicité ont concouru à un ensemble monumental qu'une décoration, qui est de Paul Véronèse, achève de faire unique en son genre.
te.
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■ Le merveilleux artiste exécuta vers 1566, aux environs de sa quarantième année, cette suite de panneaux, de trompe-l'œil, .de grisailles, de médaillons, d'encadrements peints, de frises en balustrades et de plafonds plafonnants, qui forment les principales œuvres à la fresque de sa carrière et le cycle décoratif le plus harmonieux et le plus heureusement conservé de toute la peinture vénitienne. La mythologie antique et la vie galante et luxueuse de la ■Venise contemporaine s'y marient en scènes larges et fraîches, de l'effet le plus facile et le plus voluptueux. Jamais ce beau peintre, ce gentilhomme de l'art, ce Bubens de l'Italie, ne déploya plus à l'aise que dans cette demeure patricienne — où il avait les coudées franches et la vie à son goût (il s'est peint en habit Je chasseur, avec ses chiens, au fond d'un long couloir), — son goût du brillant et de l'ordonnance. Il n'y manque — peut-être — qu'un peu de pensée.
11 y a beaucoup d'habiles gens parmi les artistes qui exposent dans la galerie Georges Petit, et je vois sur ces envois, lustrés comme la soie ou luisants comme la porcelaine, des signatures très demandées. Je sais qUe l'on paie très cher les impeccables scènes militaires de M. Détaille, où il ne manque ni un bouton ni une gourmette, et je me garderais de contredire les amateurs mondains qui pensent que l'agréable
l'exposition des aquarellistes 187
Feu d'artifice intilulé : Danse dans un café arabe, par M. Besnard, que celte fanlasmagorie multicolore constitue le dernier mot du modernisme. Et j'éprouve comme un autre un certain plaisir à regarder les petits portraits d'enfants et de fillettes, précis, propres et bien écrits, d'une finesse géométrique, où M. Boutet de Monvel rivalise à sa manière avec miss Kate Greenaway. Mais au bout de tout cela je n'ai pas vu celui que j'attendais sur la foi du catalogue, l'homme qui justifie son titre et qui ait la franchise de son procédé : l'aquarelliste. Qui me montrera les beaux lavis clairs, la trace humide des coups de pinceau, la réserve non dissimulée des blancs du papier, toute la fraîcheur et toute la spontanéité de cet instrument si juste, si rapide et si spirituel de notation primesautiëre : l'aquarelle? '
Je me trompe : il y a un exposant qui conserve la bravoure de son métier, qui ne joue ni au pastel, ni à l'huile, ni à la tapisserie, ni au-dessus d'assiette et qui, avec de l'eau, du papier et des teintes plates, fait tenir dans un cadre étroit d'admirables coins de l'immense nature : c'est le vieux maître Harpignies, droit et robuste comme un chêne au milieu des nouvelles et artificielles végétations. Certes, tout n'est pas également senti et persuasif dans les impressions, un peu multipliées, de cet infatigable amant de la Terre. Il est parvenu à ce point d'une longue carrière où un artiste est tellement maître de sa main, où ses yeux et son esprit ont contracté de si fortes habitudes, qu'il lui arrive de s'imiter et de se répéter soimême. Les arbres de M-, Harpignies ont été perçus par lui, autrefois, avec une émotion particulière, et ce sont des arbres qui lui appartiennent, puisqu'il
les a vus et nous les a fait voir ainsi ; mais je trouve tout de même triste de penser que jamais, jamais le vieux peintre ne variera plus leurs nuances grises, leurs ramures étoilant le ciel, la forme convenue de leurs silhouettes. Et ses ciels, ses terrains, ses verdures ont pris aussi leur assiette qui ne changera plus. Et il se peut que dans les ateliers on raille ces évidents partis pris. Mais regardez bien, faites, dans une épuisable production, la part des redites promises aux amateurs riches et aux marchands, et celle des libres notes écrites pour lui-môme par le paysagiste dans le familier tôte-à-téte avec sa vieille amie, la nature : ici, vous trouverez les preuves d'une sensibilité toujours jeune, de l'ivresse des phénomènes éternels et de l'admiration non lassée pour la lumière qui baigne et embellit le monde.
Il y a de ces témoignages d'une admirable vitalité artistique dans les envois de M. Harpignies à la salle Petit : il y a même des indices d'une sévérité grandissante, propre à. la saison de la vie oti le peintre se repose; la manière est la même, mais l'esprit s'est adouci et il préfère maintenant aux bois sombres des bords clairs de fleuves, une Seine à Paris, toute vibrante { Vue du Ponl-Neuf), une Loire étalée et bleue ( Vue du pont de Gien)..,
Un autre maître chargé d'ans, et de beaucoup l'aîné de M, Harpignies, l'octogénaire Français, s'est fait représenter ici par des vues prises dans la campagne de Rome, aux environs de 1840. D'une facture que la mode a quittée, mais qui plaît encore à de bons yeux, ces paysages d'Ariccia, du Ponte-Salario, de Pescavella reposent sur le dessin le plus ferme et le plus fier ; ce qu'on appelait dans l'école le style y est partout